« Papa, tu es fou » de William Saroyan

Je continue mon exploration de l’édition de poche de Zulma. Comme j’aime les couvertures de ces livres, je les achète sans connaitre l’auteur ou lire ne serait ce que le quatrième de couverture. Pour l’instant, cette forme de sérendipité guidée par l’éditeur marche assez bien. Je lis des choses que je n’aurai probablement jamais choisi spontanément. Je découvre ainsi William Saroyan et j’en suis ravi. J’ai beaucoup, mais vraiment beaucoup aimé ce texte. Il s’agit encore d’un livre sur une relation père-fils. nous sommes dans la transmission, transmission d’une vision du monde, transmission de la littérature, de l’art d’écrire, de ce formidable potentiel qu’ont les grands auteurs à décrire des objets usuels pour nous les faire redécouvrir. Saroyan est un adepte du pas ou plutôt du regard de coté et c’est très bien.

Il s’agit d’une série de scènes de la vie entre un père écrivain et son fils de 10 ans. Le père répond à toutes les questions. L’océan est omniprésent, la bouffe aussi. Le père veut écrire un livre de recette de cuisine. Ce texte est entièrement traversé par les repas. J’adore ces textes où à l’oralité du texte s’ajoute l’oralité du manger. Je viens de finir Requiem de Tabucchi, un texte formidable, encore une fois sur la transmission de la langue. Cette onirique traversée de Lisbonne est aussi une découverte de la gastronomie portugaise. Comme si pour ces auteurs tout ce qui sort d’eux doit être compensé par l’ingurgitation et qu’elle plus belle métaphore que cette captation de l’autre que le fait de manger. Nous utilisons notre bouche pour nous nourrir, pour parler et pour aimer. Finalement c’est un endroit important de l’anatomie humaine, la bouche.

Si Saroyan est d’origine arménienne, il est un auteur américain avec ce génie pour nous faire toucher du doigt la frontière et décrire la route. J’aime ça façon de découper le texte en petits chapitres de quelques pages. Ceux qui m’ont le plus parlé, 7, 31, 34, 35, 37, 40, 42, 47, 55, 59. Il parle de la relation entre parents et enfants. Cette tentation de vouloir attacher nos enfants à nous, de les contraindre à nous aimer à faire ce que nous voulons, en leur faisant croire qu’il est important de nous faire plaisir, pauvre petit chantage. Il y a l’art, l’importance de l’art, cette capacité de l’artiste à nous faire découvrir des choses évidentes que nous ne voyons plus à force de les voir. La visite du musée est formidable. Il y a l’amour de la mer, des bateaux de ces potentiels de départs, c’est beau, très beau. Et puis noël, le jour de l’an. Il y a la route, les rencontres sur la route, les jumeaux, mais surtout les boulangers de Half Moon Bay. Ce petit déjeuner qui ressemble tant à un autre petit déjeuner de Carver (« une petite douceur »). Je suis sur que Carver, inconsciemment, à eu cette partie du roman en tête, si proche, si sensible, si essentiel, si humain. Pour essuyer les larmes, du pain et du fromage, pour effacer les pertes du pain. Faire du pain, avant de lire « Papa, tu es fou », j’avais fait des bretzels pour mes filles. Ce travail si simple, faire la cuisine pour ceux qu’on aime, nourrir nos enfants, les nourrir de calories mais aussi essayer de les nourrir de culture, d’images, de découvertes, d’ailleurs.

C’est un très beau texte sur l’art d’être parent. Pour avoir des enfants il faut être un peu fou. Prendre le risque de s’attacher à ce point à des personnes, tout en étant sur qu’ils partiront pour vivre leurs vies, en sachant qu’il existe une possibilité qu’ils meurent avant nous, oui il faut un peu de folie pour vivre cette réalité et y prendre du plaisir.

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