Hommes, Vautours et Rein

L’esprit fait parfois de curieux liens.

Actuellement, une épidémie, sur deux continents, fait des milliers de morts (probablement de l’ordre de 20000) sans que ceci n’émeuvent nos médias tricolores. Elle n’a rien de sexy mon épidémie. Pas de virus terribles qui nous menaceraient, pas de grands méchants identifiées, pas d’enfants qui tombent comme des mouches, même pas un tremblement de terre ou une tornade spectaculaire. Juste, des pauvres paysans, des mineurs ou leurs femmes, qui dans la force de l’age, en Amérique centrale, au Sri Lanka et en Inde, meurent d’insuffisance rénale chronique terminale. On ne sait pas pourquoi. J’avais découvert l’épidémie en Amérique centrale, il y a six mois grâce à un article d’AJKD.

  1. Peraza, Sandra, Catharina Wesseling, Aurora Aragon, Ricardo Leiva, Ramón Antonio García-Trabanino, Cecilia Torres, Kristina Jakobsson, Carl Gustaf Elinder, et Christer Hogstedt. « Decreased kidney function among agricultural workers in El Salvador ». American journal of kidney diseases: the official journal of the National Kidney Foundation 59, no. 4 (avril 2012): 531-540.

La conclusion était pour le moins surprenante, la cause des cas d’IRCT était la déshydratation, je caricature à peine. J’avais trouvé ça très étrange. Ma première réaction en lisant cette histoire avait été de me dire: « Y a du toxique dans l’histoire ». Des paysans qui travaillent dans des plantations, plusieurs heures par jour, qui boivent de l’eau proche de lieu d’épandage de pesticides. Si la déshydratation peut jouer un rôle précipitant ou favorisant, il y a forcément autre chose. Ce qui est dommage, c’est l’absence de toute documentation histologique pour savoir si il s’agit bien de néphrite interstitielle chronique comme la description clinique le laisse suggérer. J’ai trouver d’autres études dans la même population au Nicaragua.

  1. Torres, Cecilia, Aurora Aragón, Marvin González, Indiana López, Kristina Jakobsson, Carl-Gustaf Elinder, Ingvar Lundberg, et Catharina Wesseling. « Decreased kidney function of unknown cause in Nicaragua: a community-based survey ». American journal of kidney diseases: the official journal of the National Kidney Foundation 55, no. 3 (mars 2010): 485-496.
  2. O’Donnell, Julie K., Matthew Tobey, Daniel E. Weiner, Lesley A. Stevens, Sarah Johnson, Peter Stringham, Bruce Cohen, et Daniel R. Brooks. « Prevalence of and Risk Factors for Chronic Kidney Disease in Rural Nicaragua ». Nephrology Dialysis Transplantation 26, no. 9 (janvier 9, 2011): 2798-2805.

Un excellent et récent article du Center for Public Integrity donne une autre dimension à ce phénomène. Il reprend les cas en Amérique centrale et il montre le même phénomène au Sri Lanka et en Inde dans des zones rurales, encore une fois.

  1. « As kidney disease kills thousands across continents, scientists scramble for answers ». The Center for Public Integrity, septembre 17, 2012. http://www.publicintegrity.org/2012/09/17/10855/kidney-disease-kills-thousands-across-continents-scientists-scramble-answers.

Dans l’article, la piste toxique est clairement évoquée, de nombreux composés (Cadmium, arsenic) pourraient être responsable, pour l’instant le coupable n’est pas identifier. A mon humble avis se pencher sur les pesticides ou les médicaments utilisés en médecine vétérinaire, dans les régions concernées, pourraient fournir une piste intéressante.

L’analyse de la chaine alimentaire en particulier apportera peut être la clef, les équipes d’épidémiologistes d’Harvard sont sur le coup, je ne doute pas qu’ils exploreront cette hypothèse.

Pourquoi j’insiste sur la piste toxique et en particulier une contamination de l’alimentation? Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien entre cette épidémie ou ces épidémies qui touche les hommes et une autre épidémie qui a décimé les vautours au Pakistan.

Cette histoire avait donner lieu à un article dans Nature en 2004.

  1. Oaks, J Lindsay, Martin Gilbert, Munir Z Virani, Richard T Watson, Carol U Meteyer, Bruce A Rideout, H L Shivaprasad, et al. « Diclofenac residues as the cause of vulture population decline in Pakistan ». Nature 427, no. 6975 (février 12, 2004): 630-633.

Elle m’avait passionnée. Je l’avais présentée en réunion biblio, à la consternation des internes et de mes chefs. Je vous propose les diapositives de l’époque.

La mort de ces malheureux animaux était liée à l’ingestion de Diclofénac (notre ami le voltarène, un AINS). Le diclofenac était présent dans les charognes dont se nourrissaient les vautours. Je n’ai pas compris pourquoi on donne des AINS aux animaux d’élevages. Je suis preneur d’une explication. La prise de cet AINS chez cet oiseau a été responsable d’une néphrite interstitielle aigue par précipitation d’acide urique. Les vautours sont morts d’insuffisance rénale.

J’ai relu l’article, il est remarquable.

Il confirme l’impact de nos pratiques thérapeutiques (?) chez les animaux d’élevage sur notre environnement. Les hommes ne sont pas isolés de leur milieu et des maltraitances qu’ils lui font subir. Ils peuvent peut être remplacer les vautours comme consommateur et victime final.

Je suis curieux de connaitre la solution, si un jour elle est connue…

Les vautours ne demandent pas d’indemnisations.

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20 réponses à Hommes, Vautours et Rein

  1. Stockholm dit :

    Tes staffs biblio ont l’air rigolo !

  2. ami89 dit :

    Ca ne peut pas venir d’une élimination quelconque des déchets?

  3. Jean Valla dit :

    Merci, c’est intéressant et démonstratif, je ne savais pas.
    Un petit lien pour une solution dans un article récupéré sur le net.
    http://www.pourdespyreneesvivantes.fr/_medias/files/20110215-120230-8389.pdf

  4. K dit :

    « Je l’avais présentée en réunion biblio, à la consternation des internes et de mes chefs » excellent !! j’aurai aimé voir leurs têtes quand t’a sortie les diapos…mort de rire!!!
    Tu sais, je raconte des fois l’histoire des reins de la baleine et la capacité de concentration des urines que tu m’a appris, au grand plaisir des internes et les collègues, c’est génial.

  5. Stockholm dit :

    Erratum : pour être tout à fait honnête, je rêve du jour où on me dira de faire une biblio sur ce que je veux. Ce jour-là, on fera la physiopathologie des plaies transfixiantes par sabre laser.

    • PUautomne dit :

      Il faut juste oser. Traiter un sujet farfelu et en sortir un message final utile pour tout le monde, c’est un exercice difficile mais qui est intellectuellement très satisfaisant. J’aime bien ça, en fait. Tu peux traiter ton idée, il faut juste qu’à la fin les gens aient l’impression que le sujet n’est pas que de l’entertainment. Si tu fais la présentation je veux bien la voir, le sujet me passionne.

  6. nfkb dit :

    J’adore ce genre de billet/raisonnement 🙂

    La transdisciplinarité ça a du bon !

  7. Frédéric dit :

    « Je n’ai pas compris pourquoi on donne des AINS aux animaux d’élevages. Je suis preneur d’une explication ».

    Pas d’explication, juste une hypothèse => pour la même raison qu’on leur administre de façon systématique et régulière de petites doses d’antibiotiques : les industriels ont découvert de façon fortuite que cela dopait la croissance de la masse musculaire des animaux (donc les profits).

    Question subsidiaire : qui est-ce qui ingère les muscles, après, en bout de chaine ?…
    Pas les vautours.

    Un joli procédé de sélection de germes résistants.

    Frédéric

  8. john doe dit :

    Kystes sur ce coup-là tu m’épates!

    Si j’avais été ton interne j’aurais été plutôt interessé que consterné. Je ne comprends pas cette réaction. Nous sommes totalement ignorants du monde vétérinaire qui a beaucoup de choses à nous apprendre ne serait-ce que parce les animaux sont le matériel d’expérimentation des médicaments finalement à nous autres destinés.

    Ouaf.

  9. john doe dit :

    Ah oui. Merci pour les références.

  10. Fourrure dit :

    @ Frederic : faut arrêter de raconter des conneries en partant du principe que c’est forcément une utilisation dévoyée.

    Les AINS sont utilisés en médecine vétérinaire pour les mêmes raisons qu’en médecine humaine, point barre. Etat fébrile, trauma, douleur, inflammation -> anti-inflammatoire.

    On peut se demander s’ils sont bien utilisés, c’est effectivement une question pertinente. On peut aussi se demander s’il n’y aurait pas d’autres AINS moins rémanents à choisir.

    Pour info, chaque médicament vétérinaire destiné aux animaux consommés par l’homme ou l’animal disposent d’un temps d’attente, en dessous duquel, après administration du médicament, il est interdit de mettre l’animaux (ou les oeufs, ou le lait) dans la chaîne alimentaire.

    Mais je hasarde une hypothèse : le diclofénac, comme la phenylbutazone, présentent probablement un rapport coût/efficacité très intéressant. D’où une utilisation large. Le premier n’est pas dispo en médecine vétérinaire en France (c’est pour ça que je parle d’hypothèse). La seconde est interdite depuis un bon bout de temps.
    Conséquence directe : il reste des molécules certes tout aussi, voire plus performantes (et avec des temps d’attente courts) mais beaucoup plus chères. Elles sont donc moins utilisées, ce qui est peut-être mieux, mais sans doute pas pour l’animal concerné. On peut choisir de balayer le bien-être animal pour préserver la santé humaine (c’est la position du corps médical dans la plupart des réunions sur le sujet, et elle est défendable), mais un animal qui souffre c’est, globalement, des produits moins sains à l’abattoir.

    C’est également une perte de revenu pour les éleveurs (bêtes mortes ou abattues au lieu d’être soignées). Vous me direz : « en regard de leur santé, c’est négligeable ». Vu d’ici, je suis d’accord. A leur place, je ne sais si je le serais, entre le revenu pour vivre chaque jour et un risque nébuleux.

    • PUautomne dit :

      Merci pour ce très intéressant commentaire et la réponse à ma question. Je pense que ton hypothèse est la bonne. Il a été montré en 2006 qu’un autre AINS (meloxicam) n’avait pas d’effet sur la survie des oiseaux. Voici la référence si tu es intéressé http://www.plosbiology.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pbio.0040066

    • paysanheureux dit :

      @ Frédéric :
      J’ai demandé à qui de droit la définition des AINS ! Et oui, je ne savais pas…
      Moi, je fais confiance à mon véto et je soigne uniquement les animaux malades en respectant scrupuleusement les délais d’attente comme me l’impose la législation. Je dois produire les ordonnances pour la détention et l’emploi de ces produits. Il est vrai qu’obligations et pratiques réelles ne sont pas connues. Dans notre pays, on préfère la polémique.
      Concernant l’ajout dans des aliments du bétail, je n’y crois pas trop en France ! Depuis la crise de ESB, il me semble qu’il y a une forte transparence des étiquetages. Pour ma part, je n’ emploi que des produits primaires, style tourteaux, mélangés et non compactés en granulés. Y en aurait il dans les aliments destinés aux productions industrielles ? Il me semble que le risque de scandale sanitaire doit rendre ce genre de pratique éventuelle plutôt dangereuse. De plus, je m’interroge sur les coûts de ce genre de produits qui renchériraient fortement le prix d’un tel aliment. Enfin les grands distributeurs sont très prudents et ont des cahiers des charges très contraignants dès lors qu’ils communiquent et que leur image est engagée…

      Par contre, pour rejoindre le sujet du billet, j’ai envie de faire une remarque plus générale. La législation européenne est très restrictive concernant l’emploi d’hormones, de certaines molécules de pesticides et autres produits chimiques. Je constate, à mon simple niveau, à juste titre, qu’il y a un contrôle sur le respect de ces règles, ce qui est normal. Or, on est loin des mêmes exigences dans d’autres pays ou continents. Est on certain que tous les produits importés répondent aux mêmes critères ? Sans doute est ce le cas pour les viandes bovines hormonées, mais je suis plus interrogatif lorsque je vois que l’emploi de certaines molécules phyto reste possible dans des pays qui nous vendent du blé ou autres produits. Idem pour les viandes blanches ou poissons. Je veux dire par là, que les pesticides ou autres produits pourraient être employés dans la plupart des cas, pour les élevages ou des cultures d’exportation dans des pays sans législation, c’est à dire à notre propre demande et souvent avec des capitaux occidentaux… Ces produits coûtent trop chers pour servir aux cultures vivrières ! On ferait donc faire à d’autres ce que l’on ne veut pas voir chez nous. Ce qui nous renvoie à notre propre responsabilité individuelle de consommateur ! Il est trop facile de toujours faire porter le chapeau d’une cupidité sans limite aux autres, alors qu’elle commence dans 90% des cas par un acte d’achat qui privilégie le seul prix dans nos supermarchés !
      Pour la question finale, dans le contexte actuel d’une planète devant nourrir toujours plus d’humains, doit on renoncer à soigner les animaux malades ? J’ai envie de répondre simplement par trois questions :
      Les délais d’attente sont ils erronés, une fumisterie ?
      La concentration dans de grandes villes nous garantie t’ elle qu’il n’y ait aucun rejet de résidus de molécules par les urines des médicaments et produits surconsommés par des habitants stressés et coupés de la nature, dans l’eau qui sert également à abreuver les animaux ?
      Occidentaux nantis en terme de nourriture, au point d’obésité chronique, a t’ on le droit de gaspiller les ressources au point de ne plus soigner les animaux domestiques alors que d’autres hommes meurent de faim ?
      Je n’évoque pas la souffrance animale. En tant qu’éleveur, je ne la supporte pas pour mes animaux. Mais je vais me faire taxer de sensiblerie de circonstance…

      Il me semble qu’il faille raison garder dans tout cela, être responsable et penser que nous sommes des privilégiés sur terre, donc éviter de tomber dans l’ extrême lorsque nous débattons !

  11. Giulia dit :

    Pour l’histoire du Diclofénac dans le sang des vautours, une hypothèse bien plus simple.

    Une fois que la Madame Michu, qui a un QI de bulot, a fini son traitement à la Voltarène « prescrit par le Dr X », elle jette le reste de son traitement dans la poubelle.
    Certaines poubelles finissent dans une décharge, là où certains vautours viennent chercher de la nourriture.
    Le vautour picore de la Voltarène de cette Madame Michu au QI de moule.
    La suite, vous la connaisse 😉

  12. Ahh, merci, je viens de lire un article dans Courrier International sur la « néphropathie meso-américaine de cause inconnue » et en lisant l’article, je me suis dit que cette histoire de deshydratation ne tenait pas debout.

    J’avais zappé ton billet. Nous sommes donc d’accord. Je note que l’on vient tout récemment de découvrir la cause de pandémie qui touche les abeilles http://www.motherjones.com/tom-philpott/2012/03/bayer-pesticide-bees-studies

  13. Barneoud Lise dit :

    Bonjour,
    Je suis journaliste scientifique et je compte partir enquêter sur cette histoire d’épidémie d’insuffisance rénale en Amérique Centrale. Je serait ravie de pouvoir dialoguer avec vous sur cette situation. N’hésitez pas à me contacter via mon email! Cordialement.

  14. Ping : La néphropathie méso-américaine ou un peu de néphrologie émergente | PerrUche en Automne

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