« Corps désirable » de Hubert Haddad

Je tourne autour de cet auteur sans oser l’affronter depuis quelques années. En me promenant dans une librairie, j’ai découvert son dernier livre, un texte de 168 pages sur un sujet qui m’intéresse un peu, la transplantation. Ici, une transplantation de corps ou de tête, l’auteur nous laisse le choix.

Ce texte est indispensable. Indispensable car il est brillant. L’écriture est belle, je le savais par oui dire mais l’expérimenter est plaisant, très plaisant. Elle est originale, érudite et agréable, aussi bon dans la description que dans le dialogue intérieur. La construction du texte nous plonge immédiatement dans l’expérience étrange que va vivre le malheureux héros/cobaye/victime, Cédric.

Indispensable car il aborde des sujets critiques de notre société du XXIé siècle. Par le truchement de la transplantation et de sa pratique fantasmatique la plus limite, il met le doigt sur notre étrange relation au corps (comme ne pas penser au corps-marché ou au journal d’un corps de Pennac). Nous aimons les corps, mais des corps fantasmés, désincarnés, photoshoppés.  Notre corps imparfait nous le nions, nous l’oublions, sauf quand il se met à dysfonctionner et nous regrettons ce paradis perdu. Cet asile qui n’est plus nous. L’utilisation des outils numériques pousse à surinvestir la psyché en perdant l’importance du corps sur son fonctionnement. Notre fascination pour l’anorexie mentale est une expression d’un gout trop prononcé pour le cérébral. Nous tendons à faire du cerveau le siège de notre humanité. Nous avons, ceci n’a rien d’innocent, développé le concept de mort encéphalique, au cœur de l’ilot occidental, fille d’une rencontre entre médecine du XXé siècle, utilitarisme, tradition chrétienne et mort de dieu.

Ce texte nous ramène à la réalité. Nous ne sommes pas de pur esprit, pas encore. Nous devons nous coltiner avec un corps, ses productions hormonales, ses déchets, ce que nous lui donnons à manger et boire et découverte récente notre microbiote. Ce texte est une réflexion sur notre globalité, sur notre tout, nous sommes soma et psyché, par uniquement corps, pas uniquement cerveau mais le fruit d’un intéressant dialogue entre les deux. Il suffit de voir comment notre esprit souffre quand notre corps n’est plus à même d’éliminer un peu trop d’eau accumulée. Il suffit de voir comment la dépression modifie le corps. Ce livre est un plaidoyer pour l’approche psycho-somatique. Dans le texte, le corps prend le pas sur l’intelligence. Il fallait pousser le curseur un peu plus loin que l’équilibre, c’est de bonne guerre.

La réflexion sur les médias est subtile. Le chirurgien qui veut à tout pris communiqué sur sa réussite. Haddad a un regard cynique et amusé sur notre passion de la médiatisation, pauvre chirurgien trahissant son patient pour se faire connaitre, il aurait pu twitter… L’étrange correcteur de dépêches n’est pas le personnage le moins intéressant. Swen Geisler/Geislar, victime de son jeu de substitution de lettres dans les dépèches de l’AFP, transforme les nouvelles, pouvoir fou d’un homme qui en quelques heures peut mettre la sociosphère à feu et à sang.  J’adore ce fou qui faisant sauter une lettre transforme le chirurgien en jeu de mot vivant. Il utilise les réseaux, le monceau d’informations pour sa vengeance, pour assouvir sa passion.

Il s’agit d’un roman d’amour, coté rupture et trahison. Est ce que le père a tué la mère? Est ce que la pensée magique entraine l’accident? Qu’aime t-on? Un cerveau, un corps, les deux, une image, un fantasme, un fantome…

Ce roman est l’air de rien, un sacré agitateur de cervelle. L’auteur s’amuse, il joue, il se faufile comme une anguille, avec cette fin en  faux air de polar sicilien. Vous vous attendez à une thèse complexe, à une analyse des rêves de plus en plus étrange du héros, au déroulement d’un roman à thèse digne d’un essai sur l’identité comme JL Nancy et bien non, je plonge dans de la narration d’aventure pure, d’un coup, histoire de bien vous perturber, de finir de brouiller les pistes. Il prend sa voiture direction le sud de l’Italie, instinctivement, au hasard d’un tatouage et d’une rencontre improbable.

Pour la réussite de l’opération, il fallait un corps sain, parfait et frais. A quel prix ?

Les scènes siciliennes m’ont fait penser à l’immoraliste de Gide mais à l’envers. Au lieu de retrouver la pleine santé, il perd la tête, pour mieux vivre sa schizophrénie, corps sexué, hypersexué, sextoy  d’une amante éplorée, avec une tête qui constate, mais  ne participe pas, la négation de la pleine santé. L’amour physique est là, performatif, sans plaisir car sans désir. Le cerveau est un organe sexuel à part entière.

Vous l’avez compris, ce n’est pas un texte facile. Il est foisonnant et dérangeant mais c’est un texte important sur notre monde et l’humain.

Il y a quelques phrases qui m’ont marqué, touché, ému, parlé comme si elles ‘avaient été écrite que pour moi.

« Lorna s’était souvent étonné de l’irrépressible perversité des gens les mieux intentionnés quand il s’agit d’enjeux vitaux, de rupture affective ou de mort violente. »

« La liberté de pensée avait besoin d’être immergée dans le sang et la chair pour n’être pas qu’un pur artifice logique. »

« Tout le corps devait s’investir dans la moindre décision. »

On devrait parler de ce formidable roman, si les critiques prennent le temps de réfléchir un peu. Il est brillant, très brillant, rien n’est hasard, tout est jeu. J’ai très envie de lire d’autres textes de M. Hubert Haddad.

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3 réponses à « Corps désirable » de Hubert Haddad

  1. moriel dit :

    Bonjour,
    je suis médecin, et j’anime une émission sur radio libertaire, intitulée « la santé dans tous ses états ». Je lis votre blog depuis quelques années; j’ai lu quelques livres d’Hubert Haddad (dont le très beau « Palestine »), que j’apprécie beaucoup. C’est en lisant cette recension, que j’ai eu l’idée de contacter les éditions Zulma: Hubert Haddad sera mon invité le lundi 21/09, à 18:00 sur radio libertaire (http://www.radio-libertaire.net/ : écoute en direct ou podcast pendant 4 semaines).
    Amicalment.

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