Une explication

Je n’écoute pas vraiment les actualités, sauf le matin et la revue de presse de Nicolas Martin sur France culture en podcast. J’ai été surpris d’entendre sa chronique ce matin commençant avec une phrase extraite du dernier discours de notre premier ministre. Je suis de naturel méfiant. Je suis allé vérifier sur le site du gouvernement, la phrase qui m’a un peu surpris:

« Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. »

Le raccourci entre explication et excuse m’a dérangé. Est ce que que ma définition d’explication n’était plus valable? Parfois nous croyons connaitre le sens d’un mot et nous réalisons que nous nous sommes toujours trompés. Depuis le CE1 ou le CE2, c’est un problème important pour  moi, le sens des mots que j’utilise.  J’ai un peu cherché et j’ai trouvé celle du dictionnaire de l’académie française:

EXPLICATION n. f. XIIIe siècle. Emprunté du latin explicatio, « action de déplier, de débrouiller, de présenter clairement ».
1. Développement, commentaire destiné à éclairer, à faire comprendre quelque chose, spécialement dans le domaine intellectuel. L’explication d’un texte. Explication de texte, analyse commentée d’un texte. Explication d’un auteur ancien ou moderne. Une explication de Tacite, une traduction et un commentaire, le plus souvent sous forme orale, d’un texte de cet auteur. Vous trouverez l’explication de ce mot, de cette tournure dans le dictionnaire. Explication des textes sacrés, voir Exégèse.   Par ext. Le plus souvent au pluriel. Indication pratique ou technique. Il faudra me fournir des explications sur le maniement de cet appareil. Donnez-moi des explications sur la marche à suivre.

2. Ce qui donne la cause, le motif, la raison, d’un fait, d’un phénomène. Il a fourni une explication tout à fait plausible de son absence. Les explications qu’apporta la mécanique ondulatoire. 3. Ce qui permet d’éclairer une intention, un comportement, une attitude, etc. Demander, exiger, donner, fournir, suggérer une explication, des explications. On cherche vainement l’explication de son geste. Je n’ai pas d’explications à vous donner. Cela se passe d’explications. Des explications toutes faites.

4. Par ext. Discussion, parfois animée, destinée à éclairer ou à justifier les intentions ou la conduite de quelqu’un. Avoir une explication franche et loyale avec ses associés. Une explication orageuse.

J’ai été rassuré, il n’y a pas de lien entre chercher une explication et chercher à excuser un comportement. J’aime son étymologie: « action de déplier, de débrouiller, de présenter clairement ». J’essaye un peu d’enseigner, j’essaye un peu de soigner, j’essaye un peu de chercher et dans ces trois dimensions, je passe mon temps soit à donner des explications soit à tenter d’en identifier. Je n’avais jamais pensé que faire de la recherche sur la polykystose rénale autosomique dominante, essayant d’expliquer comment une mutation dans PKD1 ou PKD2 est responsable de l’apparition de kystes puis d’une insuffisance rénale allait m’exposer à excuser la maladie. Un vieux chirurgien quand nous tenions mal les écarteurs, nous disait : »tu es avec moi ou avec la tumeur ». Je ne m’imaginais pas qu’en tenant ce blog, où j’essaye de temps en temps d’expliquer un peu de néphrologie, j’allais excuser quoi ou qui que ce soit.

Expliquer est un des piliers de la démarche scientifique. Nous cherchons l’origine, la cause d’une maladie, d’un comportement cellulaire, d’une conduite. Cherchez à expliquer pourquoi ce patient ne vient pas à la consultation pour son suivi alors qu’il a reçu un transplant , n’a pas pour but de l’excuser mais de comprendre ses raisons pour trouver le moyen d’améliorer son observance et in fine de mieux le soigner. Si nous refusons de chercher des explications nous ne vivrons que sur des dogmes, des vérités sans faille impossible à remettre en question. Refuser la quête d’explication est une négation de toute l’activité scientifique.

J’ai du mal à imaginer que nous préviendrons un attentat si nous n’essayons pas de comprendre les comportements des personnes qui les perpètrent. Le temps de la recherche est certainement frustrant pour le politique. C’est long, ça résiste aux simplismes, nous sommes obligé de réfléchir, d’avoir mal à la tête, d’avouer qu’on ne comprend pas tout et une donnée nouvelle va faire s’effondrer tous notre bel édifice nous obligeant à repartir en quête d’explications. Une école d’humilité pour des égos surdimensionnés, voilà ce qu’est la science. J’ai toujours aimé comprendre comment les trucs marchent. Le vivant me fascine et dans le vivant, l’humain est un véritable mystère dont j’aimerai bien éclaircir quelques petites zones obscures. L’humain dans toutes ses dimensions, car comment soigner un homme sans le comprendre? Nous pouvons mais il est tellement plus simple d’avoir quelques explications sur certains comportements pour adapter au mieux le soin.

Le discours stigmatisant la beauté de la quête d’explications me dérange, mais alors très profondément. Il va à l’encontre de beaucoup de mes convictions. Grâce à cette phrase, qu’un homme de droite aurait tout aussi bien pu dire, je comprends enfin pourquoi le politique méprise tellement la science en France. Nous ne sommes que des chercheurs d’excuses. Nous empêchons le ronron médiatique, confortable des idées toutes faites, nous avons le tort d’essayer d’aller un peu plus loin que la simple apparence. Nous avons le tort de dire que la génétique n’explique pas tous les comportements humains, elle n’a pas remplacé le destin, l’environnement à un poids, un impact sur ce que nous sommes, sur notre santé. Quoi de plus contre intuitif que de savoir que notre planète tourne autour du soleil, quoi de plus surprenant que d’imaginer que nous ne sommes que la rencontre du hasard et de la nécessité en temps qu’espèce, quoi de plus dérangeant que savoir que notre cerveau fonctionne tout seul ? Ce n’est pas d’hier que les puissants n’aiment pas les explications qui les dérangent.Afficher l'image d'origine

Faire de la science, chercher des explications est une lutte contre l’obscurantisme, le dogmatisme, le fanatisme. Chercher des explications est dérangeant. Nous devons faire un pas de coté, nous envisager différent de ce que nous sommes. Nous devons mettre de la complexité dans un monde que nous rêvons simple et pourtant les rêves sont loin d’être facile à décrypter.

Je sais bien que cette attaque ne concerne pas les sciences dites « dures ». J’ai tendance à penser que la médecine est bien molle souvent. Je suis de tout cœur avec mes collègues des sciences sociales et humaines qui doivent affronter ces agressions. Nous avons un devoir de solidarité entre chercheurs quand des disciplines sont attaquées avec une telle violence, car derrière le mot excuse nous sentons bien pointer l’idée de collusion. J’espère que ce discours ne sera qu’une gesticulation et que ceux qui essayent de faire de la science sur des sujets difficiles comme la sociologie du djihadisme pourront toujours avoir des financements. Que va faire le gouvernement? Si le premier ministre est en accord avec lui même, il faut qu’il arrête l’appel d’offre 2016 de l’Agence Nationale pour la Recherche. Cette structure à lancer un appel d’offre qui comporte un volet, « excusons les terroristes », je traduis en Vallsien, il est page 125 de ce document.

Peut être que la CPU pourrait dire un petit quelque chose à notre premier ministre. Je ne sais pas, par exemple lui proposer de venir faire un travail de terrain dans le cadre d’un master pour qu’il saisisse mieux ce qu’est chercher une explication.

MaJ: Et tient la perruche prend ça dans le bec:

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