« Murambi, le livre des ossements » de Boubacar Boris Diop

Il est des textes qui vous décille les yeux. Il est des livres dont vous savez à la première page que vous vous en souviendrez toute votre. Il est des ouvrages qui chamboule votre vision d’un instant historique, de votre vie. Le chef d’œuvre de Boubacar Boris Diop est de cette trempe.

Je ne me suis jamais intéressé au Rwanda.

Quand le génocide a eu lieu, j’étais jeune interne et très amoureux. Le génocide contre les Tutsis a commencé le 7 avril 1994. Il a duré 100 jours. Cet ultime extermination de masse du XXé siècle ne m’a pas touché, loin, l’Afrique, ma vie qui changeait. Je ne savais pas encore à quel point, avec la rencontre d’une jeune femme au sourire et regard ravageur dans un ascenseur du service où je m’agitais. Au moment des faits, je n’avais pas mesuré la dimension génocidaire du processus. En France, qui l’avait vraiment mesuré? Noyé dans un discours médiatico-officiel lénifiant et peu objectif, puis écrabouillé par la machine Coupe du Monde. J’ai découvert ce crime de masse, dans sa dimension intime, au cours d’une exposition photo à Arles en 2012. Le photographe, Jonathan Torgovnik, a photographié les mères et les enfants, fruit du viol. L’exposition s’appelle Intented Consequences, vous pouvez voir les clichés et films sur le site de l’artiste. Les portraits à deux sont superbes, les histoires atroces. J’avais été bouleversé par les images de ces femmes élevant un enfant, fils ou fille, conséquence d’un viol collectif le plus souvent commis par le meurtrier du reste de la famille ou par celui qui allait mutiler la mère ou la contaminer par le virus du VIH. J’avais touché du regard la dimension effrayante du meurtre de proximité qui est abordé dans le livre de Diop. J’avais été très remué par les textes, les mots des victimes « mères et enfants » car les deux sont victimes des crimes des pères.

J’avais un peu mis sous le boisseau toute cette émotion. Cette année, la formidable série de « la fabrique de l’histoire » sur le Rwanda et en particulier l’émission du mardi, m’avait à nouveau bouleversé et fait pleuré en entendant les voix des victimes.

Depuis quelques années, je commençais à trouver cette expérience génocidaire fascinante, comme finalement toutes les expériences humaines extrêmes. J’avais saisi la portée du génocide contre les juifs d’Europe grâce à l’immense livre de Raul Hilberg, « La destruction des juifs d’Europe« . La première partie qui pose les conditions du génocide sont profondément enraciné en moi. Elle montre la banalité de l’antisémitisme dans l’Europe qui a rendu possible les étapes suivantes. Cette terrible banalisation des thèmes et des comportements haineux qui feront le lit de ce drame est la racine du mal. Quand j’entends certains discours actuels et que je me souviens des pages de Raul Hilberg, j’ai un frisson désagréable. Ce sera un roman cette fois ci qui finira de m’ouvrir les yeux sur la dimension exceptionnelle, unique du génocide contre les Tutsis du Rwanda.

Il y a quelques semaines, j’ai découvert une formidable collection de livre de poche chez Zulma, Z/a. Ces livres sont de très beaux objets, les couverture sont fabuleuses, les textes exigeants mais d’une puissance impressionnante. J’ai commencé péniblement avec un grand texte hongrois « Epépé » de Ferenc Karinthy, puis « Le singe égal du ciel » de Frédérick Tristan (je suis totalement fan de cet OLNI) puis le fantastique « Singe savant tabassé par deux clowns », un recueil du meilleur nouvelliste français actuel, le Maupassant du XXIé siècle, G.-O. Châteaureynaud. J’avais acheté celui dont je vais vous parler parce que la couverture était particulièrement belle avec son bleu et ses traits dorés. Je voulais lire quelques choses sur le génocide.

Murambi, le livre des ossements

Dès la première histoire, ce fut un choc, même choc que celui de Cornelius revenant sur sa terre natale, même choc que la découverte du corps de Theresa Mukandori à Nyamata, même choc que tout être humain découvrant la folie de son espèce. Découvrant qu’en son cœur, il existe peut être suffisamment de noirceur pour faire ce que les Hutus on fait aux Tutsis. Folie meurtrière, froideur du calcul politique, entrainement par la masse, négation de l’altérité, habitude du crime impuni et un jour les digues fragiles de la conscience de l’autre sont brisées par des hommes fous qui autorisent le déchainement meurtrier. 100 jours d’assassinats, 1 000 000 million de morts, aucun lieu respecté, meurtres dans les églises, les écoles, aucune limite, tortures, viols, mutilations. Que faire? Que dire? Quand l’humanité est à ce point perdue. Quand la folie devient norme, quand toutes les limites morales patiemment construites par l’éducation, le savoir, la culture, explosent.

Ce livre est une merveille, un immense moment d’humanité. Il transmet si bien ce qu’est ce génocide, sa portée locale et universelle. Si les circonstances sont celles d’un lieu donné avec son histoire, sa spécificité. Les acteurs sont des hommes comme nous. Nous ne sommes différents ni des victimes, ni des bourreaux, le même sang coule dans nos veines, irrigue notre cerveau. Le coup de machette nous tuera de la même façon sans distinction de couleur de peau, de longueur du nez ou de finesse de la taille. Qui sait ce qu’il ferait dans ces situations, qui ne tenterait pas de sauver sa vie comme le Matelot, qui ne deviendrait pas un bourreau acharné et schizophrénique comme le père de Marina Nkusi. Il est facile, dans notre fauteuil, dans le confort fragile de notre monde plus ou moins pacifié, de dire ceux sont des nègres, nous sommes au dessus de ça. Je ne crois pas. Nous sommes tous de potentiels bourreaux Hutus, il suffit juste de libérer nos mauvais instincts, de nous donner l’impunité. Nous sommes peut être des héros comme ces français qui protégèrent des enfants juifs de la déportation. Qui sait avec certitude?  Pris dans le mouvement nous ne savons pas ce que nous pourrions faire, l’effet de meute, la peur de ne plus être dans la norme, ou le désir de ne pas être comme tous. Ce texte est grands, nous sommes des Hutus, nous sommes des Tutsis. Nous sommes des êtres humains. Humain fait de chair et  de verbe, fort et fragile.

Il est si difficile de comprendre ce qui pousse quelques uns à tant de folie. Comment comprendre la folie froide, meurtrière du père de Cornelius qui le fera tuer femme, enfants? Comment survivre après ça? Pourtant les survivants vivent. Comment dépassé ce drame? Au delà des mots, comment vivre quand toute sa famille à disparu sous vos yeux? Comment croiser tout les jours le meurtrier de son enfant? Comment, sans mourir un peu à chaque fois? Comment repasser devant les lieux du drame? Comment chaque jour ne pas s’étioler? Et pourtant nous le faisons, nous dépassons tous ça. La vie est plus forte, plus forte  que la pulsion de mort, de haine, d’autodestruction.

Le doux regard d’une de mes filles est la plus belle expérience qu’il m’est donné de vivre. Le souvenir de mon fils m’a mis en pièce et maintenant il me soutient. Il m’a construit, autre, il est en moi, il est moi.

Ce livre est une merveille. Il donne une voix à des inconnus. Il y a des victimes et des bourreaux. D’un coté le bien et de l’autre le mal, tuer c’est mal, appeler au meurtres c’est mal, appeler à la haine d’autrui c’est mal. Il faut le dire posément, sans hargne mais fermement, car tout lieu peut être une Turquie d’avril 1915, une Europe entre 1933 et 1945, un Rwanda, si nous n’y prenons pas garde. Nous ne sommes jamais à l’abri d’une folie génocidaire. La vigilance est essentielle. Les plus dangereux ne sont pas forcement les excités qui se débinent bien vite, mais en excitant, ils entrainent. Les pires sont les Dr Karekezi, des êtres froids remplient de haine, refusant de se soigner, préférant assassiner les vivants plutôt que de s’attaquer à leurs fantômes. La faute du père retombe sur le fils, mais le fils peut  l’affronter et la surmonter pour construire un monde meilleur plus beau, moins sale, un monde où chacun à sa place. Il n’y a pas de fatalité, pas de cercle infernal, pour peu que nous osions regarder en face la réalité et nous coltiner avec nos spectres et nos angoisses.

Ce livre est un hymne à l’humanité, à la possibilité que nous avons de nous extraire du fardeau que nos parents font peser volontairement ou non sur nos têtes. J’aime ça. Il est difficile de surmonter les pertes, mais si nous ne nous laissons pas partir à la dérive, nous  y arrivons et nous pouvons être un tout petit peu meilleurs et plus attentif aux autres. Ce n’est jamais gagné, un combat permanent contre notre nature profonde, malfaisante.

Ce texte est magique. Lisez le.

Jessica parlant des Tutsis, p. 34: « Eux, Ils sont coupables d’être eux-mêmes, donc interdits d’innocence de toute éternité. »

p.59: « La réalité venait de se transmuer, de manière plus ou moins inquiétante, en quelques choses de déjà vécu. »

Encore Jessica, p. 103: « Tout cela est absolument incroyable. Même les mots n’en peuvent plus. Même les mots ne savent plus que dire. »

Cornélius parlant de Siméon, p. 176: « Ainsi, dans le pays même où la mort avait mis tant d’acharnement à vaincre toute énergie, la force de la vie restait intacte. »

p.180 « Pourtant, lui Siméon voulait, encore une fois, qu’on lui explique l’allégresse des tueurs à Kibungo, à Mugonero ou à Murambi. Leur avait-on aussi ordonné d’être joyeux? »

p. 187 la solitude du survivant, Gérard et la femme en noir. « Elle se dirigeait tout droit vers l’une des soixante-quatre portes et se tenait au milieu de la salle, devant deux corps emmêlés: un homme serrant contre lui un enfant décapité. La jeune femme en noir priait en silence puis s’en allait. »

p.193: « Il voulait dire à la jeune femme en noir -comme plus tard aux enfants de Zakya- que les morts de Murambi font des rêves, eux aussi, et que leur plus ardent désir est la résurrection des vivants. »

Note écrite avec une des plus belles compositions du duo Scott-heron/Jackson. Je finissais de lire la post face quand je l’ai entendu. Et elle s’impose comme une évidence, un écho formidable du texte. Le hasard est émouvant.

Et puis tant qu’à faire autant vous en mettre une autre du duo magique mêlant si bien musique populaire et savante. Derrière l’évidence de ces compositions, il y a un travail remarquable qui fait que chaque écoute est une nouvelle découverte. C’est ça la bonne musique, on entend toujours une chose nouvelle. Comme la littérature… Les productions du cerveau des hommes peuvent être de véritables splendeurs quand ils ne pensent pas uniquement à la destruction.

 

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5 réponses à « Murambi, le livre des ossements » de Boubacar Boris Diop

  1. J’ai lu ce livre il y a peu de temps, Il m’a été conseillé par un tres grand monsieur alors que je furetais dans les allées de la FNAC au rayon Afrique, le monsieur et la couverture m’ont plu, j’ai acheté… Et il m’a fait exactement le même effet. Merci pour cette chronique

  2. Juste une coquille: le génocide a commencé en 1994 et non en 2014 😉

    • PUautomne dit :

      En fait il s’agissait d’un test d’attention, un peu déprimant pour le rédacteur de blogs, il a fallu plus de 200 vues avant que quelqu’un remarque la coquille. Je n’ose pas imaginer sur des sujets plus techniques ce que les gens retiennent.

  3. Yann dit :

    Sans laisser de commentaire (ni signaler les coquilles ou ortografes ‘fantaisistes’:), je continue comme beaucoup à lire avec beaucoup de plaisir ton blog, merci++ de maintenir une telle qualité de contenu!

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