Culture du livre, culture des écrans, la pratique médicale comme une synthèse

J’aime bien place de la toile, l’émission de France Culture. La semaine dernière, l’invité était serge Tisseron. J’ai trouvé son intervention particulièrement intéressante. Le point qui m’a le plus touché est sa distinction entre la culture du livre comme une culture de la temporalité, de la cascade événementiel, mère de la démarche hypothético-déductive et la culture des écrans ou culture numérique comme une culture de la spatialisation, de l’intuition.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une expression du clivage, que je trouve bien artificiel, entre médecin et chirurgien.

Le médecin est obsédé par l’histoire du patient. Elle lui permet de reconstituer une chaine logique linéaire, événementiel qui éclaire l’actualité de l’examen clinique. Cette approche historique est l’essence de la médecine. Un bon médecin est un historien de l’individu. La mise en mots de cette aventure pathologique permet d’ouvrir les hypothèses diagnostiques que viendront étayer le reste. L’histoire de la maladie est le début, l’étape indispensable qui si elle est bien conduite accélère le processus diagnostic. Ce n’est probablement pas pour rien que quelques médecins sont devenus de grands écrivains (Céline, Boulgakov, Tchekhov) . Raconter les histoires des gens est au cœur de mon métier.

Le chirurgien est obsédé par l’information immédiate du champs opératoire, proche de la lecture de l’écran. Bien évidement, le chirurgien interroge, examine, réfléchit, mais son cœur de métier est au bloc opératoire dans l’action. Finalement, un champs opératoire n’est il pas comme un écran d’ordinateur dans un jeu vidéo. Voir l’ensemble du champs d’action en se focalisant sur un point mais en gardant toujours les yeux ouvert pour identifier un événement en périphérie du champs visuel. Les chirurgiens m’ont toujours épaté par cette capacité à voir tout dans le ventre ou le thorax de leurs patients. Ceci est confirmé par des données qui tendent à montrer que les gamers font de bons chirugiens. Je ne crois pas que ceci soit expliqué uniquement par plus d’agilité, de meilleurs réflexes. Le jeu vidéo, en particulier le shoot them up stimule l’ intelligence spatiale. La meilleure intégration de l’ensemble des informations du champs opératoire, particulièrement les imprévisibles, peut probablement être faciliter par une pratique du jeu vidéo. Il y a beaucoup de travaux à conduire dans ce champs scientifique.

Entre ces deux extrêmes (artificiels), un acte purement intellectuel du jeu avec le temps de l’histoire de la maladie et ce moment où le réflexe et la prise de décision rapide domine qu’est l’intervention chirurgicale, l’examen clinique m’apparait comme une combinaison de ces deux intelligences. Intelligence temporelle de l’interrogatoire et de la complétion de la mise en histoire, et intelligence spatiale, de l’examen clinique où il faut intégrer l’ensemble des données sensorielles (la vision, l’odeur, le toucher). Cette intelligence du coup d’œil de l’observateur aguerri, quand tu sais par un simple regard que ton malade ne va pas bien, que là maintenant celui qui est en face de toi, peut mourir. Tu ne sais pas l’expliquer, mais tu as acquis cette intuition juste en regardant l’ensemble de la scène sans réellement te focaliser sur un point particulier, une image globale du patient et tu sais. Tu as capturé en un instant le regard anxieux, la respiration difficile, le ventre qui se balance, le discret reflet violacé des lèvres, et une ambiance du « ça va pas ».

Cette intelligence de la scène de crime ne s’apprend qu’au contact, qu’en bouffant du malade, en voyant encore et encore des patients. Jusqu’à ce qu’un jour, l’évidence se fasse. Je crois que je l’ai acquis vers la fin de mon internat après l’armée et je m’en suis rendu compte au milieu de l’assistanat. J’ai vu beaucoup de patients, regardé beaucoup de bilans, essayé de suivre les histoires jusqu’au bout. Pour ça il faut du temps. Il est essentiel de maintenir une présence importante et suffisamment longue des médecins en formation au lit du malade… Un autre sujet tout aussi passionnant.

Culture hypothético-déductive et culture de l’intuition ne s’opposent pas, elles se complètent. Longtemps et encore malheureusement, la première a méprisé la seconde, qui c’est épanoui chez les médecins sans que ces derniers n’osent en parler, de leur sixième sens. Alors que c’est très, très important d’apprendre à faire confiance à ses intuitions. Je l’ai compris en troisième semestre d’internat, un sur chef, pas très grand clinicien au premier regard, pas le genre à poser des tonnes de questions, à palper, ausculter finement, mais alors un pif, une intuition de l’état du patient totalement bluffante. Il avait vu un nombre incroyable de situations cliniques dans sa spécialité qui lui permettait de sentir les choses.

Il faut maitriser et cultiver les deux. Pour la  capacité d’historisation, la culture du livre est indispensable. Lire apprend à aimer les histoires, à les construire. J’ai un peu lu et je continue. Je suis convaincu que cette activité m’aide dans ma pratique médicale. Pour apprendre à saisir en quelques secondes, la scène de crime, la culture de la spatialisation fournie par la culture des écrans est utile, elle ne pourra pas remplacer l’apprentissage des situations en vraie, mais elle donne une habitude utile. Il n’y a pas d’opposition, juste une complémentarité, se priver de l’un ou de l’autre des aspects, c’est comme vouloir s’attacher une jambe au départ d’un marathon, vous n’irez pas loin.

La culture du livre a dominé le champs culturel, elle a écrasé tout le reste, méprisant l’irrationalité de l’intuition. Faire une histoire de la maladie était alors simple relevait d’une gymnastique intellectuelle qui s’échauffait depuis longtemps. Ce n’est pas pour rien que nos maitres ont fait de l’histoire l’essence de la médecine. Ça marche, il faut bien le reconnaitre.

Quand je fais « cliniquer » les étudiants, je constate que le plus difficile, n’est pas d’obtenir un examen clinique correct. Le plus difficile est que l’histoire de la maladie tienne debout. L’absence de cette culture de la temporalité fournie par la lecture linéaire rend plus difficile cet apprentissage. Par contre la fréquentation des écrans d’ordinateurs, a rendu la gymnastique du balayage visuelle acquise. Elle ne demande plus qu’à être cultivée et canalisée. Ce n’est pas pour rien si beaucoup d’étudiants se dirigent vers la médecine d’urgence où cette intelligence spatiale fait des merveilles.

Il faut cultiver les deux, c’est indispensable pour faire de bons médecins. On ne peut pas vivre sans reconstruire les histoires, je crois à l’aide apporté par la littérature. On ne peut pas survivre à l’urgence sans l’acquisition de ce coup d’œil de maquignon et la confiance en ses intuitions qui ne sont finalement que la synthèse d’une foultitude d’informations captés inconsciemment, la culture des écrans fournit un champs  d’apprentissage inimaginable.

Lisez, jouez, travaillez, développez vos compétences d’historien et d’observateur, passez du temps auprès des patients en utilisant tous vos sens et toute votre intelligence, vous apprendrez beaucoup et finalement vous prendrez du plaisir.

Note écrite avec l’aide du dernier album de Bachar Mar-Khalifé

 
Et je ne résiste pas, je vous propose, un autre représentant de la famille Khalifé (en fait deux 😉 qui joue un très beau poème de Darwich. Je suis content de finir cette note avec l’intelligence sensuelle de cet immense poète.

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6 réponses à Culture du livre, culture des écrans, la pratique médicale comme une synthèse

  1. dalidaleau dit :

    Fort agréable ce billet.
    Je crois comme vous en la nécessité de la méthode et de l’intuition, que vous présentez très bien.
    J’apprends sur la spatialisation que vous évoquez
    Il y a un mois de cela, je proposais ce sondage qui vous parlera probablement
    http://dalidaleau.wordpress.com/2013/02/25/remue-meninges/

  2. Doclili dit :

    Vous mettez des mots sur mon ressenti de MG : humble historienne des vies et des vies de famille… Votre point de vue est passionnant, merci.

  3. Jean Valla dit :

    Billet très intéressant, juste quelques petites précisions sur la chirurgie. Par leur entrainnement, les Gamers deviennent naturellement plus doués au travail sur écran, et s’habituent naturellement a l’absence de vision en relief qui est une difficulté au départ de l’apprentissage de la videochirurgie, enfin il faut s’habituer a prévoir son geste en fonction des limitations de mouvements et de vision inhérentes a ce type de chirurgie ce qu’ils savent faire déjà.
    Une intervention chirurgicale n’est qu’une bataille a mener a bien. Effectivement le chirurgien doit réagir vite, si possible bien, en intégrant les paramètres immédiatement a sa portée. Par contre le sixième sens est là aussi très important et il doit savoir a quel moment stopper son geste (le mieux est l’ennemi du bien). L’expérience et la mémoire des situations cliniques ou operatoires vécues comme externe, interne puis comme operateur est capitale. On voit venir le problème, on le sent, on le reconnait et on agit en conséquence pour stopper l’engrenage des catastrophes. Juste au passage un grand merci aux mėdecins qui nous présentent maintenant des malades avec le bon diagnostic, le bilan qui va bien, l’imagerie ad-hoc, et aux anesthésistes et réanimateurs qui prennent en charge le péri et post opératoire. Être Gamer  » en réseau » apprend peut être aussi a jouer en équipe.

    • PUautomne dit :

      Pour la réponse sur le travail en équipe, la réponse a été donnée par une équipe américaine en ORL qui montrait que ce qui était prédictif du succès des internes dans leur programme était les antécédents de sports d’équipe. Il reste à savoir si ceci est la même chose avec les jeux en ligne. Merci pour votre commentaire.

  4. Stéphanie dit :

    Ton billet, brillant, comme toujours m’a fait pensé au thème central du dernier congrès d’hypnose à Strasbourg auquel j’ai eu la chance d’assister. Ce thème était justement sur l’intuition et son usage en thérapie.
    Tout au long des nombreux séminaires, il nous a été intimé deux choses essentielles qui sont l’observation et faire confiance à son intuition afin d’amener le patient vers le changement. On utilise de manière complementaire la dimension temporelle ( en reprenant par exemple lors d’une regression en âge, le récit du patient et lui suggerant une alternative narrative de son histoire) ainsi que la dimension spatiale ( usant et abusant d’imageries mentales et de métaphores). A travers ces techniques de soins, je te rejoins donc dans l’idée de complémentarité des deux approches même si j’ai mis plus de temps que toi pour le comprendre (comme toujours …)

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