« The Usefulness of Useless Knowledge » par Abraham Flexner

Dans mon lecteur de flux RSS, j’ai vu débarquer ça. Ce blog n’est plus très actif, voir même moribond, mais dans des sursauts, il vomit son amour de la science. En le lisant, j’ai immédiatement penser au chef d’œuvre de Boulgakov: « Le Maitre et Marguerite », à Mayakowsky, à Mandelstam. Amusez vous à remplacer, « recherche » par « art », « chercheurs » par « artistes », vous verrez l’effet est saisissant. Je vous conseille aussi de vous souvenir de l’histoire de Lyssenko et la grande réussite de la recherche idéologiquement dirigée. Vous mesurerez mieux les risques de telles prises de positions. Le pire c’est que je suis globalement d’accord avec le constat. La solution me parait délirante pour ne pas dire excessivement dangereuse. La science administrée ne marche pas, dit l’HCERES, l’ANR tu m’entends..

J’aime beaucoup cette phrase: « Nous considérons que les responsabilités sont imprescriptibles dès lors que les dégâts causés sont irréversibles. » Si on prend les recherches sur l’atome qui vont poursuivre ces pourfendeurs de scientifiques irresponsables ? Einstein, Bohr, Rhuteford, Meitner ? Les mathématiciens qui ont rendu possible la physique nucléaire ? Jusqu’où remonter dans la chaine des responsabilités, au premier hominidé qui un jour a taillé un silex ?

Tout projet devra passer devant un comité qui jugera de son impact futur. Comment un tel comité jugerait les travaux de Townes ou Basov et Prokhorov? Ces scientifiques ont fourni tout l’attirail théorique qui a permis l’invention du laser. Un laser ça sert à quoi? Faire des systèmes de guidées qui permettent d’envoyer des bombes, c’est mal. Faire des lasers médicaux, qui améliore le soin en particulier en ophtalmologie, c’est bien. Comment notre formidable comité décidera, évaluera, les utilisations futures de la recherche fondamentale? Prenons l’exemple de Guthrie, en 1860, il a découvert la synthèse du gaz moutarde, vous savez l’ypérite, un gaz de combat redoutable utilisé pendant la première guerre mondiale. Ces moutardes à l’azote sont aussi des produits de chimiothérapie largement utilisés qui ont permis de sauver la vie de nombreuses personnes. Que devait faire le comité quand Guthrie a décrit la réaction chimique? Je vous épargnerai le cas Fritz Haber, mais qui a mon avis soulève des questions majeures et passionnantes. Prix Nobel pour la synthèse de l’ammoniac ouvrant la porte à la production de masse des engrais, il a été un théoricien de la guerre chimique en 1914. Il est probable que le comité de la bonne science, le jugerait comme un danger public.

Pensez qu’on peut contrôler la recherche scientifique en prévoyant le bien et le mal qui en sortira, est une illusion ou un mensonge éhonté. Ceci dépend du niveau de culture scientifique et épistémologique de ceux qui ont pondu ce manifeste. Il s’agit de terrorisme intellectuel. Le but est de faire peur et d’empêcher de penser. Comme nos formidables experts actuels qui savent tout et peuvent prévoir ce que sera la science dans 20 ans, ces personnes produiront des experts qui seront avant tout des censeurs. Un bon vieux retour à la dictature, ce qui est énervant avec la science, c’est qu’elle résiste à la pensée majoritaire, au bon sens, à la simplification… Fallait il arrêter la recherche sur les systèmes de défense des bactéries contre les bactériophages sous principe que demain nous pourrons modifier le génome humain ?

La curiosité des hommes est infinie, leur ingéniosité aussi, rien ne pourra jamais les contrôler, les limiter, sauf à lobotomiser les individus. Peut être est-ce le projet de cette magnifique fondation qui se veut citoyenne et démocratique, sauce ex république démocratique. Je n’ai pas vu la mention d’une avant-garde éclairée, j’imagine qu’ils se voient ainsi. La prochaine étape sera le lancement d’une fondation de l’art citoyen…

Ces gens me font peur.

Je pourrai continuer longtemps à dérouler l’absurdité de leurs recommandations, de leur programme. Je préfère vous conseiller la lecture d’un texte écrit en 1939 par un très grand monsieur de l’éducation états-unienne: Abraham Flexner. Le titre de ma note est le titre de ce texte qu’il faut absolument lire, voici un lien en anglais. Si vous voulez la traduction française, il vous faudra lire « L’utilité de l’inutile » de Nuccio Ordine. Ce texte est une ode à la curiosité, à la liberté.

« Je plaide bien plutôt pour l’abolition du terme « utilité » et pour la libération de l’esprit humain. »

« Ces diverses considérations montrent bien, à supposer que cela soit nécessaire, l’importance capitale de la liberté spirituelle et intellectuelle. »

« Le véritable ennemi de la race humaine n’est pas le penseur audacieux et irresponsable, que ce penseur soit dans l’erreur ou dans le vrai; l’ennemi véritable , c’est celui qui entend couler l’esprit humain dans un moule et l’empêcher de déployer ses ailes. »

« A l’aune de l’histoire de l’humanité, est-il rien de plus absurde et de plus ridicule que les discriminations fondées sur la race ou sur la religion? »

« Sans jamais rien promettre, nous caressons l’espoir que la libre poursuite d’un savoir inutile aura dans l’avenir, comme par le passé, des résultats pratiques. »

Nous voyons que les années, les décennies passent mais les débats restent les mêmes. Résistons contre ceux qui veulent enfermer nos cerveaux.

« En me persécutant, Monde, que retires-tu ?
Où est l’offense puisque j’essaie seulement
De mettre des beautés dans mon intelligence
Plutôt que mon intelligence dans les beautés. « 

Ossip Mandelstam

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2 réponses à « The Usefulness of Useless Knowledge » par Abraham Flexner

  1. la loutre dit :

    Oui,mais pour Guthrie,c était un méchant, frusté d avoir raté sa carriere d’artiste.D’ailleurs c est pour ça qu il mit au point un produit pour gazer les gens.Tres méchant.

  2. Dr MG dit :

    « Le véritable ennemi de la race humaine n’est pas le penseur audacieux et irresponsable, que ce penseur soit dans l’erreur ou dans le vrai; l’ennemi véritable , c’est celui qui entend couler l’esprit humain dans un moule et l’empêcher de déployer ses ailes. »

    Tellement vrai

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