Les dangers de « l’i-Patientation »

Nous interagissons de plus en plus avec nos écrans, dans nos loisirs, nos relations personnelles et sur notre lieu de travail. La médecine n’échappe pas à cette transition. Le dossier électronique est un outil qui permet de répondre de façon remarquable aux critères de qualités exigées par nos tutelles. Nous avons en permanence un écran entre nous et les patients. Il est difficile de détacher ses yeux de l’écran si on y prend garde.

J’essaye de le faire pendant les consultations pour garder le contact. J’ai eu un peu de mal quand nous avons abandonné le papier pour le numérique. Je trouve que ça va mieux. Pour mon activité d’avis téléphonique, le dossier électronique est un plus mais il ne remplacera jamais l’examen clinique et la vision du patient. Juste pour regarder, pour savoir, pour sentir la situation clinique. En fin de semaine, j’ai donné un avis en ORL pour répondre à une grande angoisse sur un chiffre. Je n’étais pas inquiet, je le suis rarement. L’histoire pouvait quand même faire se poser quelques questions. Après avoir vu la personne, j’étais très, très rassuré. Au risque de me répéter rien ne remplacera jamais la clinique, l’expérience de la clinique et la confrontation de son impression initiale avec le futur. C’est le retour d’expérience indispensable qui nécessite de passer un peu de temps sur son lieu d’exercice.

Pour ça il faut que les étudiants, les soignants, les professeurs détachent leurs yeux de l’écran, de tous les écrans, pour passer du temps avec le patient, apprendre à le regarder et à plus croire ses sens que la pseudo-objectivité de certains chiffres.

Quand je dis ça j’ai l’impression d’être un vieux con qui radote ne pouvant s’adapter à l’évolution du monde moderne. J’aime l’ordinateur, j’aime voir d’un clic les bilans, les radios, j’aime faire la prescription sans que le personnel ne s’arrache les yeux en tentant de lire mon écriture. La recherche dans les documents qui trainent dans le dossier électronique est une saine activité. J’aime cette spéléologie, mais elle ne prend son sens que dans la confrontation à la réalité de l’homme malade. Pour être tranquille et plus sur de moi, j’aimerai toujours voir le patient en vrai avec son langage non verbal qui nous apprend tant si nous sommes attentifs.

La consultation est une activité fatigante, si à la fin de mes consultations je n’ai pas la tête un peu pleine, si je ne ressens pas une certaine lassitude, je sais que je n’ai pas été assez concentré. A la prochaine, je resserre les boulons, pour tenter de donner le meilleur de l’écoute et de l’attention.

Je suis old-fashion. J’ai le sentiment de défendre un truc qui ne sera plus entendu, emportés que nous sommes par la déferlante du big data et la promesse de la virtualisation. Heureusement le JAMA est là. J’ai lu un remarquable « a piece of my mind » écrit par quelqu’un de probablement plus jeune que moi, un interne. Il raconte une histoire simple. Il faut lire ce texte (Les dangers du dossier électronique), excellent, il ne fait qu’une page et demie et il en dit beaucoup sur notre pratique et les efforts que nous devons faire pour résister à l’i-patientation et garder l’empathie qui ne peut être que le fruit du contact. Le contact avec le corps de l’autre aussi bien par le regard que par l’odorat et le toucher, ne perdons pas ça. La clinique doit rester au centre de notre métier. Nous soignons des corps et des âmes, pas du papier et encore moins des tablettes.

La véritable médecine personnalisée ne se réalisera qu’en poursuivant la fascinante aventure qu’est la rencontre de l’autre.

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2 réponses à Les dangers de « l’i-Patientation »

  1. drjbblanc dit :

    Je suis 100% d’accord. Un de mes maîtres de stage m’interdisait lors de mes premières cs chez lui de toucher à l’ordi en présence du patient. « Tu prends des notes sur papier, tu saisiras le dossier aprés » passée la première frustration, je me suis concentré sur le patient, ce qui se nouait, ce que j’observais et entendais, etc. Et c’est finalement l’enseignement essentiel qu’il m’a apporté.

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