« Plume » et « Lointain intérieur » d’Henri Michaux

La poésie a une force unique. Elle vous entraine loin, ailleurs ou parfois, juste au coin de votre esprit. Un vers, une phrase, une révélation se fait et c’est comme si vous trouver en vous ce que vous cherchiez sans même le savoir. Il faut accepter de quitter la rive, de lâcher la rampe. Le flot des mots vous porte, vous emporte. Certains auteurs nécessitent une période d’acclimatation. Il faut apprivoiser la syntaxe, le rythme, pour plonger avec eux. Avec d’autres, le flux est évident et le texte vous emmène sans difficulté.

Cette année sur France culture, il y a eu de merveilleux textes de grands auteurs lus par de formidables comédiens. Ce fut un bonheur, Flaubert, Perec, Baudelaire, Proust et bien d’autres. J’ai découvert grâce à la diction parfaite d’andré Dussolier, henri Michaux. L’essentiel fut une lecture de Plume et d’un très beau et noir poème « Rencontre dans la forêt ». J’avais acheté le recueil. Je viens de lire d’un trait.

Cette poésie est formidable. Elle explore le monde intérieur de l’auteur et nous renvoie au notre. Elle force à se pencher sur nos fantômes, nos fantasmes, nos rêves, nos peurs, nos désirs, nos espoirs. L’écriture est sublime, faites de trouvailles syntaxiques incroyables, d’images fortes, de constructions lexicales. J’y ai plongé sans difficulté avec délice. Le monde de Michaux est fou. En fait pas plus que le notre, simplement il ose le montrer,  pour mieux se cacher, peut être.

Il est unique et pourtant sa puissance d’observation, sa force d’introspection nous interpellent. Il nous pousse à réfléchir à nos comportements, nos choix. Et il y a le plaisir de ces histoires folles, de la qualité de l’écriture, de sa subtilité et parfois de sa sensualité.

Il est difficile de dire pourquoi on aime une poésie, pourquoi elle nous touche. Je la vis, je la ressens. Pourquoi j’aime?

Vous trouverez de bonnes raisons bien rationnelles, mais il y a toujours un petit quelque chose en plus d’indescriptible, insolvable. Ce petit mystère sur lequel nous n’arrivons pas à mettre de mots, est la source de l’amour. La poésie est très proche du sentiment amoureux. Elle a cette touche de magie inexplicable responsable de la sidération sans cesse renouveler qu’entraine un texte ou l’aimée quand nous osons nous ouvrir à lui.

Le recueil m’a enchanté, comme le fait de la grande littérature poétique. Les aventures de plume sont fantastiques très proches pour certaines du surréalisme. Il faut les lire, les écouter, vous aurez un grand plaisir.

Un petit exemple sorti de « L’insoumis »:

« Tristesse du réveil !
Il s’agit de redescendre, de s’humilier.
L’homme retrouve sa défaite : le quotidien. »

Et puis il y a la Postface, ces six pages sont les plus intelligentes, les plus riches que j’ai lu depuis longtemps. Six pages brillantes, sublime de finesse, de justesse, de précision dans l’analyse et de puissance intellectuelle. J’ai lu trois fois ces pages et je suis toujours sous le charme. Il analyse notre relation au Moi, à qui nous sommes, à notre difficulté à être un, alors que nous sommes multiples, que nous changeons en permanence.

« La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort , à la tension nécessaire pour garder  un même moi  à travers les tentations continuelles de changer.
On veut trop être quelqu’un.
Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre. (Une entre mille autres continuellement possible et toujours prêtes.) Une moyenne de « moi », un mouvement de foule. Au nom de beaucoup je signe ce livre. »

J’ai tellement ressenti ça, le lire dit de façon aussi claire, brillante, m’émeut.

Lisez ces six pages, elles sont simplement géniales, comme une chute.

Ce contenu a été publié dans littérature, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à « Plume » et « Lointain intérieur » d’Henri Michaux

  1. Ping : « Hors de moi » de Claire Marin | PerrUche en Automne

  2. Jackbelt dit :

    Merci Stéphane, je vais de ce pas acheter « Plume » car la poésie est pour moi intimement liée à l’art que nous pratiquons quotidiennement , la médecine du soin et surtout de l’écoute de l’ autre, qui cherche de plus en plus sa place dans le monde hospitalier que nous fréquentons jour et nuit, en ce qui me concerne depuis au moins une bonne trentaine d’années.
    Merci encore pour tous ces  » posts » qui mêlent avec harmonie cette médecine que nous aimons fort finalement et malgré tout,la littérature et la vie avec ces instants sublimes et douloureux….
    Voilà,maintenant que je me suis lancé à ce premier commentaire aprés ces quelques années de découverte silencieuse et passionnée de cette blogosphère médicale si riche, que je souhaiterai remercier aussi Jean-Marie qui ausculte les cœurs « Hautetfort » d’abord puis sur « GrangeBLanche » ( ma FMC cardiologique!!!!) , Dominique Dupagne le rameur à contre-courant que nous suivrons tous,JAddo pour toutes ses tranches de vie médicale si vraies, Farfadoc et cette pétition si nécessaire,fluorette,doc du 16, rhumatopratique, docteurmilie,gélule et tous ceux que j’oublie…. je vous aime… Continuez avec exigence et talent…. » nos patients » et « leurs médecins » ont besoin de vous.

    Un dernier mot à Perruche : nous partageons probablement ,en dehors de ces nuits de garde hospitalières et de leurs rencontres, un pays où je suis né comme votre papa sur l’autre rive de cette » mare nostrum » … Alors pourquoi pas une nouvelle familiale sur l’expérience paternelle d’un »toubib » de l’ Algérie d’ antan qui serait la suite de la …  » Madeleine d’outre-méditerranée »

  3. doudou dit :

    une oeuvre immense à lire dans tous les sens,je suis plus sensible aux dernières ( globalement le tome 3 Pleiade) que j ai lu très jeune à mesure de leur sortie et qui ont conservé la primauté de l éblouissement

  4. Ping : Diotime | Pearltrees

  5. Ping : Note piégée | PerrUche en Automne

Laisser un commentaire