Les états doivent ils payer les donneurs de rein ?

En France, le don de rein est un don. Il est gratuit. J’avais, il y a un certain temps, commenté un livre, dont je recommande toujours la lecture aux donneurs vivants, promenade de santé. Nous ne donnons jamais dans un mouvement altruiste mais nous en attendons toujours quelques choses, c’est le principe du contre-don.

Régulièrement, revient sur le devant de la scène, la question de payer les donneurs pour répondre à la pénurie de transplants rénaux. L’Iran a mis en place ce système depuis longtemps, avec un certain succès. Il s’agit d’un véritable tabou dans les sociétés occidentales. Récemment, un prix Nobel français a fait frémir la bien-pensance de tout ceux qui voudraient se refaire une virginité à bon compte. Ses propos sont repris dans cette note de blog qui est intéressante. Elle donne une vision purement économique avec quelques approximations. Récemment, de façon plus sérieuse, un groupe américain propose une analyse purement économique du problème (l’article est en accès libre). Pour faire court, en payant 45000 $ un donneur vivant et 15000 $ un donneur décédé, il pense doubler le nombre de transplantations par an. Ainsi, la société économiserait plusieurs milliard de $ par an. Sur le plan économique, la démonstration est imparable. Il faut mettre en place ce système pour répondre à la demande en augmentation permanente de transplants rénaux et réduire les couts du à la prise en charge de l’insuffisance rénale chronique.

Les auteurs proposent un système entièrement public sans intervention du privé. Il est facile d’imaginer que l’agence de biomédecine gère ce marché. Une première étape serait de voir si avec les donneurs décédés, cette approche réduit la quantité de refus. J’imagine bien le coordinateur voir la famille et dire si vous acceptez qu’on prélève les organes de votre père, c’est 15000€ cash. Un peu glauque, mais peut être efficace, je n’en sais rien. Ensuite, en fonction de l’efficience de l’approche, le système sera élargi au donneur vivant. L’ABM affichera sur le site, le rein, c’est 45000€ cash. Il est probable que les donneurs ne seront pas les franges les plus aisées de la société française.

Il est important d’ouvrir le débat. Plutôt que de hurler, en disant la perruche a pris un coup sur la tête, lui qui nous bassine avec le corps-marché. Prenez un peu de recul. Je rappelle que la majorité des français à travers des enquêtes d’opinion sont d’accord pour la pratique de la grossesse pour autrui. Je ne comprends pas comment en étant pour la GPA on peut être contre le paiement des donneurs d’organes. Nous avons une pression importante pour ouvrir largement l’accès à la transplantation à toujours plus de patients. Je suis tout à fait d’accord avec cette approche. C’est très bien d’inscrire, le problème est que si nous n’avons pas de donneur, nous n’aurons pas de transplantés. On peut dire qu’il faut pousser sur le donneur vivant, très bien, mais la famille, les amis ceci ne suffira pas. Est ce juste que celui qui a une grande famille est plus de chance que celui qui n’en a pas? Est ce juste que la veuve ou le veuf ne puisse pas  espérer un don de son conjoint ? La liste va grossir sans fin si nous ne trouvons pas une solution. On pourra toujours dire que c’est la faute des néphrologues, ça ne tiendra pas longtemps. Nous pouvons modifier la loi, rien n’y fera, nous n’aurons pas assez de reins. Plutôt que de forcer la main aux familles, testons l’incitation financière et voyons ce qu’il se passe. Ouvrons un débat sur le sujet, mais un vrai débat, pas des anathèmes dans un sens ou dans l’autre. Faisons de la politique, car cette question est éminemment politique, elle n’est pas médicale, pas économique, mais implique l’ensemble de ces dimensions plus la morale, donc c’est de la politique. Faire de la politique, de la vraie, c’est répondre à ces questions difficiles qui forgent la société que nous voulons.

Accepter la rétribution des donneurs est entériné la réification du corps humain.

Refuser la rétribution des donneurs est prendre une posture morale face à des patients dans une attente souvent douloureuse.

Posée autrement la question, elle revient à se demander si nous devons pour épargner des souffrances à quelques uns et économiser un peu d’argent, modifier les rapports moraux au sein de la société ?

Je n’en sais foutrement rien, mais je suis convaincu de l’importance de ce genre de débats pour déterminer dans quelles sociétés nous voulons vivre.

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18 réponses à Les états doivent ils payer les donneurs de rein ?

  1. marcgourmelon dit :

    A partir d’un problème concret que vous soulevez, vous posez en filigrane une question « fichtrement » intéressante : sommes nous propriétaires de notre corps et si oui, pouvons nous en disposer comme nous le voulons ?

    La réponse est loin d’être simple et encore moins simpliste.

    Il serait bon que la question soit en effet posée et que des réponses soient apportées
    Mais comme vous l’écrivez :  » Ouvrons un débat sur le sujet, mais un vrai débat, pas des anathèmes dans un sens ou dans l’autre. »

  2. janson03 dit :

    Si on peut vendre un rein, pourquoi ne pas vendre son sang aussi ? (avec une prime pour les O-) et un bout de son foie ? et sa moelle ?

    En soit ok pour le débat, mais s’il s’ouvre cela risque de dépasser largement le domaine de la néphrologie, et de poser plus généralement la question de la valeur financière de morceaux de corps humains.

    Au-delà de la question (en filigrane !) de la propriété de notre corps au sens financier qui pouvait déjà être posée lors d’un débat sur la prostitution, il y a le fait que la vente d’une partie de soi est définitive (ça vaut plus pour le don de rognon que de boudin dans ce cas là) contrairement à la vente d’une prestation de soi.

    Enfin je m’interroge le fait que le débat soit purement politique, n’y a t-il plus aucun débat scientifique quant au fait de vivre avec un seul rein ? a t-on observé et réuni suffisamment de cas en se posant les bonnes questions pour savoir l’impact [à long terme] exact que cela a sur le donneur ? (désolé pour l’aspect profane de la question)

    Je me sens personnellement mal à l’aise avec ce débat, je pense que je ne suis pas le seul, et que par conséquent c’est une bonne raison de l’engagé !

    • PUautomne dit :

      Une société qui accepte la prostitution est une société qui a déjà accepté la réification des corps.
      Le débat scientifique est réglé depuis longtemps, le don vivant de rein est une pratique courante et sure. Il existe un petit sur-risque de mortalité et d’insuffisance rénale à long terme, mais qui à l’échelon individuel est très faible. En Norvège plus de 70% des transplantations rénales se font avec un donneur vivant. Le risque justifie la rémunération peut être.
      Le débat implique un choix de société, en ceci il est passionnant et utile.

      • Lewandowski dit :

        La prostitution : la prostituée vend du plaisir sexuel, pas son corps (c’est un raccourci que de le dire ainsi). Elle reste propriétaire de son corps. Et son corps n’est pas réifié, il demeure le sujet d’une relation (contre rémunération, certes). Les gens qui payent pour une relation sexuelle avec une prostituée ne payeraient probablement pas pour acheter le vagin de cette prostituée afin de jouer avec. En tout cas j’espère que c’est vrai pour la plupart d’entre-eux, car sinon cela voudrait dire qu’il y a encore plus de chtarbés qu’il n’y paraît… Celui qui considère la prostituée comme un objet et qui fait commerce de son corps, c’est le proxénète, or le proxénétisme n’est pas accepté par la société, en ce sens qu’il est puni par la loi à la différence de la prostitution.

  3. Lewandowski dit :

    Juste un mot concernant Jean Tirole, qui en a dit d’autres… Ecouter un économiste discourir sur la morale, c’est comme écouter un médecin discourir sur les statistiques… Ça pique les yeux. Écoutons plutôt respectivement les philosophes et les mathématiciens… (Allusion subtile à un passé commentaire !)
    En effet, et je la fais courte, chacun parle de sa position. Et la position modifie le discours et sa réception. La pensée de l’économiste ne peut être qu’économique, mais si les lois de la biologie et de la sociologie étaient économiques, on demanderait aux économistes de nous expliquer l’évolution, le système immunitaire, la religion et la poésie. Avouons que cela ne nous vient pas à l’idée. (Même si la leur, d’idée, sur ces questions est intéressante, ils n’en ont auront jamais qu’une explication partielle tant qu’ils parleront de leur position d’économistes).
    Bref, écoutons les philosophes parler de la morale, et je vais reprendre un peu de Spinoza pour l’apéritif, avec un glaçon, merci.

    • PUautomne dit :

      Je ne suis pas sur que les philosophes soient toujours les mieux armés pour parler de morale.
      Pour une question complexe, je crois à la complémentarité des disciplines. La philosophie peut apporter des choses intéressantes dans le débat.
      Je connais des économistes qui sont fondamentalement contre le paiement des organes et avec des raisons économiques. Il est parfois très bon pour un champs disciplinaire de voir arriver des non spécialistes. Un regard nouveau, si on l’accepte, peut tout à fait amener des évolutions intéressantes.

      • Lewandowski dit :

        Haïe. Complémentarité des disciplines pour réfléchir aux questions complexes : voui. Mais qui fait la synthèse ? C’est là que, je pense, doit conclure celui dont la culture du domaine est la plus vaste et la plus profonde, après avoir arrosé son domaine de la pensée des autres disciplines, et regardé pousser un peu. Or je pense que la réflexion sur, et donc la connaissance de la morale n’est pas la spécialité des économistes. Et particulièrement des économistes libéraux qui cherchent, sans s’en cacher, à expliquer le monde au rythme du seul intérêt économique des parties. Mais c’est un travers si français, et donc si pardonnable, que de considérer que chacun a un avis suffisamment éclairé sur tout pour en faire profiter tout le monde, voire lui tartiner le visage avec. Chez nous, chacun dit et fait absolument tout ce qui lui passe par la tête. Furia francese ?

  4. cel dit :

    merci pour cette question qui nous renvoi à nos propres contradictions. Un débat serait le bien venu mais il faudrait pouvoir poser le débat sereinement, ce qui me semble peu probable et bien dommage.

  5. marcgourmelon dit :

    La lectures des commentaires est intéressante.

    Fidèle à mon expression précédente, il apparaît en filigrane dans ces commentaires la question de savoir si le corps est une « machine » ou s’il ne l’est pas.
    Si le corps est l’équivalent d’une machine, d’un « véhicule », on peut concevoir d’en vendre un « accessoire » non vital ( ici un rein) sans compromettre le fonctionnement de la « machine »et sans que cela
    Et vendre un rein ou un accessoire de sa voiture, c’est s’en séparer définitivement; Il n’y a pas de différence !!
    Or aujourd’hui, avec le développement des nouvelles technologies, il nous est de plus en plus présenté le corps comme une machine.

    Par contre si l’on considère que le corps n’est pas une machine, la question se pose différemment.
    Mais là aussi apparaît un questionnement : le corps vivant est-il le même de le corps « mort » ?

    Vraiment, l’auteur de ce blog a ouvert un questionnement fort intéressant.

  6. marcgourmelon dit :

    je n’avais pas fini mon commentaire qui est parti « tout seul »

    …. fonctionnement de la « machine » sans que cela pose le moindre problème.

  7. Ping : « Une Colère Noire » par Ta-Nehisi Coates traduit par Thomas Chaumont | PerrUche en Automne

  8. K dit :

    Tout simplement, sans statistiques ni philosophie, sans débat ni discussion, l’idée même d’augmenter le nombre de donneurs d’organes en les payant cash, est rebutante, immorale et pure exploitation des pauvres pour équilibrer les dépenses de la sécu…

    • PUautomne dit :

      Mon cher K merci pour ton commentaire, je comprends ta position. Nous vivons sur l’exploitation de l’homme par l’homme depuis au moins 5 millénaires (je ne peux que conseiller la lecture de l’excellent Sapiens de Yuval Noah Harari). Notre pensée démocratique (Athènes) s’est bâti sur l’utilisation de la force humaine, la construction de tous les empires s’est faite par l’asservissement du corps des autres (lire une colère noire). Le fait de transformer le corps en supermarché est l’achèvement d’un long cheminement. Nous pouvons le refuser, mais que ce passera t il quand on verra une jolie petite fille bonde au grand yeux bleus dire dans une émission qu’on pourrait la sauver en autorisant la rétribution des donneurs. Rien ne résistera.
      Je pense que mener un débat pour ancrer notre société sur une berge qui ne repose pas que sur l’exploitation du corps des hommes est important, avant de voir arriver des manipuations trumpiennes sur le sujet. C’est un mode d’entrée pour une réflexion plus large sur la société que nous souhaitons, pour sortir du beurre, de l’argent du beurre et de la crémière…

  9. Haroche Aurélie dit :

    Bonjour,

    je tenais à vous indiquer que votre blog serait cité dans un
    article publié demain sur notre site, JIM.fr, destiné aux professionnels de
    santé.

    Cordialement,

    Aurélie Haroche

  10. Radaxès dit :

    Le fait de ramener ce débat à un problème de moral est un piège. Car la morale n’est pas plus d’un côté que de l’autre.
    Bien sûr, on peut dire qu’il est inacceptable qu’une personne pauvre cède contre de l’argent une partie de son espérance de vie ou même simplement la souffrance d’une intervention chirurgicale. Mais alors combien de postes de travail faudrait-il interdire, que les plus pauvres doivent accepter contrairement aux mieux nantis ? De conditions de vie ?
    Est-il acceptable que tant de gens souffrent et meurent en dialyse quand d’autres se baladent avec deux reins alors qu’un seul leur suffirait amplement ?
    On peut dire aussi, avec Christian Cabrol, que se faire enterrer avec des organes transplantables est un crime social. Pourquoi pas dans ce cas une taxe pour les familles qui refusent le don d’organe (du style : vous refuser de donner le rein de votre parent décédé, OK, c’est 15000 €) ? Après tout, les entreprises de pompes funèbres se font rémunérer leurs services et c’est socialement accepté. Vous voulez être joliment maquillé et habillé pour être enterré, avec un beau cercueil ? Ça a un coût. Si vous êtes pauvre, passez votre chemin (Brassens a beaucoup chanté sur ce thème). Vous voulez être enterré avec tous vos organes ? C’est pareil : vous payez ! Quand une autopsie est ordonnée par un juge, la famille n’est pas en mesure de s’y opposer. Et le médecin-légiste ne va pas remettre tout bien tout en ordre là-dedans. On referme à gros points. Après avoir prélevé pas mal de morceaux pour analyse.
    Rémunérer le don d’organe post-mortem est mal accepté si des parents touchent de l’argent pour un enfant décédé. Peut-être est-ce vécu autrement si ce sont les enfants qui touchent de l’argent pour les organes d’un de leurs parents. Après tout, toucher une prime d’assurance-décès, est-ce immoral ? Est-ce égalitaire ?
    On pourrait aussi décréter que nous sommes tous de notre vivant déjà donneurs potentiels, avec obligation au cours de notre vie de faire un certain nombre de dons : sang, moelle, etc. Que chacun de nous peut être tiré au sort avec alors le devoir de donner un rein (contre une compensation forfaitaire). Comme on était à une époque tiré au sort pour partir à la guerre. Mais bien sûr, ce devoir ne serait pas transférable à un autre. Imaginez, vous recevez une lettre recommandée du Ministère de la Santé : « Madame, Monsieur, nous avons l’honneur de vous informer que vous avez été tiré(e) au sort pour donner un de vos reins dans un délai de douze mois, sous réserve de l’absence de contre-indication médicale, qui sera établie par la commission nationale du don d’organe… …En cas d’accident lié à l’intervention ou de décès prématuré attribuable à l’absence de ce rein, vos proches toucheront une indemnité de ….€. Au terme de cette procédure, vous serez décoré(e) de l’Ordre National des Donneurs d’Organe. Vous toucherez à ce titre une rente viagère de …€ par mois… »
    Amusant, non ?
    Les économistes ne sont pas médecins, ni juristes, ni philosophes. Les économistes, les médecins, les juristes et les philosophes ont généralement en commun le fait d’avoir deux reins, un foie, un cerveau (enfin certains !), de la famille et des amis, des bonheurs et des souffrances. ils savent qu’ils peuvent être victimes de la maladie, eux-mêmes ou leurs proches. Dans un débat comme celui-ci, on se pense d’abord comme humain avant de se penser comme représentant d’une profession, même si bien sûr cela joue sur notre vision du monde.
    Les seuls qui devraient être écartés du débat, ce sont les politiques, car ils ont là-dessus un conflit d’intérêt (l’opinion de leurs électeurs) qui les disqualifie complètement. C’est justement pour cela qu’il n’y a pas de débat possible sur cette question, comme sur quelques autres, parmi celles qui nécessiteraient le plus le débat !

  11. Mercipourcemoment dit :

    Je vis en couple avec une belle jeune femme blonde aux yeux bleux, et pour abréger sa souffrance quotidienne je serai totalement pour des dons de reins rétribués. Ceci n’engage que mon émotion et mon opinion, aucune pensée philosophique ni logique descartiennes. Juste de l’humain.

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