Attention à vos bols, ils menacent vos reins

Moi aussi, je veux être un lanceur d’alerte, moi aussi je veux découvrir mon petit scandale, moi aussi je veux hurler avec les loups. Alors que l’ANSM découvre avec quelques années de retard les dangers de la levure de riz rouge, dont j’avais parlé après la publication d’un article passionnant dans une obscure revue de médecine interne (annals of internal medicine) dans une langue peu pratiquée (l’anglais), je voudrais vous faire découvrir, en avant première, le prochain scandale sanitaire qui nous menace. Plus fort que la lasagne à la viande de cheval, plus puissant que diane 35, plus explosif que le mediator, plus brulant que la statine, je vous annonce le mélodrame des bols en mélamine.hello-kitty-bol-en-melamine

Vous vous souvenez peut être avoir entendu parlé de cette substance en 2008. Le monde atterré découvrait que l’homme pouvait mettre en danger la vie de ses congénères juste pour s’enrichir. C’est l’histoire d’une épidémie de lithiase rénale chez des enfants chinois ayant consommé du lait contenant de la mélamine. 294000 enfants ont présenté au moins une lithiase rénale, 50000 ont été hospitalisés et au moins 6 sont décédés. Les études chinoises analysant le devenir à un an montre que ces lithiases sont éliminées chez 90% des enfants, sans séquelles. Ces calculs sont composés de mélamine et d’acide urique essentiellement. Étonnamment et contrairement à ce qui est observé chez l’animal, l’acide cyanurique ne semble pas essentiel pour la formation des calculs. Il est possible que de faibles quantités d’acide cyanurique suffisent à la cristallisation mais qu’ensuite la croissance repose sur la précipitation d’acide urique et de mélamine, chez l’homme. Il existe une autre atteinte rénale qui est secondaire à la précipitation intra-tubulaire. Il y a eu trop peu de cas étudiés pour conclure à la composition réelle de la précipitation. Cette néphrite interstitielle aiguë a été rare, chez l’homme, alors qu’elle semble plus fréquente chez les animaux. Un des facteurs majeurs favorisant les calculs de mélamine, à coté de sa concentration urinaire, est le pH acide.

mug-en-melamine-hello-kitty-d-8cm

La mélamine est un dérivé de l’urée largement utilisé. Il a été proposé comme diurétique dans les années 1940. Son utilisation pharmacologique a été abandonnée.  Depuis on la retrouve dans des colles, des pigments et combiné au formaldéhyde sous forme de résine. Elle sert à produire des tableaux, des adhésifs, des textiles, et bien sur des récipients à usage alimentaire.

Des auteurs taïwanais se sont intéressés à la microintoxication par la mélamine. Ils ont montré dans un article de 2011, publié dans Kidney International que le fait d’uriner de la mélamine était associé à une augmentation du risque de lithiase calcique. Cette étude cas témoins retrouvait une association forte et dose dépendante entre lithiase calcique et excrétion de mélamine (multiplication par 7 du risque si l’excrétion est supérieur à 3.12 ng/ml). Il s’agit d’une piste intéressante pour comprendre comment certains microtoxiques pourraient favoriser la lithogenèse. Ce travail mérite une suite prospective à l’échelon d’une population pour confirmer le lien de causalité.

  1. Liu, Chia-Chu, Chia-Fang Wu, Bai-Hsiun Chen, Shu-Pin Huang, William Goggins, Hei-Hwa Lee, Yii-Her Chou, et al. « Low Exposure to Melamine Increases the Risk of Urolithiasis in Adults ». Kidney International 80, no 7 (2011): 746‑752. doi:10.1038/ki.2011.154.

La question que soulève cet article est: « D’où vient cette mélamine? »

bol-melamine-barbapapa-nature

Une autre équipe taïwanaise propose une piste intéressante.

  1. Wu C, Hsieh T. « A crossover study of noodle soup consumption in melamine bowls and total melamine excretion in urine ». JAMA Internal Medicine (21 janvier 2013): 1‑2. doi:10.1001/jamainternmed.2013.1569.

Les auteurs ont étudié l’excrétion de mélamine après que des témoins sains aient bu une soupe de nouille chaude. La température initiale de l’eau était de 90°C, le volume de liquide ingéré était de 500 ml et le récipient contrôle était en céramique. Il s’agissait d’une étude en cross over avec deux bras parallèles. Les auteurs ont étudié la concentration en mélamine dans les urines pendant les douze heures suivant l’ingestion de la soupe. Le pic d’excrétion est à la 6é heure et la quantité totale excrété en 12 heures est de 30 µg. Bien évidement l’ingestion dans un bol en céramique ne s’accompagne pas d’une excrétion urinaire significative de mélamine. Les concentrations observées correspondent aux concentrations qui pourraient être associé à l’augmentation du risque lithiasique.

Cet article publié dans JAMA internal medicine pose la question de l’impact clinique de l’exposition à des doses faibles de mélamine pendant de longue période. Il est évident qu’il faut une étude prospective pour confirmer le soupçon légitime que nous pouvons avoir entre le fait de consommer des boissons chaudes dans une récipient en mélamine et la maladie lithiasique rénale et pourquoi pas une insuffisance rénale. Ce risque potentiel doit être pris en compte, et vive le principe de précaution. Je me demande ce qu’une campagne bien orchestré peut donner:

« Les bols de nos enfants relarguent un produit dangereux pour les reins », « Le bol et le calcul rénal, un fable moderne », « Du bol à la dialyse, il n’y a qu’une gorgée chaude « , « Mélamine et santé, ce que l’on nous cache »…

Pour l’instant, je pense qu’une mesure de bon sens est d’éviter de boire des boissons chaudes dans des récipients en mélamine, en attendant une interdiction de ces objets qui menace nos reins… Je signale à ceux intéressés par le sujet que l’Allemagne, en 2011, a déjà lancé une alerte sur ces produits en déconseillant leur utilisation pour cuisiner et leur usage dans un four à micro-ondes.

Je ne suis pas un très bon lanceur d’alerte, je ne sers que du réchauffé.

Pour finir, je ne peux passer sous silence un papier qui vient d’être publié dans Science Translational Medicine. Il montre que notre relation avec l’environnement est  plus complexe que nous ne l’imaginons. Parmi les épidémies d’intoxications à la mélamine de nombreuses ont concerné les animaux. Le plus souvent il s’agissait de mélamine pure, mais de l’acide cyanurique était retrouvé dans les cristaux précipitants dans les tubules rénaux contrairement à l’homme. Quel était l’origine de cet acide indispensable à la précipitation de la mélamine ?

Une équipe chinoise s’est penché sur le problème. Elle montre de façon très convaincante, chez le rat, que l’origine de l’acide cyanurique est secondaire au métabolisme de la mélamine par des bactéries du tube digestif. Le microorganisme en cause est klebsiella terrigena. Elle possède tout l’appareillage enzymatique nécessaire à la conversion de la mélamine en acide cyanurique. La décontamination digestive par un antibiotique diminue la néphrotoxicité de la mélamine en diminuant la quantité d’acide cyanurique produite. La transplantation de klebisella terrigena aggrave l’atteinte rénale. La toxicité rénale chez le rat de la mélamine est dépendante de la composition de la flore intestinale. Cette bactérie est retrouvé dans 1% des prélèvements de selles chez l’homme. Il est tentant d’imaginer que la variabilité d’atteinte chez les enfants ayant consommé des laits contaminés puisse dépendre dans les cas de néphrite interstitielle de la présence de cette bactérie.

  1. Zheng, Xiaojiao, Aihua Zhao, Guoxiang Xie, Yi Chi, Linjing Zhao, Houkai Li, Congrong Wang, et al. « Melamine-Induced Renal Toxicity Is Mediated by the Gut Microbiota ». Science Translational Medicine 5, no 172 (13 février 2013): 172ra22‑172ra22. doi:10.1126/scitranslmed.3005114.

J’aime bien cette histoire de mélamine. Elle fait intervenir toute la complexité du vivant, relation à l’environnement, relation à notre microbiome, comportement humain, appât du gain, il ne manque qu’un peu de génétique et tout serait parfait.

Je pense que la génétique joue un rôle pour comprendre la différence de composition des cristaux et des calculs entre l’homme et les autres animaux. Comme je vous l’ai dit, les calculs chez l’homme comportent de la mélamine et de l’acide urique, alors que chez les animaux, il s’agit de mélamine et d’acide cyanurique. Mon hypothèse est très simple. L’homme est le seul mammifère, avec les autres grands primates, à posséder de grandes quantités circulantes et urinaires d’acide urique. Les autres n’en ont quasiment pas. Pourquoi? Simplement, car il possède une uricase, dont nous avons perdu la fonctionnalité (mutations). La mélamine ne peut pas se combiner avec l’acide urique chez des animaux en possédant peu, ce qui n’est pas le cas pour l’homme. Il est possible que l’acide urique est en compétition avec l’acide cyanurique pour se fixer à la mélamine, la disponibilité de l’un ou de l’autre favorise la formation soit de cristaux mélamine-acide urique soit de cristaux mélamine-acide cyanurique.

Cet exemple montre qu’il est parfois très difficile d’avoir un modèle animal de maladie humaine simplement du fait de triviales questions de physiologie différente.

barbapapa-BA924

Un peu de musique, le titre est en accord avec ma note. Pitié pour nos reins. Il s’agit du premier morceau extrait du prochain album d’Aufgang chez InFiné.

 

Ce contenu a été publié dans cuisine, Medecine, Néphrologie, Science, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Attention à vos bols, ils menacent vos reins

  1. Cossino dit :

    Excellent article merci.

    Un peu d’humour potache :
    « Donc si j’ai bien compris il faut éviter les assiettes et bols uniquement Hello Kitty et Barbapapa »

  2. nfkb dit :

    le flip s’empare de la populace ! est-ce ça le critère qualité d’une alerte ? 😉

    As tu trouvé si la mélamine faisait partie des produits testés dans la norme européenne EN 71-3 ? Cette norme décrit les protocoles de tests pour la migration d’éléments chimiques depuis tout ce qui est apparenté à un jouet d’enfant.

    bye

  3. 3M dit :

    Merci…
    Non seulement on se couchera moins bête mais surtout je vais balancer 3 assiettes/ bols a la poubelle de ce pas^^

  4. nephrobug dit :

    Bonjour, Article qui ouvre en effet plein de perspective et ouvre l’imagination. Savez-vous si la mélamine, pouvant être issu du catabolisme de l’urée, pourrait contribuer à l’accélération de la dégradation de la fonction rénale chez les patients IRC avec un taux d’acide urique élevé?
    Merci encore pour ce blog riche et plaisant à lire.

  5. K dit :

    Merci pour ce billet, et la musique est superbe! t’es passé à la deuxième génération Khalifé? 😉

    • PUautomne dit :

      Ça fait quelque temps, ça va être leur fête aux deux frères, un album solo pour l’un et l’autre avec aufgang qui sortent dans les semaines qui viennent. Sinon le père a sorti un nouvel album hommage à darwich.

      • K dit :

        Eh oui je sais je taquine! 🙂
        Merci pour l’info (album de Marcel) 🙂 j’ai pu l’écouter ce matin (ici http://marcelkhalife.bandcamp.com/album/fall-of-the-moon)
        J’adore le poème « s’envolent les colombes » et je trouve l’interpretation de Marcel parfaite (quelle intro par Rami!). Par contre, déçu par son interprétation de « instructions de Houria » (et je n’aime pas trop le chant de son épouse Yolla!).
        « j’ai en tête une chanson » et « le plus bel amour » son des classiques.

  6. Ping : La mélamine, encore la mélamine et son potentiel néphrotoxique | PerrUche en Automne

Laisser un commentaire