Le blues du correcteur

Je vais essayer de ne pas laisser trop de fautes d’orthographe dans ma note, sinon mes lecteurs/correcteurs vont déprimer.

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J’ai corrigé 350 copies de DFGSM3, comme l’année dernière et comme l’année prochaine. La deuxième année et la troisième année de médecine ont bénéficié d’une réforme importante. Il s’agit de proposer des enseignements intégrés par grand appareil (dans mon cas l’uro-néphrologie), anatomie, anatomopathologie, physiologie, sémiologie, etc. Cette réforme s’est faite sans bruit, probablement car elle est utile.

Pendant mes études, j’ai beaucoup aimé la troisième année. Elle a été déterminante sur mes choix professionnels futurs. Mes matières préférées étaient la sémiologie biochimique et l’immunologie. J’avais pas mal travaillé. Je suis convaincu que ceci m’a permis de passer l’internat (il y avait un truc, un concours, avant l’ECN) sans trop de stress.

Chaque année, nous sommes surpris de voir arriver quelques étudiants en 4é année, qui semblent n’avoir jamais travaillé de leur vie alors qu’ils ont passé un concours redoutable, le PACES, nécessitant une charge de travail importante. Souvent, ils ont été des lycéens brillants, les bacs scientifiques mention très bien sont légions. Je n’avais pas d’explications, mais je pense que le relâchement général des étudiants en deuxième et troisième année y est pour beaucoup.

Ces deux années sont vécues comme de la transition sans intérêt ou très limité. J’y vois une erreur fondamentale. Elles doivent occuper, surtout avec les enseignements intégrés, une place importante pour deux raisons.

  1. Elles vont donner une base essentielle pour la suite en particulier avec la physiologie et dieu sait que dans ma spécialité la physiologie est importante. Prendre le temps sans pression ECNesque de se pencher sur la physiologie de l’eau pour comprendre l’hyponatrémie (eh oui, la natrémie reflète le bilan de l’eau) me parait indispensable et salutaire pour le futur.
  2. Continuer à faire travailler son cerveau à un bon régime pendant deux ans ne pourra qu’être salutaire dans la perspective ultime, l’Alpha et l’Oméga des études de médecine, l’ECN.

Alors, je déprime un peu, quand sur un sujet simplissime,  j’ai dû mettre de mauvaises notes. Si on avait assisté au cours ou juste lu avec un peu d’attention mon support de cours mis en ligne, il était très facile d’avoir 15/20. Ma première réaction est « je suis un enseignant pourri », autoflagellation classique chez moi. Quand il y a au mieux 40 étudiants en cours, ma manière de faire cours a probablement peu d’impact. Je suis allé vérifier mon support de cours, tout était écrit noir sur blanc, rien à inventer, rien à aller chercher ailleurs.

On voit ceux qui ont travaillé sur le matériel original et qui recrachent ce que j’ai dit et les autres. En particulier, les consommateurs de ronéo mal pris, comment faire confiance à quelqu’un qui prend des notes trois fois dans l’année…? Quand je lis certaines réponses, le correcteur qui est aussi l’enseignant est un peu triste . Je suis triste, pas pour moi, mais pour ces étudiants qui pensent que venir en cours, avoir une vie sociale en amphi, éventuellement échanger IRL, sur le forum, ou par mail avec l’enseignant, est du temps perdu.

Ça m’attriste. Ensuite on vient m’expliquer que ci, que là, qu’il faudrait faire ça ou encore ceci. Je lis, j’entends régulièrement, l’enseignement actuel, c’est nul car trop de hiérarchie entre l’enseignant et les étudiants, pas assez de démocratie, oui, je veux bien. Je sais que ce que j’enseigne n’aura probablement pour certaines choses plus de valeur dans deux ou trois ans, mais il reste des invariants, une hyponatrémie, c’est une natrémie inférieure à 135 mmol/l, devant des œdèmes avant de faire un doppler veineux, on fait une bandelette urinaire à la recherche d’une protéinurie. On peut ergoter des heures, mais je ne vois pas l’intérêt. Il faut juste le savoir et l’appliquer.

Qu’on discute sur la physiologie de la réabsorption du sodium, ça oui, passionnant car ça évolue, mais rares sont les étudiants de L3 venus me dire mais j’ai vu dans EMBO medicine que la réabsorption du sel passe aussi par FGF23 et vous nous l’avez pas dit. J’ai plutôt droit à: « Qu’est ce qu’il y aura à l’examen? »

La preuve, pour le cours de révisions, le nombre de présents a été multiplié 4. Comme si on apprenait juste pour passer un examen et pas pour apprendre son futur métier. Même un orthopédiste aura besoin de savoir que faire devant une créatinine élevée, car il n’y aura pas toujours un gentil interne de néphrologie présent et débrouiller la situation fait gagner un peu de temps à tout le monde et en particulier au patient.

Mon premier enseignant de physiologie arrivait en première année déclarant:

« Bienvenue dans ce LEP (lycée d’enseignement professionnel) qui s’appelle faculté de médecine. »

Il n’avait pas tort. Les enseignants peuvent toujours faire mieux, moi le premier, ensuite un cours en amphi n’est pas forcement un stand alone qui a pour but d’amuser les étudiants. Si on y arrive en plus tant mieux. C’est surtout un lieu où on doit faire passer un message clair et synthétique correspondant à l’essentiel à savoir. Le superflu est maintenant facilement accessible sur internet.

Les étudiants réclament beaucoup, sur plein de sujets, trop de ci, pas assez de ça. Comme je suis limité, je réclame juste une chose: « Apprenez ce qu’on vous enseigne ». Nous pouvons essayer de mâcher l’information, de la rendre plus digeste, mais à un moment, il faut APPRENDRE et ceci personne ne peut le faire à la place de l’étudiant.

Arrêtons la démagogie, certaines personnes s’intéressent à un sujet depuis une vingtaine d’années, lisent beaucoup, pratiquent pas mal. Ils savent quelques petites choses. Ils peuvent même avoir un peu réfléchi à ce qui est essentiel à savoir dans leur spécialité et insister dessus. Quand j’insiste sur le bilan de l’eau, c’est parce que l’hyponatrémie est un problème fréquent. Si je suis un obsédé de la protéinurie dans le bilan des œdèmes, c’est que l’errance diagnostique est fréquente. On peut regretter qu’il n’y ait pas d’égalité entre l’enseignant et l’étudiant, j’aimerai n’avoir qu’à parler à des pairs, mais bon il y a forcement un peu de verticalité, je sais, tu ne sais pas. Je vais essayer de te transmettre un savoir sans t’écraser et t’humilier car je sais. Mais si après la dixième fois où j’ai répété le secteur intracellulaire s’évalue par la natrémie, on ne le sais toujours pas, ça devient un peu irritant.

Oui, l’enseignement est une forme de dictature. Ceci n’empêche pas de poser des questions, de réfléchir ensemble, de chercher de nouvelles pistes pour enseigner, de faire plus participer. Poser une question dans un cours, essayer de faire participer même en petits groupes, beaucoup de blanc, pas toujours mais souvent, un peu déprimant. Surtout quand on lit à grand coup de posts, de notes, de tweets, la nullité de ces enseignants en médecine qui font si mal leur boulot. Je pourrais faire les mêmes notes, les mêmes tweets avec ces nuls d’étudiants qui foutent rien, est-ce que ceci fait avancer le débat? Je ne crois pas.

Vu le nombre d’étudiants plongés sur leur écran de portable, je vais essayer une expérience de cours assistés par Twitter (CAT).

Je suis convaincu que travailler régulièrement durant toutes ses études de médecine, sans faire d’années blanches est essentiel. Lire, apprendre, comprendre, lier tous les appareils ensembles pour avoir l’image la plus complète de l’individu comme un tout unique est une expérience intellectuelle fascinante. Les études médicales sont passionnantes si on les prend dans le bon sens, celui d’un apprentissage qui permettra de comprendre le vivant dans toute sa complexité. On est obligé d’apprendre par fragments, pièces, la complexité est sinon inabordable. Mais il faut toujours chercher, une fois que le morceau est bien appréhendé, à le positionner dans le formidable puzzle qu’est l’homme. Le but est d’avoir une approche heuristique du malade. Comme on construit une maison, on ne finit pas par les fondations, quand on apprend la médecine, on commence par la base, anatomie, physiologie, sémiologie.

Apprendre nécessite des efforts, comme un sport demande à l’entrainement un peu de souffrance, apprendre un métier où nous avons la vie des autres entre nos mains demande quelques sacrifices, de rater quelques sorties, pour ne pas trop avoir mal à la tête plus tard. Investir dans ses études médicales, c’est faire un bon placement.

Heureusement, quelques étudiants maintiennent la foi que j’ai en la transmission de mes maigres connaissances.

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13 réponses à Le blues du correcteur

  1. Doudou13314682 dit :

    La solution est simple 1 être méchant en P2d1 2 lister les connaissances indispensables aboutissant au zéro si clairement méconnues 3 résister à la fureur du doyen quand 30%d’une année redouble,une autre attitude de la part des étudiants concernés suppose une maturité perso et pro que la fac ne peut guère faire acquérir ne serait ce qu’en raison des travers du P1

  2. Carabin dit :

    ….. j’aimerais bien avoir un prof comme vous, et j’aimerais bien devenir le PU PH que vous étes….

  3. Docteur_V dit :

    Le problème dépasse largement les études de médecine. Tant que l’élève n’apprendra pas et ne sera pas encouragé à se TROMPER, rien ne changera. Il faut que l’élève apprenne qu’il est beaucoup mieux de se tromper en essayant de comprendre que de ressortir juste un truc qu’il n’a pas compris.
    Je ne sais pas s’il faut supprimer les notes, mais il est évident que la dictature des notes, classantes et validantes devra cesser pour que nos élèves deviennent plus intelligents.

  4. salvanah dit :

    Les étudiants ont besoin de motivation pour travailler, et c’est pas franchement évident de rester motivé à travailler aussi dur pendant aussi longtemps. Certes, « être médecin » devrait être une motivation suffisante, mais ça doit paraître loin à beaucoup. Tout motivation autre est bonne à prendre, alors je trouve que si, c’est quand même un peu le rôle de l’enseignant de donner envie à ses étudiants de venir assister au cours, même si ce serait infiniment mieux si tout le monde était intrinsèquement motivé pour travailler des heures. On peut voir l’humour comme un outil pédagogique en fait. Mais je comprends que ça ne soit pas vraiment évident à mettre en œuvre au quotidien, il y a déjà tellement d’autres choses à faire par ailleurs…
    Motiver le travail est une des choses les plus difficiles, mais pour moi ça fait partie du rôle d’enseignant même si la responsabilité revient surtout à l’étudiant. Les étudiants n’ont probablement pas cette vision d’ensemble que vous avez concernant l’intérêt de votre enseignement pour eux et leur futur métier. A défaut de parvenir à la leur transmettre, proposer d’autres sources de motivation peut aider. Qu’ils viennent par pur intérêt pour le cours, par auto-obligation, ou pour les blagues du prof sincèrement aucune importance tant qu’ils viennent. Certes, ça serait mieux si chacun travaillait intensément pour lui-même mais puisque ce n’est pas le cas il faut bien essayer de s’adapter, non ? Je ne pense pas que les étudiants qui ne travaillent pas sont forcément moins motivés, ils sont peut-être surtout moins matures. Leur dire précisément ce qu’ils doivent faire à court terme et dans quel but peut les aider à trouver plus de motivation. Lister les compétences indispensables est une bonne idée dans ce sens je trouve.

    Enfin c’est un point de vue, pas nécessairement à partager. Je comprends le découragement en tout cas. Bon courage

    • PUautomne dit :

      Il n’y avait pas d’ironie, merci pour les corrections, j’ai enlevé cette partie du commentaire.
      Pour le reste, oui, je suis d’accord c’est mon rôle de motiver les troupes. J’essaye.

  5. Gélule dit :

    On t’a peut-être « expliqué que ci », en attendant même si je n’ai jamais assisté à tes cours je suis prête à parier que tu as toutes les qualités de l’intervenant décrites en Q1 et que tes cours sont le modèle décrit en Q3 😉
    Je lis ta frustration devant le peu d’étudiants en cours (cela dit 40 c’est pas si mal, j’ai souvenir de moins de 10), devant les notes sur des sujets essentiels/rabâchés/accessibles, je lis ta remise en question, évidemment « je suis un enseignant pourri ». Je commence à flipper, du coup. Que va-t-il se passer quand je serai face à des étudiants? Ou plutôt, on fait quoi face à un amphi vide sauf les 2 ronéistes?
    Je te rejoins sur la nécessité d’apprendre, et je rejoins aussi Docteur_v sur l’esprit général de nos études. Bien sur qu’il nous faut de la rigueur, beaucoup de travail, une discipline personnelle de fer, mais il nous faut des études dans leur ensemble (ou en tout cas leur majorité) qui favorisent une discipline saine, le droit de se tromper, le droit de poser des questions sans se faire remballer par le prof. Qu’on nous rappelle sans arrêt (c’est long 6 ans) pourquoi on est là, quelle est la finalité (non, pas les ECN, mais après…), qu’on nous rappelle que c’est cool d’apprendre, que la physio c’est beau, etc. Mais un seul prof si génial soit-il ne peut pas changer ça, on aurait bien besoin d’un peu plus d’optimisme dans nos études! (D’ailleurs pour le Mededfr j’ai compris la leçon des premiers chats 😉
    Pour le reste, j’attends avec impatience de voir ton expérience de cours assisté par Twitter, et je +1 le message de Carabin ci-dessus.

  6. nfkb0 dit :

    hello,

    je ne suis pas enseignant parce que je suis trop fainéant (ou trop occupé ailleurs tout du moins 😉 ) mais j’ai eu de grandes déceptions comme ce que tu écris ici quand j’étais chef de pique-nique…

    my 2 cents

    – personne ne m’a jamais expliqué la beauté et l’importance de notre métier. C’est très simple et je pense que ça va mieux en le disant. Et que faire bien les choses ça rend plus heureux les patients et notre propre pomme. Il y a quelques aigris qui le sont juste parce qu’ils n’ont pas travaillé pour maîtriser leur métier

    – je pense aussi qu’en ce moment il y a désormais trop d’étudiants, pour moi les déclics pour me botter le cul et bosser ont été d’être face à des patients et de ne pas savoir quoi dire/quoi faire (mon premier stage c’était les urgences et son foutoir, bonne claque pour se réveiller après un P2-D1 à faire le zouave (et de la politique). alors comment mettre chaque étudiant devant un patient quand on doit en encadrer douze à la fois ?

    – quand j’ai fait des confs (et je sais que tu adores ça ;)) j’avais l’impression d’avoir un peu mieux compris ce qu’on attendait des étudiants, je leur disais sans cesse : on attend de vous que vous réagissiez bien comme interne, pas que vous sachiez prendre seul des décisions compliquées. Eh ben malgré tout on m’emmerdait à me demander les contre-indications de tel produit super spécialisé (qui s’est d’ailleurs fait dégagé depuis). Je crois que l’examen paralyse vraiment un grand nombre… et dans cette veine le docteurv raconte de bonnes choses. Je me suis toujours demandé ce que ça donnerait en matière de satisfaction et de démographie médicale si on accordait à chacun la spécialité qu’il se sent le plus à même de faire sans passer par un concours

  7. chirurgien retraité dit :

    Juste un petit commentaire : pourquoi ne pas remplacer la note finale par un certificat d’aptitude, définie par la réussite a gérer des demarches diagnostiques ou thérapeutiques, et que toutes les situations diagnostiques fréquentes soient etudiées de manière interactives avec renvoi aux base par hyperliens, et au préalable un cours diffusé par internet et regardable quand l’étudiant le veut (ou le peut). On responsabiliserait l’étudiant, qui par cette démarche se sentirait directement concerné, rassuré en cas de réussite, non stigmatisé en cas d’échec : j’ai échoué, mais je repasserai pour être apte et merci au passage de m’avoir évité d’être dangereux.
    Le professeur devenant disponible par mail ou skipe en cas de difficultés. Si l’examen est passable plusieurs fois dans l’année sur ordi , chaque etudiant validerait ses acquis à son rythme et un tel systeme permettrait certainement de substantielles économies : moins d’amphis, pas de redoublement, on peut étudier pendant les vacances etc…

  8. Bonsoir,

    Est il possible de récupérer le support de cours meme si on n’est plus étudiant?

    Je suis Pharmacien et tous ce qui touche au Rein m’intéresse grandement, surtout que je suis une bille en matière de physiologie rénale. Un comble…

    Je vous remercie par avance,

    Cordialement,

    Boris Cohen

  9. Belgarath dit :

    Petit commentaire d’un étudiant sortant tout juste de l’ECN. J’ai pu voir depuis de nombreuse années le décalage énorme entre les cours de mes professeurs et les demandes de ce concours. Vous avez souvent vos sujets de prédictions, ou vous en demandez beaucoup a l’étudiant, ce qui est assez en dehors de ces attentes.
    Dans ma faculté, plus personne ne travaillait avec avec les cours des profs, tout le monde travaille avec des livres ECN, qui indique les différents pièges. Le concours cristallise tout….et certains de nos PUPH ne comprennent pas ça.

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