Jazz et médecine

Dans ma dernière note, j’ai évoqué un ancien post sur mon précédent blog. Je l’ai un peu retouché. La voici.

J’écoute M. Petrucciani improviser sur des thèmes de Monk.

Deux grands malades, deux grands pianistes, deux grands jazzmen, deux hommes immenses qui illuminent ma soirée. J’ai découvert le jazz lors de ma première année de médecine. Mon premier disque: Keith Jarret en trio à Munich. Depuis cette musique ne m’a jamais quitté, jamais déçu, jamais abandonné. La médecine non plus ne m’a jamais quittée. Elle m’a beaucoup déçue, à la mesure de mon amour pour elle. Je la retrouve toujours, maitresse qui excite mon désir. En dehors de cette relation temporelle, qui m’est personnelle, quel point commun entre médecine et jazz?

Je réalise en écoutant ce nain magnifique jouant les notes de ce psychotique génial, qu’un dénominateur commun est l’improvisation.

Dans la musique de Jazz, le même morceau peut être joué cent fois de façon différente. La partition reste la même, mais l’improvisation modifie le sens de la musique au gré de l’humeur du musicien, de la fusion ou du rejet entre lui et son instrument, entre les membres du groupe, voir de la communion avec le public. Prenez « autumn leaves », la même mélodie jouée 6 ou 7 fois, du moins gravée par the Trio, à chaque fois la musique est différente mais la mélodie de Cosma est toujours là ; par bill Evans, enregistrée deux fois à plus de 20 ans d’intervalle, deux morceaux radicalement différents mais vous vous surprenez à chantonner les paroles de Prévert qui flottent sur les notes. Fantastique. Vous écoutez abasourdi, surpris, choqué parfois, enthousiasmé, jamais déçu quand la partition est belle, l’interprète talentueux.

La médecine, c’est pareil.

La mélodie est la maladie avec ses symptômes, ses signes, son histoire naturelle. L’improvisateur de cette partition est le malade. Le sujet interprète la partition, improvise sur la mélodie nosologique à plusieurs échelles. Il y a le niveau génomique, le bon vieux terrain, il y a l’environnement, l’histoire du patient, enfin il y a le présent et le vécu de la maladie par le sujet, avec sa subjectivité du moment et un niveau souvent négligé qui est social. Quel est le rôle du médecin ? Auditeur, observateur et arrangeur, comme Gil Evans. Si vous n’avait jamais entendu les morceaux de Jimmy Hendricks arranger par le grand Gil vous ratez quelques choses. Il montre qu’il n’y a pas de limite au décryptage de la musique et peut être de la maladie. Arrangeur, j’aime bien cette idée pour définir le rôle du médecin. Il est là pour guider, conseiller, parfois dire des choses désagréables, toujours soulager et parfois guider l’interprète vers la guérison. Le soin est la quête d’un arrangement entre un individu et une maladie, les deux sont indissociables. Mon rôle, je le conçois comme celui d’un passeur. J’essaye de transmettre mon savoir et capter celui du malade pour trouver une solution la plus adaptée au moment donné, à la personne en face de moi avec son histoire et sa maladie. Comme dans le jazz, la partition peut être rejouée, car la sensibilité de l’interprète, le savoir de l’arrangeur, auront évoluées. La maladie est un agent de transformation de l’homme, qui en fonction de son comportement va aussi la transformer, la modifier. Le médecin complète ce duo pour que la transition se fasse du mieux possible. La maladie nous transforme et nous pouvons rarement revenir en arrière. Elle nous change. Le plus difficile à accepter est le deuil du Moi d’avant. Il est difficile de rencontre ce nouveau Moi. Être étranger en son corps n’est pas facile. Il faut s’arranger, bricoler, pour vivre le mieux possible.

Parfois pour reconnaitre la mélodie perdue dans les méandres de la sensibilité de l’artiste, il faut beaucoup de travail à l’arrangeur. Le médecin doit alors ramener l’improvisateur vers le connu, vers l’écrit et une nouvelle partition s’écrit. Il y a dans la médecine cette double tension essentielle entre le général et le particulier. La médecine est une science, comme les autres quand du particulier elle construit un cadre général. Elle devient art, même si je n’aime pas le mot, quand du général (le savoir livresque et empirique) elle doit aller au particulier. C’est cet allez retour permanent entre général et particulier qui rend la médecine si excitante, si passionnante et si difficile. La médecine est une science artistique ou un art scientifique comme vous voulez.

Parfois la partition déraille, et l’inéluctable survient, la mort, le silence de l’interprète, l’échec de l’arrangeur. Il faut l’accepter et l’affronter. Le plus simple est d’avoir donné le meilleur de son savoir pour aider le patient à jouer sa partition.

La musique ne m’a jamais laissé indifférent, un homme malade, ne m’a jamais laissé indifférent. J’aime les deux. Découvrir ce qu’il y a derrière les notes, derrière les mots et le corps souffrant, pour comprendre, pour soulager, pour guérir, pour donner quelques jours, mois, années de plus, dans ce sursis, l’autre peut trouver une réponse, une joie, un bonheur… Comme moi quand j’écoute une seconde, une minute, une heure de plus de Jazz.

Le premier aphorisme d’Hippocrate pourrait aussi s’appliquer à la musique de Jazz:

« La vie est brève, l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience dangereuse, le jugement difficile. »

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4 réponses à Jazz et médecine

  1. No Superdoc dit :

    Du jazz et de la médecine, tout ce que j’aime!
    J’ai découvert le jazz par une voie peu commune, en venant du hip-hop, où beaucoup d’artistes s’inspirent, puisent des samples et autres boucles dans des classiques de jazz. (à écouter en priorité dans le genre : Hocus Pocus et l’album Lipopette Bar d’Oxmo Puccino)
    Deux liens tant qu’à faire 🙂 : http://www.youtube.com/watch?v=wTKAM3uvWOI
    http://www.youtube.com/watch?v=YUHOJlS8kUk

    Bref, le premier morceau de jazz que j’ai écouté en entier , c’était So What de Miles Davis. Une sacrée claque!
    Depuis, c’est la musique que j’écoute en priorité pendant mes révisions, l’absence de paroles me permet de pas trop m’égarer !

    Très bel article en tout cas, un rapprochement pas évident à première vue!

  2. doudou dit :

    extreme précision et grande liberté, sous réserve d une bonne connaissance de l histoire artistique ou technique ,pour adapter sa pratique à sa sensibilité: effectivement une grande proximité possible!
    Ou avez vous fait vos études? moi chez Blue Note

  3. Laurent dit :

    Entièrement en phase avec ce post, n’aimant pas travailler en silence, mais n’aimant pas la cacophonie, le jazz est la seule musique qui me permet de me concentrer sans me distraire… Dernièrement, l’album « Sweep me away » de Fredrika Stahl a bercé pas mal de soirées/nuits de travail.

    Et pour revenir à la médecine, une boutade à prendre comme telle: « Quelle est la différence entre un anesthésiste et un réanimateur? -La même qu’entre un musicien classique et un musicien de jazz. »

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