La composition des « médicaments » alternatifs, une joyeuse soupe de sorcière

L’utilisation par mes contemporains de produits « naturels », « bon pour la santé », « alternatifs », « complémentaires », « ethniques » me fascine. Ces produits dont la composition n’est jamais contrôlée, qui ne sont pas remboursés par la sécurité sociale sont un immense marché de plusieurs milliards. J’avais déjà écrit sur les surprises de la levure de riz rouge et la vitamine D vendue en ligne. Souvent les acheteurs de ces panacées sont ceux qui viendront râler pour deux euros non remboursés sur un bilan ou une ordonnance. Allez comprendre.

Les néphrologues sont assez sensibles à ce problème depuis la terrible histoire des herbes chinoises en Belgique. La recherche de consommations de tisanes, pilules magiques, comprimés exotiques ou décoctions miraculeuses doit faire partie de l’interrogatoire de base en néphrologie.

Je vous propose un exemple pas plus vieux qu’hier, un transplanté qui n’aime pas les médicaments, il dort mal depuis quelques semaines, en dehors de ça il va bien. Il prend de la ciclosporine avec des taux oscillants habituellement entre 50 et 70. Hier, il me présente son bilan, résiduel à 10. N’a-t-il pas raté des prises ? A priori non, pas de raisons de ne pas le croire. N’a-t-il pas changé ses habitudes alimentaires? Non. Ne prend-t-il pas des compléments alimentaires, des tisanes? Bingo. Comme il ne veut pas prendre de médicaments pour ses insomnies, il a acheté une tisane sur les conseils de, je le dis pas. Voici la responsable de la chute de concentration de l’immunosuppresseur.

A votre avis que contient cette tisane magique?

Avant d’avoir la réponse et pour vous laissez réfléchir, revenons à la composition mystérieuse de ces thérapeutiques alternatives et complémentaires, ici qui seraient issues de la pharmacopée traditionnelle chinoise. Un article australien récent a évalué la composition de 26 produits alternatifs. Il s’agit de pilule, gélule, infusion, boisson. Ils ont eu une approche très large en utilisant du séquençage pour identifier l’ADN retrouvé dans les produits, une approche de spectro de masse pour rechercher des médicaments et des dosages de métaux lourds. Les 26 produits sont en vente libre en Australie, pour 8 aucune composition n’est donnée sur l’emballage. Je regrette de ne pas avoir le nom des produits et les indications. Les résultats obtenus sont présentés dans la figure suivante.

Figure 1

Seulement deux produits contiennent ce qu’ils doivent contenir et pas d’ADN bizarre, de métaux lourds ou de médicaments inattendus.

Parmi les ADN exotiques retrouvés dans les mixtures, il y a pour les animaux, du rat, du chien, du chat, de la vipère, de la grenouille et encore plus étonnant de l’ADN de Panthera uncia, une espèce en danger.

Étonnant de traiter les douleurs articulaires avec de la panthère des neiges, les naturopathes ne sont pas forcément des amis de la nature.

Pour les médicaments, les auteurs ont retrouvés des AINS, de la warfarine, du paracétamol, des antihistaminiques, le composé actif du viagra. Souvent il s’agit de traces sans signification clinique, mais dans certains cas la concentration est cliniquement signifiante (paracétamol, caféine, sildenafil, diclofenac). Dans 7 cas, la concentration dans la préparation est thérapeutique, il s’agit de Chlorpheniramine, Cyproheptadine (bonne nuit les petits), de Dexamethasone (« je veux du naturel, surtout pas de cortisone », un des produits est vendu pour prendre du poids), Brucine, de la Strychnine, Pseudoephedrine (attention au contrôle antidopage).

Pour les métaux lourds, de l’arsenic à plus de 10 fois la limite autorisée est retrouvé dans 3 produits, du plomb à plus de 10 fois la limite autorisée dans 2 produits et du cadmium à plus de 10 fois la limite autorisée dans 3 produits. La limite de 2 fois est dépassée dans la majorité des produits testés.

Dans 92% des cas, ces drogues contiennent des substances qu’elles ne devraient pas. Il y a des champions qui combinent tout, métaux lourds, plusieurs médicaments et des herbes diverses et variées. La lecture de l’article, surtout des tableaux, est inquiétante. Cet article ne fait que renforcer ma méfiance sur ces « médicaments » dits naturels, produits on ne sait où, par on ne sait qui. Certaines de ces poudres de perlimpinpin sont des produits potentiellement très dangereux.

J’aurais bien aimé avoir les mêmes analyses pour des vrais médicaments, vendu OTC ou sur prescriptions, juste pour voir et comparer.

Les faux médicaments sont un vrai problème. Il serait bien que nos tutelles de santé, si promptes à laver plus blanc que blanc avec l’industrie pharmaceutique, soit aussi plus regardante avec les vendeurs de n’importent quoi en santé.

En attendant, je ne peux que conseiller de ne pas consommer ces pseudo-médicaments, surtout si vous avez une maladie chronique. Pour nous médecins, nous devons avoir un discours qui n’est pas stigmatisant mais expliquant pourquoi acheter des molécules sur internet est dangereux, pourquoi les produits naturels doivent faire l’objet de précaution. J’espère que les articles cités pourront aider à la construction de ce discours.

Description de cette image, également commentée ci-après

Concernant mon patient avec un taux effondré de ciclosporine, il avait consommé une tisane contenant du millepertuis ou Saint John’s wort. Il s’agit d’un inducteur enzymatique puissant dont l’utilisation devrait être réservée aux personnes ne prenant aucun autres médicaments, même un contraceptif oral. La consommation de millepertuis peut être associé à la survenue de rejet de transplant. Si vous êtes transplanté et que vous prenez des anti-calcineurines, attention. Si vous êtes une femme et que vous prenez une contraception orale, attention au risque de survenue d’une transplantation qui durera neuf mois.

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11 réponses à La composition des « médicaments » alternatifs, une joyeuse soupe de sorcière

  1. Marmotte dit :

    Excellent article, d’ailleurs je me demande si le patient que nous avions en réa il y a quelques jours n’avait pas pris lui aussi de produits miracles… nous avions une suspicion de surdosage en ciclosporine qui s’est avérée à 20… donc trop faible… Merci de nous rappeler que les patients sont capables de s’intoxiquer avec n’importe quoi sans nous le dire… ce qui complique la prise en charge !

  2. boris dit :

    Rassurez moi juste: il n’a quand même pas acheté sa tisane en pharmacie?

    Boris

    • PUautomne dit :

      hihihi, je ne répondrai pas à cette question. Secret médical…

    • Sébastien dit :

      Très bon article, mais deux petites remarques : Ne pas confondre les produits vendus sur internet sans le moindre contrôle et ceux vendus par des pharmaciens (je parle pour la France). D’autre part, la contre indication du millepertuis est connue (ou est censée l’être) par tous les pharmaciens. Ce n’est pas pour autant que le patient a bien voulu entendre ses remarques ou lui faire part de son traitement éventuel (ou qu’il est infaillible comme tout le monde).

  3. doudou13314682 dit :

    je parie sur l’achat en pharmacie sans persifler !

  4. Lila dit :

    Lorsque l’on est soumis à un traitement lourd avec de nombreux effets secondaires, je peux comprendre que l’on veuille ne pas en rajouter avec d’autres médicaments pour soulager ces effets secondaires amenant bien sûr de nouveaux effets secondaires 😉 et que l’on essaie de se tourner vers des solutions plus naturelles… Cela doit bien sûr se faire après avis du médecin.

    Et celui-ci doit conseiller et surtout ne pas tout interdire car certains produits naturels vendus en pharmacie (je ne parle pas d’internet) peuvent s’avérer efficaces (exemple pour ma part, la canneberge en prévention des infections urinaires).

    Ce patient aurait bien sur dû vous demander votre avis concernant la tisane pour éviter le piège du millepertuis. Mais si une tisane peut le soulager et l’aider à dormir, même si c’est un placebo, pourquoi pas…

    Une patiente, ancienne transplantée

    • PUautomne dit :

      Si je peux comprendre qu’on ne veuille pas en rajouter au niveau médicament et j’essaye de limiter la prescription. J’ai du mal à comprendre qu’on préfère prendre des compléments alimentaires donc des comprimés ou gélules en plus dont on ne connait pas l’origine. Mon message n’est pas d’interdire l’accès mais surtout de prévenir en évitant des erreurs grossières dont le patient est le premier à payer le prix.
      Merci pour votre témoignage.

  5. Yann dit :

    Surprenant le Millepertuis. J’avais beaucoup de préjugés négatifs a priori, mais une méta-analyse Cochrane est plutôt en faveur de son efficacité dans le traitement des épisodes dépressifs.
    http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18843608
    En pratique, ce sont les médecins généralistes qui l’utilisent chez les hommes jeunes sans comorbidité. Jamais eu l’occasion d’en prescrire en psychiatrie, rare d’avoir des patients sans aucun autre traitement…

  6. Picard dit :

    😆mélisse et verveine de mon jardin …ou rien !

  7. Azzitrill 400 dit :

    Bonjour,
    J’ai beaucoup aimé votre article. Surtout le gros débat à sa suite que moi et mes proches nous avons engagés à propos des médicaments et des remèdes naturels.
    Merci à vous d’avoir enclenché la détente hahahhahahahaha !
    J’aimerai aussi vous faire par d’un médicament qui a fait son apparition sur les réseaux sociaux, Azzitrill 400 qui lui aussi enclenche beaucoup de débat.

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