« Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal

Le premier livre de l’année, je l’ai lu en 24 heures comme on dévale une pente poudreuse en ski, la même urgence dans la lecture, le même frisson dans la glissade, le même plaisir dans les mots. Vous avez un grand texte sur la transplantation d’organe, sur la mort encéphalique, sur l’annonce, sur le début de ce qui n’est pas encore le deuil mais le traumatisme de la perte. Si l’agence de biomédecine cherche à sensibiliser au don d’organes, il suffit qu’elle promeuve la lecture de ce très, très grand roman.

Le thème est simple, 24 heures de la vie d’un corps, de l’accident, jusqu’ à la transplantation du cœur dans la poitrine d’une autre, en passant par toutes les étapes de ce formidable travail d’équipe qu’est une transplantation d’organe en France en 2013. Un travail d’équipe où l’humanité et la technicité de chaque intervenant sont essentielles pour permettre que la chaine ne soit jamais rompue. Un hommage à tous ces femmes et hommes qui ne dorment pas ou mal, qui attendent, pour réanimer, coordonner, prélever, transplanter. Un hommage à ces familles qui, à ce moment douloureux de l’annonce de la mort encéphalique d’un proche, ne refusent pas que des inconnus profanent l’intégrité du corps pour que d’autres inconnus vivent.

Ce texte est une ode à l’humanité dans ses ressorts les plus simples et les plus complexes. Aucun personnage n’est une caricature, tous ont leur complexité, leur moment d’humanité. Il est beau comme de l’antique, il est beau comme une vague, il est beau comme un ride parfait, il est beau comme de la très grande littérature.

Je conseille sa lecture à tous. Ce roman est une très belle construction. Les phrases longues et rythmées sont superbes. Parfois, Maylis de Kerangal touche au poétique avec cette omniprésence de la sensualité. Tout est sens pour nourrir la réflexion intellectuelle. Ses descriptions de paysages, l’atmosphère des pièces, l’odeur du café filtre, de la douche bétadinée, des Haribos, les couleurs, les sons, rien n’est gratuit, tout est là pour nourrir le récit, rendre la justesse de l’expérience au plus près.

Il est rare qu’un roman médical me touche, celui ci m’émeut.

Nous ne sommes pas des saints, ni des salauds, juste des hommes et des femmes, des professionnels qui essayent de faire du mieux possible un métier difficile. Il est difficile de se coltiner avec la mort en permanence. La mort qui a déserté le champs  du quotidien de l’homme occidental du XXIé siècles. Nous sommes parmi les derniers à vivre avec elle en permanence, ceci génère un décalage entre nous et le reste de la population. Décalage qui n’existait probablement pas il y a 50 ans où la mort était plus présente, au jour le jour. L’auteure entremêle intelligemment son intrigue et la vie personnelles des différents protagonistes de ce drame. Elle montre avec finesse et intelligence qu’un soignant est aussi une personne derrière sa blouse blanche. Le corps est omniprésent chez les soignants, la sensualité; expérience hallucinatoire, chant, sexe, sport.

Ce livre est sans angélisme, ni diabolisation, équilibre au creux de la vague. Il décrit de façon crue la problématique de la mort encéphalique. Qu’est ce que la mort? Il fait étrangement écho à un article récent du NYT, où une famille américaine refuse ce concept, pour arriver à une situation abominable pour tous.

Quand sommes nous morts? EEG plat, cœur arrêté? La définition de la mort cérébrale est claire, mais qu’il est difficile de la faire comprendre, alors que le corps de l’autre est chaud, coloré, le cœur battant, la poitrine se soulevant, comme il est difficile d’admettre que le cerveau est mort et ainsi, celui qu’on aimait. L’auteure rend magnifiquement cette horreur, ce décalage entre soignants et les familles. Nous avons été éduqué avec, nous n’avons jamais vraiment fait d’efforts pour diffuser clairement l’idée. Alors à ce moment critique, il est parfois difficile pour certains d’accepter l’inacceptable de la fin.

La tension de l’annonce, la brutalité obligatoire de l’annonce, car l’annonce est forcement violente, est particulièrement bien traitée et analysée. Elle a le talent de les multiplier, de montrer comment ce moment où rien n’est dit est si précieux. Ce moment de sursis, ces secondes de sursis avant de basculer dans l’horreur. Nous aimerions tant les prolonger infiniment. Rien n’atténuera l’annonce car il y a un avant de l’insouciance et cet après terrible, où plus jamais vous n’aurez le cœur léger. Je pense toujours à cette mère, toujours.

Le texte aborde tous les aspects du prélèvement sans fard. Le coté parfois vautours des équipes de transplantation qui viennent prélever. En fait, tout le monde respecte ce corps, même si parfois il y a des mauvaises blagues qui fusent. Ce n’est que pour faire diminuer la tension d’un cran, pour ne pas rajouter du pathétique au tragique. Elle est toujours à la limite, au sommet de la vague, elle pourrait basculer dans le pathos, mais elle ne chute jamais. Langue et récit maitrisés, une très belle leçon d’écriture.

Si vous voulez savoir ce qu’est le prélèvement en France, lisez ce livre, il est passionnant. Cette expérience unique, ce moment étonnant, rencontre de la plus grande technicité, modernité et de cette permanente question du « Que/qui suis je? », un corps, une âme, un cœur, un cerveau, suis je réductible à mon corps, suis je plus grand que lui? La réponse apportée par la science moderne est, de façon étonnante pour une société qui se veut rationnelle, métaphysique en un sens.

Non, homme, tu n’es pas qu’un corps, tu es un peu plus que ce corps, sans lui tu n’es rien, mais tu ne te résumes pas à lui, ton cœur peux battre, ton sang circuler, tes reins filtrer, tes poumons se remplir d’air, sans l’activité de ton cerveau, sans tes pensées, tu n’est plus vivant, tu es mort. Cette définition de la mort explique la place centrale qu’occupe les neurosciences dans le champ biomédical actuel. Elle soulève des questions passionnantes, si mon cerveau est transféré dans une autre enveloppe que mon corps d’origine, suis je encore un homme? Suis je vivant? Nous sommes à un moment épistémologique important, une évolution dont peut être nous ne prenons pas assez conscience. Ceci est du au développement des transplantations d’organes.

Le texte parle du corps, de la vie qui palpite dans le corps, de cette beauté du corps qui bouge, une beauté guidée par la pensée. Il est mis en mouvement par l’envie, par le désir. La sensualité du corps et la puissance de la pensée, quand les deux se combinent comme dans le surf, comme dans l’acte chirurgical, comme dans la lecture, où le corps et l’esprit s’engagent dans un même élan, tendus vers un même but, c’est ça être vivant. Les larmes qui coulent en revivant ce traumatisme de l’annonce de la mort du fils, ces larmes en lisant les mots de l’absence, du vide, les larmes qui mouillent la page en découvrant que le fils chéri vivra à travers nous, notre mémoire, qu’il ne restera que ça. Et que malgré la mort, pour nous, il restera vivant, incomplet car nous ne sentirons plus jamais la chaleur de son corps, mais encore présent, malgré l’absence du corps.

J’aime ce livre, j’ai découvert un grand auteur, cette année littéraire commence merveilleusement bien.

Il faut vous laissez emporter par son écriture, comme on se laisse emporter par le flux de la mer quand on nage dans une baïne. Pas de lutte avec ces longues phrases, juste trouver le bon tempo de lecture pour rentrer pleinement dans cette belle langue. J’ai trouvé une ressemblance étonnante avec le style d’une autre auteur que j’ai lu l’année dernière (l’origine de l’homme de C. Montalbetti). Cette lecture initiale m’a permis de rentrer très facilement dans ce magnifique texte. Le style, tout est dans le style et la construction, comme pour un morceau de musique. Précipitez vous sur ce roman, votre cœur battra un peu plus fort.

Juste un détail, les reins ne vont pas à un seul receveur surtout avec un donneur de 19 ans mais à deux receveurs, une petite limite à la qualité scientifique du texte, p177, il fallait bien que je trouve un petit défaut…

Note écrite avec l’aide du Trio.

 

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