Vous reprendrez bien un grand verre d’eau ?

Parfois la lecture de la littérature laisse un peu pantois. J’ai pas mal écrit sur l’apport hydrique et sur l’absence de raison de martyriser votre grand-mère en lui répétant « mamie tu bois pas assez ». Manifestement, mes contemporains aiment tant cette idée simple: « je bois beaucoup d’eau et je vais régler tout mes problèmes » que les revues sont prêtes à accepter n’importe quoi. Les médias généralistes adorent reprendre, de préférence en les déformant des résultats, surtout d’études observationnelles, qui donnent des pistes mais qui devraient être confirmées par des études interventionnelles avant de les assener comme des vérités éternelles. La pépite suivante n’a pas encore était reprise dans les médias en France, par contre aux USA, elle a été bien amplifiée et déformée An_et_al-2016-Journal_of_Human_Nutrition_and_Dietetics.

Un « associate professor » du département de Kinésiologie de l’université de l’Illinois a repris les données de NHANES. Il a fait un truc pas très compliqué qui lui a donné son quart de gloire warholien. Il a regardé si les gens qui buvaient le plus de l’eau du robinet ou en bouteille (excluant l’apport hydrique sous forme de thé ou café, de sodas ou de jus de fruit) consommaient plus ou moins de calories.

Les américains (18311 inclus) consomment, en moyenne dans ce travail, 999g d’eau du robinet ou en bouteille sur un apport hydrique total de 2934 g (je vous laisse apprécier la précision obtenue avec des données déclaratives…). 30% de l’apport hydrique est ainsi sous forme d’eau. Le chercheur a ensuite regardé l’impact d’une augmentation de 1% de la consommation d’eau du robinet ou en bouteille rapporté à l’ensemble de l’apport hydrique. Miracle, quand on boit plus d’eau, on consomme moins de calories (-8,58 kcal précisément). Je vous rappelle qu’il s’agit de données observationnelles. C’est une simple constatation, les gens qui boivent plutôt de l’eau que des sodas ont un apport calorique moindre. Je pense qu’on peut parler d’un scoop. Il a décidé de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Il a fait une simulation à partir de ses données (le big data fait rêver). Si les américains augmentaient de 250 ml leur apport en eau du robinet ou en bouteille ils diminueront de 68,64 kcal leur apport énergétique, si ils passent à 500 ml, c’est 137,28 et pour 750 ml d’eau en plus, 205,92 kcal en moins. La conclusion est simple, faisons boire de l’eau du robinet aux américains pour qu’ils maigrissent sans même y penser. A Flint, il faudra quand même éviter cette approche…

Notre ami précise quand même que ce serait bien de faire des études contrôlées avant de faire la fortune des embouteilleurs. Ouf, l’honneur est sauf. Si on part du principe de l’auteur qui est plus on consomme d’eau du robinet ou en bouteille, moins on consomme de calories et moins on est gros, les pays avec une prévalence faible de l’obésité devraient boire des litres d’eau. J’ai trouvé une référence S._et_al-2012-Nutrition_Bulletin où l’apport en eau par pays est proposé. En France, c’est 564 ml/ jour, au Royaume -Uni, 432 ml/jour et en Italie, 660 ml/jour. Aucun européen moyen n’arrive à boire autant qu’un américain, tout est plus grand en Amérique. Je ne crois pas que ces pays de petits buveurs aient une prévalence de l’obésité plus forte que les USA…

Au même moment, dans le NEJM, une lettre nejmc1510409.

Les auteurs ont prélevés à l’arrivée des Ironmans européens, des triathlètes (1089) pour déterminer la fréquence de l’hyponatrémie liée à l’effort. Ce n’est pas le premier travail de ce genre, mais sur des efforts aussi long (12h:39mn),  oui. Ils ont identifié une prévalence de 10,6% d’hyponatrémie (<135 mmol/l). Il y avait 1,6% de natrémie inférieure à 130 mmol/l et seulement 0,3% inférieure à 120 mmol/l. Le phénomène de l’hyponatrémie associée à l’effort n’est pas rare. Les auteurs de la lettre identifient le fait d’être une femme et de mettre plus de temps pour finir la course, comme des facteurs de risque. Il y a une vraie pédagogie à faire pour prévenir ce phénomène, potentiellement mortel. Une conférence de consensus sur le sujet s’est tenue, il n’y a pas longtemps. Sa conclusion tient en une figure et une phrase.

Boire à sa soif.

Figure 1Avec des discours aussi contradictoires, comment s’y retrouver.

Il faut boire à sa soif, le message est simple.

Tous les vendeurs de flotte, si ils sont convaincus du bienfait de se forcer à boire devraient nous fournir de belles études pour supporter leur camelote publicitaire. L’absence de ces études confirment le peu de foi que les promoteurs ont dans leur approche.

Comme il vaut mieux prévenir que guérir. Je parle ici des personnes ayant la capacité de ressentir la soif. La cause la plus fréquente de la perte de la sensation de soif est la démence grave. Dans ce cas et uniquement dans ce cas stimuler les personnes à boire me semble une politique raisonnable. Si une personne est capable de parler de façon cohérente, elle pourra ressentir et dire si elle a soif.

Se forcer à boire alors qu’on a pas de maladie lithiasique rénale (calculs), des infections urinaires récidivantes ou une polykystose rénale autosomique dominante me parait inutile, jusqu’à preuve du contraire. Anticiper sa soif, s’hydrater sont des pratiques inutiles.

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5 réponses à Vous reprendrez bien un grand verre d’eau ?

  1. Dr MG dit :

    La phrase suivante m’a laissé dubitatif :
    « Les américains (18311 inclus) consomment, en moyenne dans ce travail, 999g d’eau du robinet ou en bouteille sur un apport hydrique total de 2934 g (je vous laisse apprécier la précision obtenue avec des données déclaratives…). 30% de l’apport hydrique est ainsi sous forme d’eau. »

    999g !!! Ils ne pouvaient pas aller jusqu’ 1000g . C’est mesquin et ressemble à un élément marketing : notre produit est à 9.99 euros !

    Par ailleurs, cela ne représenterait que 30% !
    Ce qui veut dire que pour s’hydrater les américains boivent 70% d’autre chose que de l’eau.
    Surprenant, non ?

    Enfin, vous écrivez : « Anticiper sa soif, s’hydrater sont des pratiques inutiles. » , je suppose que c’est dans la vie « normale » car j’ai toujours appris que lorsque l’on court il ne faut pas attendre la sensation de soif pour s’hydrater. Mais je suppose que cette phrase ne s’applique pas dans ce cas.

    • PUautomne dit :

      Ce vieux fantasme d’anticiper sa soif ne repose sur rien. Je parle typiquement de ça avec les articles cités, hyponatrémie induite pendant l’exercice. Je donne le résultat de la conférence de consensus.

  2. slas dit :

    Vous avez probablement raison sur le fond, néanmoins je rejoins Dr MG concernant la pratique du sport. En pratique ne pas anticiper la deshydratation pendant un effort soutenu et prolongé (le trail pour ma part) peut à mon avis être délétère, parce que la tolérance digestive de grandes quantité d’eau ou de solutés spécifiques « une fois qu’on a vraiment soif » (et cette sensation de soif peut être mal perçue en plein effort), est aléatoire. Je pense que les triathlètes s’hydrataient de manière régulière tout au long de l’effort, sans attendre que la soif arrive.
    Je suis d’accord que s’hydrater de manière préventive pendant un footing d’une heure ne sert probablement à rien.
    Mais la conférence de consensus aura beau me dire que ça ne sert à rien, je continuerai à boire de petites quantités régulièrement et dès le début sans attendre la soif pendant mes trails en montagne.
    Voila pour ma modeste (et première) contribution sur votre blog que j’apprécie beaucoup par ailleurs et dont les réflexions rejoignent et inspirent beaucoup de celles que j’ai en tant que jeune médecin.

    • PUautomne dit :

      Je suis globalement d’accord pour de petites quantités, mais je pense qu’en terme de solutés d’hydratation ou de réhydratation pendant l’effort faire le choix d’un soluté avec du bicarbonate de sodium est plus rationnel que de l’eau seule. Il y a un peu de littérature sur ça. Je pense que l’apport hypotonique seul est à prohiber. Le risque est alors que la perte sodée est réel avec la sécrétion d’ADH qu’elle induit et donc la réabsorption d’eau pure si il est uniquement apporté de l’eau il y aura une hyponatrémie. Il y a un vrai travail à faire sur les conditions d’hydratation en effort longue durée.
      merci pour le commentaire

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