Rhubarbe, Rein et autres choses

C’est le printemps et une de mes plantes préférées fait son retour sur les marchés, la rhubarbe. J’avais déjà parlé de la rhubarbe islandaise à l’occasion d’un mémorable concours de recettes auquel j’avais participé.

La rhubarbe est excellente sous toutes ses formes mais elle est potentiellement mortelle.

Il ne faut manger que les pétioles (les tiges). Les feuilles (limbes) sont un poison assez efficace. Pour cette raison, vous ne voyez chez votre fournisseur habituel que les tiges et jamais les feuilles. Si par hasard, il s’agit d’un primeur débutant ou ignare et qu’il tente de vous vantez les vertus des feuilles, ne vous laissez pas faire. Jetez les feuilles, n’essayez pas de nourrir votre lapin avec, elles sont aussi toxiques pour nos amis à quatre pattes. Les faire cuire, ne change rien aux problèmes, c’est toujours dangereux pour la santé, en particulier pour les reins.

Il y a eu plusieurs morts durant la première guerre mondiale en Angleterre, où la consommation des feuilles fut encouragée pour remplacer les épinards.

La rhubarbe de jardin appartient au genre Rheum. Toutes les espèces du genre posent les mêmes problèmes.

La toxicité des feuilles tient à leur fortes concentrations en oxalate (570 à 1900 mg/100g) pour comparaison l’autre feuille riche en oxalate est l’épinard (seulement 100 à 627 mg/100g essentiellement de forme soluble qui disparait à la cuisson). L’ingestion de feuille de rhubarbe s’accompagne d’une brulure du tube digestif (effet corrosif de l’acide oxalique) responsable de douleurs abdominales, de nausées et de vomissements. Si l’ingestion est importante, l’intoxication va être responsable d’une hyperoxalémie qui va s’accompagner d’hypocalcémie et plus grave d’une précipitation dans les tubules rénaux de l’oxalate. Elle va être responsable d’une insuffisance rénale aiguë.

Les rares cas rapportés en dehors des séries historiques britanniques sont des ingestions accidentelles par des enfants de feuilles. Le mauvais gout de cette dernière limite la sévérité de l’intoxication. Par contre, il y a d’assez nombreux cas rapportés dans des élevages en particulier caprins ou porcins.

La rhubarbe est originaire de Chine et du Japon où sa racine fait partie de la pharmacopée classique (l’Europe l’importera au XVIIé siècle). Elle est utilisée dans pas mal d’indications allant de la jaunisse au cancer en passant par l’appendicite ou l’insuffisance rénale, j’y reviendrai.

Sa principale vertu est d’être un excellent laxatif. La molécule active est l’hydroxyanthraquinone sous forme d’émodine, qui est le principe actif du séné. Les anthraquinones sont à la base de nombreux laxatifs. L’émodine chez les rongeurs est responsable d’une insuffisance rénale chronique secondaire à des lésions tubulo-interstitielles. Il faut une consommation très importante et prolongée (1 g/kg de poids/jours/2 ans).

La rhubarbe, c’est bon mais en dehors des pétioles, il faut faire attention au deux extrémités. Pour ceux voulant allez plus loin, je conseille la lecture de cet article.

  1. Donald G. Barceloux, « Rhubarb and Oxalosis (Rheum Species) », Disease-a-Month 55, no. 6 (juin 2009): 403-411.

A coté de ces risques, les extraits de racines de rhubarbe pourraient avoir des qualités néphroprotectrices (classique dans la pharmacopée chinoise). Il n’existe aucune donnée chez l’homme. Au vu de l’incertitude, je déconseille aux insuffisants rénaux de se jeter sur des préparations à base de racine de rhubarbe.

Chez l’animal, la racine diminue la protéinurie dans un modèle de réduction néphronique.

  1. G Zhang et A M el Nahas, « The effect of rhubarb extract on experimental renal fibrosis », Nephrology, Dialysis, Transplantation: Official Publication of the European Dialysis and Transplant Association – European Renal Association 11, no. 1 (janvier 1996): 186-190.

In vitro, l’emodine pourrait avoir des effets antifibrosants.

  1. Qin Hu et al., « In vitro anti-fibrotic activities of herbal compounds and herbs », Nephrology Dialysis Transplantation 24, no. 10 (octobre 1, 2009): 3033 -3041.

Comme rien n’ai jamais simple, les anthraquinones du rhizome de rhubarbe sont néphrotoxiques chez le rat. Il y a une souffrance tubulaire assez sévère du moins histologiquement puisque malheureusement l’article ne donne pas de chiffres de créatinines.

  1. Ming Yan et al., « Nephrotoxicity study of total rhubarb anthraquinones on Sprague Dawley rats using DNA microarrays », Journal of Ethnopharmacology 107, no. 2 (septembre 19, 2006): 308-311.

Un article réconcilie toutes ces données. Dans un modèle de néphrite toxique (adénine), l’utilisation d’extraits de rhubarbe à faibles doses améliore la survie des animaux alors que les fortes doses  n’apportent pas de bénéfice. La néphrotoxicité est surtout importante chez le rat adulte. Encore une fois en néphrologie, la vérité serait dans la quête de l’équilibre.

  1. Jiabo Wang et al., « Assessment of the renal protection and hepatotoxicity of rhubarb extract in rats », Journal of Ethnopharmacology 124, no. 1 (juillet 6, 2009): 18-25.
  2. J-B Wang et al., « Toxic effects caused by rhubarb (Rheum palmatum L.) are reversed on immature and aged rats », Journal of Ethnopharmacology 134, no. 2 (mars 24, 2011): 216-220.

Comme vous le voyez, la rhubarbe ne peux que fasciner le néphrologue, soit par sa toxicité avérée ou ses potentiels effets bénéfiques. Un des gros problèmes de tous ces travaux expérimentaux, et qui explique probablement certains résultats divergents, c’est l’absence d’homogénéité des lots d’extraits de racine pour les substances actives (bénéfiques ou maléfiques). C’est le même problème que pour la levure de riz rouge. Je renouvelle mon conseil habituel, méfiez vous des produits à visée thérapeutique dit naturels, il est excessivement difficile de savoir ce qui se cache réellement dedans.

Pour ceux qui sont allez au bout de mes élucubrations rhubarbesques, la récompense, la recette de ma célèbre tarte ;-).

Il vous faut un bon kilo de pétioles de rhubarbe, de quoi faire une pâte vaguement sablée (la mienne, 360 g de farine, 180 g de beurre, un gros œuf, du sucre (30-40g) et une pincée de sel), deux gros oeufs, 250 g de ricotta, du sucre, du sucre candi ou de la vergeoise, du miel, des noix et des flocons d’avoine.

Première étape, la veille, vous faites macérer vos pétioles avec du sucre (dosage au feeling),  le lendemain on compote ça pour enlever l’eau.

Deuxième étape, pendant le compotage, on fait la pâte sablée (je pars du principe que tous le monde sait faire).

Troisième temps, la réalisation de l’appareil qui garnira la tarte. Deux œufs fouettés avec du sucre (j’aime bien la vergeoise), dans les 100 grammes, on ajoute la ricotta, on fouette énergiquement puis on ajoute la compote de rhubarbe.

Quatrième temps, le montage, on étale la pâte, on fonce un moule à tarte. Pour éviter qu’elle ne se détrempe, on badigeonne le fond avec du miel, qu’on recouvre d’un mélange 70/30 de noix et de flocons d’avoine réduits en poudre, la poudre d’amande très bien aussi, mais le petit gout de noix entre miel et rhubarbe, c’est vraiment pas mal. On verse l’appareil et direction un four chaud entre 180 et 200°C pour 40 à 50 minutes. On laisse refroidir.

Cinquième temps, on déguste.

C’est excellent la tarte à la rhubarbe.

 

 

 

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3 réponses à Rhubarbe, Rein et autres choses

  1. Serval dit :

    Quand je pense que j’ai raté la rhubarb’battle en live ! (sanglot). Merci pour la recette.

  2. Don Peridon dit :

    J’ai enfin retrouvé l’article de journal que je cherchais en rapport avec  » tout ce qui est naturel est forcément bon » :
    « Trois personnes d’une quarantaine d’années travaillant sur un site d’orpaillage légal dans le secteur d’Ipoussing, sur l’Approuague, sont tombées gravement malades après avoir consommé un breuvage à base de plantes. Deux sont décédées à l’hôpital de Cayenne mardi et dimanche derniers. Le troisième est en voie de guérison, selon nos informations.
    D’après les témoignages recueillis sur le site d’orpaillage par l’Agence régionale de santé (ARS), les trois hommes ont consommé une préparation dans laquelle ils avaient fait macérer une écorce d’arbre. Un arbre qu’ils auraient pris pour un courbaril, connu pour ses vertus médicinales. »
    http://www.franceguyane.fr/actualite/faitsdivers/deux-personnes-decedees-apres-avoir-bu-un-breuvage-a-base-de-plantes-29-07-2010-65716.php

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