Wakefield vs Servier dans l’arène médiatique française

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L’affaire du médiator agite les médias depuis maintenant quelques semaines pour des raisons que j’ai toujours du mal à comprendre. Je ne suis pas le seul, ce qui me rassure. Le rapport de l’IGAS a été rendu, on va prendre des jolies demies-mesures et ce sera comme dans la finance internationale, un an après: Business has usual.

Ceci aura permis au moins d’entendre un ministre dire que la régulation devait utiliser de l’argent public pour éviter les conflits d’intérêts. J’adore quand les tenants du moins d’état viennent faire leur mea culpa. Et oui, la main aveugle du marché ne peut pas tout réglé.

Tout ça n’es pas bien grave, ne vendez pas vos actions, ne vous inquiétez pas les labos continuerons a mettre sur le marché des médicaments inutiles et parfois dangereux, business has usual, je vous dis. Je suis optimiste aujourd’hui.

Pendant ce temps une histoire autrement plus importante en terme de santé publique se déroule outre-manche et outre -atlantique et agite la blogosphére médicale et au delà.

Elle est le dommage collatéral du retrait de l’article princeps qui accusait le vaccin conjugué ROR (rougeole oreillons rubéole) d’être responsable de cas d’autisme. Il a fallu plus de dix ans avant que le retrait dans le Lancet soit effectif. L’innocuité de ce vaccin a été confirmé par plusieurs études épidémiologiques. L’affaire rebondit grâce au BMJ et montre les conflits d’intérêts plus qu’importants de l’auteur, le Dr Wakefield. Pour tout comprendre à l’histoire, c’est ici et pour avoir les liens vers les articles c’est là, et encore des liens sur l’excellent Retraction Watch.

Cet article a largement entretenu la folie anti-vaccin dans le monde. La baisse de la couverture vaccinale a conduit à revoir des épidémies de rougeole qui est une maladie loin d’être bénigne (mortalité: 1/10000 cas). Il faut le dire et encore le redire, cette vaccination est sure et permet de protéger les enfants d’une maladie potentiellement grave. La vaccination sauve des milliers d’enfants chaque année dans le monde. Il ne faut pas baisser la garde.

Si on compare la couverture médiatique de l’affaire médiator et de l’affaire Wakefield, on est surpris de voir la disparité de traitement. Tapez dans google « wakefield rougeole » puis « servier médiator ». Vous serez surpris de voir que l’article arrivant encore en haut du ranking des 8 470 résultats dit que wakefield a raison. Il y a peu d’article dans la presse généraliste, dans google actualités seulement 6 liens. A l’inverse pour ma deuxième requête, il sort sur la première page uniquement des articles de médias généralistes sur un total 1 500 000 résultats, dans google actualités 1230 résultats. Je suis perplexe devant une telle différence de traitement. Vous pouvez vous amuser à utiliser « measles wakefield » et « servier mediator » en langue anglaise. On équilibre le combat 286000 résultats contre 111000.

L’histoire wakefield est potentiellement aussi croustillante que celle de Servier, mais accuser un lanceur d’alerte d’être un menteur doit être moins vendeur que d’accuser un laboratoire pharmaceutique d’être un escroc. Elle soulève énormément de questions sur le reviewing des articles dans des revues prestigieuses et la politique des éditeurs. Ce qui rejoint la problématique des conflits d’intérêts soulevée par le médiator. Pourquoi a t il fallu aussi longtemps avant de voir cet article retiré, pourquoi une telle couverture médiatique sur une série de cas sans le même traitement pour les études autrement bien faites infirmant ces élucubrations, etc. Lisez l’article de Deer dans le BMJ, c’est aussi passionnant que le rapport de l’IGAS sur le médiator. Les deux affaires sont aussi graves l’une que l’autre, elles n’ont malheureusement pas le même impact. Personnellement, je pense que l’affaire Wakefield est plus grave. La rougeole est redevenu endémique en grande bretagne, il n’en porte pas seul la responsabilité, mais il a été largement utilisé par le lobby anti-vaccin.

Dénoncer les abus de l’industrie pharmaceutique, c’est bien. J’applaudis des deux mains quand on annonce qu’on va revoir les régles de mises sur le marchés et de pharmacovigilance. Il faut aussi savoir dénoncer les abus de certains lanceurs d’alerte qui racontent n’importe quoi et deviennent dangereux en terme de santé publique. Je sais que je ne suis pas du tout dans l’air du temps qui est de crier haro sur l’industrie.

Je pense dans mon précédent blog avoir largement montré que j’avais une vision critique sur l’industrie pharmaceutique (ici, et ailleurs). Il faut aussi avoir une vision critique sur les lanceurs d’alerte et sur les théories du complot. Nous arrivons aux limites du risque zéro et du principe de précaution. Il faudra bien un jour qu’en France on apprenne le principe de la balance du bénéfice/risque. Ceci ne va pas dire faire n’importe quoi, mais savoir pourquoi on fait un geste, pourquoi on prescrit une drogue, en connaissant le bénéfice attendue et les risques que nous faisons prendre aux patients. C’est le quotidien du médecin, évaluer la balance bénéfices/risques et l’expliquer au patient pour tenter d’avoir une décision partagée.

Dans l’affaire du médiator ce qui pose problème, c’est l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament inutile. Dès sa naissance cette drogue est problématique, ensuite l’administration française est un peu lourde et il est facile de faire glisser des dossiers sous la pile. Si on s’était posé la question, est ce que cette drogue est utile? Rien n’aurait eu lieu. Cette affaire explose et met en évidence des pratiques qui sont connus de tous depuis longtemps. Je suis convaincu que les belles promesses seront suivies de pas grand chose, une fois la foire médiatique finit. Quand je lis les articles ravageurs de certains médias généralistes, je rigole doucement, ils auraient pu faire exactement les même papiers, il y a 4 ou 5 ans, en faisant un vrai journalisme d’investigation et pas uniquement du suivisme (encore une fois je conseille la lecture de Propublica). Ils auraient vraiment joué leur rôle et pas simplement servi de caisse de résonance.

Face au pouvoir médical et celui de l’industrie pharmaceutique, il serait bon qu’en France, il y ait de vrais journalistes médicaux qui ne pensent pas que leurs jobs se limitent à passer les plats aux pontes du système. De la même façon face à certains lanceurs d’alerte, il faudrait qu’ils fassent preuve d’un peu plus de discernement. La chasse au scoop s’accorde mal avec la science. La médecine est aussi une science.

Étant d’un naturel pessimiste, je présume que rien ne changera. En attendant pensez à vous faire vacciner…

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