Papiers bleus

J’ai une pensée ce matin pour le médecin qui remplira ce passeport pour l’au delà à une personne qui nous est chère.

Je pense à ce formulaire bleu, devenu blanc avec une écriture bleue, le certificat de décès. Pour moi, il restera, Le papier bleu. Ce papelard, en deux parties, est le sésame qui ouvre la route vers les Enfers. Avec notre signature, nous sommes des Charons modernes. Nous faisons traverser le Styx aux morts. Nous transformons par la grâce de ce document, un fait biologique, la mort, en une réalité sociale, le décès. Ce papier est capital. Sans lui vous n’êtes pas mort, vous êtes un vivant, aux yeux de la loi. Sans ce précieux papier, votre vie continue, où du moins une certaine partie le peut. Ce papier est un arrêt de vie, étrange comme on dit « arrêt de mort », alors que finalement on arrête la vie. J’aimerai donner des arrêts de mort, stopper la faux de la camarde dans son élan qui s’apprête à couper le fin fil d’une vie. La langue française à de belles ambivalences.

Après l’annonce aux proches, au téléphone, en direct, les larmes, les cris, les laconiques, « oui », « je viens », « c’est pas possible », « c’est pas vrai », les explications, vient un rituel, le rituel du Papier Bleu.

Remplir la partie de l’état civil, le nom, le prénom, la date de naissance, le lieu de résidence, le lieu de décès, les oui/non aux différentes questions. Signer, tamponner, relire pour s’assurer qu’on n’a pas écrit, à trois heures du matin, son nom à la place de celui du macchabée. Une grande légende urbaine médicale, le médecin qui met son nom et se retrouve mort…

Et puis la deuxième partie pour les statistiques, de quoi est il mort? Pas toujours facile à remplir… Combien ceux sont retrouvés un peu sec devant cette question? Je crois, tous. La fatigue aidant, l’angoisse de mort qui plane, la décharge d’adrénaline finie, nous nous sommes tous retrouvés un peu stupide devant cette question en apparence si simple. On trouve toujours finalement. Les cases à cocher encore, accident du travail, grossesse, encore signer, tamponner et surtout lécher pour coller cette partie anonyme. Je déteste ça. C’est comme les vieilles enveloppes, les vieux timbres. Il faut mouiller pour que ça tienne. Ce gout de vieille colle qui reste dans la bouche, beurk. La mort a cette saveur désagréable, celle de la glu antédiluvienne qui retiendra le secret médical dans la tombe des statistiques.

Ce papier bleu certifie la mort. Après sa signature pas de doute vous êtes vraiment mort. La médecine déclare et la république grave dans le marbre de l’état civil votre fin. Nous avons un pouvoir redoutable.

Combien ai je rempli de papiers bleus? Je ne sais pas, beaucoup, c’est sur. Le jour, la nuit, au petit matin, alors que c’était attendu, après une réanimation longue et douloureuse, des vieux, des jeunes, des hommes, des femmes, des blonds, des brunes, des roux, des blancs, des noirs, des jaunes, personne n’échappe à l’application du médecin remplissant le certificat de décès.

Parmi tous ceux ci, je me souviens du premier. C’est comme un premier baiser, on ne l’oublie pas. J’étais en quatrième année de médecine, premier choix, dans un centre anticancéreux. Nous étions de garde, seul, avec un interne. Les infirmières appelaient toujours l’externe pour le constat du décès.

Deuxième garde dans ce lugubre lieu, à une heure du matin, l’appel.

« Allo, c’est l’externe? »
« Oui »
« Y faut venir y a un décès »
« Moi?!  je dois venir? »
« Oui vous devez venir pour les papiers. C’est comme ça. »

Moi, l’externe de quatrième année je devais me lever pour aller constater le décès. Je marche dans les couloirs vides, pas en très bon état, ce devait être en oncologie pneumologique ou un truc comme ça. J’arrive, l’infirmière m’attend dans la salle de soins, je suis terrorisé.

« Que dois-je faire? »
« Et bien voir si il est mort. Je te le dis, il est mort. »

Avec ma bouille de gamin, forcément on me tutoie. Elle sourit, compréhensive. Elle me guide en me donnant le numéro de la chambre. Cette dernière est grande allumée, Versailles. L’infirmière me laisse en me disant d’appeler si besoin, elle doit finir son tour. Je pousse la porte entrouverte, personne. J’avance, sur le lit, un homme au teint de cire, étendu, immobile, figé pour l’éternité. Je ne sais pas trop quoi faire. Je sors le talisman qui protège l’étudiant de son incompétence, le stéthoscope. Je l’ausculte. Je n’entends rien. Je cherche son pouls, rien. J’essaye de sentir son souffle, rien. Je ne suis pas sur. Je ne veux pas me tromper. Je vais chercher l’appareil à ECG et je fais un bel électrocardiogramme douze dérivations à un mort. J’ai l’air ridicule. Il est plat comme la plaine russe.

J’ai devant moi, le premier patient, qui fut très peu le mien, que je déclare mort.

Je le regarde, oui, il est vraiment mort, sa peau est tirée, jaune, son nez trop long, sa bouche entrouverte comme cherchant l’air qui manque à ses poumons. Il est décharné. Il a le regard figé, fixé par je ne sais pas quoi, si la mort. Il ne bouge plus, c’est surtout ça qui me perturbe, il ne bouge pas. Un mort est totalement immobile. Horrible. Le moindre mouvement permet de dire qu’il y a encore de la vie. Plus rien, je sais qu’il est mort, j’en suis sur, j’enlève les électrodes, remets le pyjama en place.

Je vais voir l’infirmière :

« Il est mort. »

J’ai probablement la même tête que mon nouvel ami. Elle me regarde souriante.

« Je sais. Tu veux boire un café? Il faudrait remplir le papier bleu,  jeune homme. »
« Quoi? il faut remplir un papier, pourquoi bleu? »
« Oui, le certificat de décès, le papier bleu, quoi!! »

Elle me regarde comme un benêt, en me versant un café que je bourre de sucre. Le papier bleu, je prends l’air entendu.

« Mais c’est à moi de le faire? »
« Et bien oui, c’est comme ça ici, l’externe le fait. »

Elle me tend le formulaire, que je déchiffre. Comment savoir si il n’y a pas d’obstacle au don du corps, une obligation à la mise en bière immédiate, je n’en sais rien. J’appelle l’interne, que je tire des bras de Morphée.

« C’est simple. Tu mets non partout, bonne nuit. »

Une réponse laconique et efficace, après un quart d’heure ce maudit papier est rempli. Pour la première fois ce gout amer de la colle sur ma langue mélangée au café trop sucrée. Je vais revoir mon premier mort. Je veux être bien sur. Quand j’arrive dans la chambre, elles ont déjà commencé la toilette, oui, il est mort…

« Au revoir, merci pour le café »

L’infirmière me regarde et elle me lance un:

« J’ai appelé la famille, pour les prévenir, la prochaine fois tu le feras. Bonne nuit »

Je n’ai pas réussi à m’endormir. Le lendemain, j’ai cherché dans un livre comment remplir un certificat de décès. J’ai eu raison, ce choix fut celui des certificats de décès nocturnes ou de Dimanche. Le pire Dimanche de garde de ma courte vie d’externe fut un record de 11 papiers bleus dans la journée. J’avais gagné le concours interexterne du papier bleu du Dimanche en centre anticancéreux. Il nous fallait bien contrer cette horrible responsabilité de transformer les vivants en morts, nous pauvres petits étudiants. Ce choix m’avait appris une chose, à remplir un certificat de décès et à voir la mort en face. Depuis, je ne rechigne jamais à remplir ce papier au bleu délavé. J’ai toujours le gout du café trop sucré et de la colle dans la bouche, la nuit.

Ce texte est pour vous Babeth, que j’ai toujours vouvoyé pendant 19 ans. Vous auriez pu être l’infirmière qui a été patiente avec les angoisses de cet étudiant pas très dégourdi. Vous m’avez confié votre fille, que j’aime. Merci.

Vous nous manquerez.

Rest In Peace Babeth.

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14 réponses à Papiers bleus

  1. Le seul commentaire qui me vient face à un si beau texte est celui d’une schizophrène de mon forum, d’une immense sensibilité, qui avait écrit en apprenant une mauvaise nouvelle :
    « J’espère que ça va, et si va pas, j’espère que ça va quand même ».
    Fais la bise de ma part à la fille de Babeth.

  2. doudou dit :

    la dissection ayant largement disparu,le papier bleu après constatation du décès est devenu effectivement un rituel d’initiation des externes, le gore étant l’ablation du stimulateur.
    j’ai croisé dans mon parcours un réanimateur fou d’origine sicilienne qui à titre de superstition conjuratoire rédigeait très souvent le certificat de décès à l’admission en laissant seules en blanc date et heure,j’ai du le menacer de la prison pour »délivrance d’une autorisation de meurtre »
    que nous ne manquions jamais le temps de silence,de réflexion sur notre pratique voire de recueillement lors de nos prochaines rédactions!

  3. z*z* dit :

    Sincères condoléances à la fille de Babeth et à vous-même.

  4. Pierre dit :

    Toujours énormément de délicatesse dans ces billets.
    Avec cette expérience vécue qui touche et change des anecdotes virtuelles qu’on lit parfois.
    Merci
    Avec mes pensées affectueuses.
    Pierre

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  6. John Snow dit :

    Le goût pénétrant de la colle, la moue dubitative devant la séquence des faits à décrire, se terminant par l’immuable « Arrêt cardiaque ». Clair que ça me parle.

    Mais comme partout le progrès avance et les rites se perdent. Dommage.

    La bise à Babeth.

  7. Babeth dit :

    T’imagines même pas à quel point je me prends ce texte en pleine gueule! D’abord à cause du patient que tu décris, parce que ‘ai l’impression d’être face à mon père… Et puis, la dernière phrase… C’est con hein, mais ça fait bizarre. Des bises à toi, j’ai l’impression que t’en as besoin.

  8. Babeth dit :

    Oh, et puis, parfois je suis sotte, je sais… Condoléances sincères, je sais que c’est tellement dur ces moments-là… 🙁

  9. Fluorette dit :

    Je ne sais jamais quoi dire. D’habitude, je sais juste être là, à côté. Mais je ne dis rien, je ne sais pas dire. Alors je suis juste à côté, et je vous embrasse.

  10. lebagage dit :

    Condoléances. Elle meritait sûrement ce très beau texte. Embrasse la fille de Babeth pour moi.

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  14. hexdoc dit :

    Le gout de la colle, c’est ce qui reste effectivement après qu’on ait remplit ce papier. Dernier geste à accomplir après avoir souvent accompagné un patient de longues années, de long mois ou de longues semaines : humecter de sa langue les quatre côtés de ce papier bleu. Je l’ai souvent vécu comme un geste anachronique, tellement détaché de l’instant, et pourtant une fois refermé ce papier, notre rôle est arrivé à terme, c’est l’adieu au défunt et à ses proches si il y en a.
    Le gout de la colle : un bon titre de livre ou de film.

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