Continuons à manger du beurre sans trop d’angoisse

Si l’article précédant ne vous a pas donnée envie de lire durant cette fin de semaine, j’espère que vous irez vous plonger dans les 17 pages de cet article et 46 de données supplémentaires.

Ce papier du BMJ est un must read. Il s’agit de la présentation des données du plus grand essai randomisé d’intervention diététique dans le domaine de l’hypercholestérolémie: la Minnesota Coronary Experiment (MCE).

Le message de  l’article est simple:

Remplacer les lipides d’origine animale par des lipides végétales (acide linoléique) permet de faire diminuer le cholestérol mais n’a pas d’impact positif sur la survie en particulier cardio-vasculaire. Les données de MCE sont confortées par une méta-analyse des essais randomisés dans le domaine.

F7.largeCet article, il faut le lire. Il remet en cause le dogme, je mange du gras animal, j’ai du cholestérol , je meurs et bien évidement l’inverse qui est je remplace le gras animal par du végétal, moins j’ai de cholestérol, moins je meurs. Une discussion inutile de moins à avoir avec ses patients sur le fait de remplacer le beurre par de la margarine de tournesol bien dégueulasse ou de ne pas manger le jaune d’œuf, etc. Ceci ne veut pas dire qu’il faut se gaver de viande bien grasse, mais juste que pour réduire son risque cardiovasculaire remplacer le gras de bestiole par du gras de végétaux (mais, tournesol) est sans intérêt.

Le régime méditerranéen est le seul régime ayant montré un bénéfice dans un essai randomisé assez bien fait. L’huile d’olive, c’est bon pour la santé.

Il faut lire cet article, car c’est une très belle aventure intellectuelle. Cet essai a été réalisé dans les 1968 à 1973. Les résultats intégraux n’avaient pas été publiés jusqu’à présent. La lecture des matériels et méthodes se lit comme un roman policier. Les supplementary data sont passionnantes. Je n’avais pas lu un article de recherche clinique aussi excitant depuis longtemps dans le domaine du cholestérol.

J’imagine le casse tête pour récupérer les données codées en FORTRAN, l’analyse des bandes magnétiques obsolètes, un vrai travail d’historien de la donnée.

MCE_TAPECet essai ne pourrait plus être fait aujourd’hui, recrutement uniquement dans une maison de retraite et dans 6 hôpitaux psychiatriques, pas de consentement signé des patients. Cet étrange recrutement, uniquement institutionnel, est une force car l’alimentation des résidents pouvait être normalisée. Il est sur que les patients ont été exposés au régime. Ce papier est impressionnant et un peu terrifiant. Il était à la pointe de la technologie de l’époque, lisez la méthode d’allocation du régime en double aveugle, c’est très fort. Encore une fois, la médecine a utilisé des corps vils, ici, celui des malades mentaux. Quand on voit que pour les 2500 personnes ayant reçus pendant plus de un an le régime, il existe une tendance à l’augmentation de la mortalité, nous mesurons comme il n’est jamais éthique lors d’une intervention de ne pas recueillir le consentement éclairé du patient.

F6.largeCet article donne un sacré coup à l’approche diététique de la prise en charge de l’hypercholestérolémie. Elle ne tue pas le rôle de l’hypercholestérolémie dans l’induction des pathologies cardiovasculaires. Elle  montre juste que les changements de diététique ont des implications plus complexes que nous ne l’imaginons.

Un très grand article, je vous en conseille la lecture attentive et intégrale, un très agréable moment de science à hauteur d’homme. Lisez le témoignage émouvant du fils du créateur de cette étude, Ivan Frantz (les deux premières pages des données supplémentaires).

Je déclare un grave conflit d’intérêt. J’ai une hypercholestérolémie et j’ai renoncé depuis plus de 20 ans à tout régime. Cet article conforte mes pratiques alimentaires déviantes de la doxa diététique.

Note rédigée avec l’aide du très beau dernier album de Sébastien Texier : « Dreamers ».

[audio: http://perruchenautomne.eu/wordpress/wp-content/uploads/2016/04/05-Piste-5.mp3]
Ce contenu a été publié dans Medecine, Science, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Continuons à manger du beurre sans trop d’angoisse

  1. paleophil dit :

    Si je comprends bien, l’étude prouve qu’il n’y a aucun intérêt à remplacer les graisses saturées animales par des graisses végétales dans une optique de réduction de la mortalité cardiovasculaire. Donc on meurt autant quel que soit le gras qu’on mange. Comme il y a quand même diminution de la quantité de cholesterol dans le cas « graisse végétale », est-ce qu’on peut en inférer qu’il n’y a pas de lien entre quantité de cholesterol et risque de mortalité cardio-vasculaire (ce que disent certains médecins et toute la nébuleuse « low-carb high fat ») ? Ou est-ce un abus de raisonnement ? Merci pour le post et je vais me jeter sur Sébastien Texier, après avoir écouté en boucle Brooklyn Funk Essentials depuis 2 semaines 🙂 Bon dimanche !

    • PUautomne dit :

      Des graisses végétales apportant de l’acide linoleique ne dégage pas de bénéfice. Je suis sur que si on avait utilisé de l’huile d’olive comme dans le régime méditerranéen, le résultat eut été différent. Concernant le lien cholestérol alimentaire et pathologie CV, si l’acide linoléique est délétère et les raisons sont discutées dans l’article, c’est peut être la façon de diminuer le cholestérol qui compte plus que la diminution simple. C’est toujours le problème avec les critères intermédiaires.

  2. Jean Doubovetzky dit :

    C’est assez simple : seuls les essais randomisés donnent des résultats relativement fiables. Un essai est négatif (celui-ci) et donc les points importants sont : quels étaient les régimes comparés, de manière assez précise. A-t-on vraiment juste remplacé le beurre par de l’acide linolénique ? Ou bien est-ce que c’était plus compliqué que ça ? Un autre essai est positif en prévention primaire : celui de l’alimentation méditerranéenne (suivre le lien dans le corps du texte). Le message pour l’alimentation méditerranéenne est renforcé par le fait qu’un autre essai est positif en prévention secondaire. En résumé : alimentation méditerranéenne (et malheureusement pour l’auteur de ce blog, c’est huile d’olive, et pas beurre !)

    • PUautomne dit :

      Je suis convaincu de la supériorité de l’huile d’olive sur le beurre, mais rien ne remplacera un très bon beurre sur un tranche de très bonne baguette, même pas une magnifique première pression des baux ou de corse.

  3. Grégo dit :

    Merci pour ton article. Tu dis que c’est « Une discussion inutile de moins à avoir avec ses patients ». Rien n’est moins sûr. Les spécialistes du sujet entrent en dissonance cognitive. Il est très difficile pour un médecin qui a cru pendant des années à « l’hypothèse lipidique des maladies cardiovasculaires » et agi comme tel dans ses prescriptions de renoncer à sa thèse comme ça du jour au lendemain. Il mettra en oeuvre des dispositifs de défenses et prétendra que « ces études sont fausses », fera preuve d’oubli une fois lu les preuves qui bousculent ses croyances. Donc il faudra du temps (plusieurs générations ?) pour que le grand public également fasse siennes ces vérités scientifiques. Merci également pour nous avoir dévoilé ton conflit d’intérêt. Je le suis aussi car je mange chaque jour au moins 5 œufs par jour et j’adore la viande ultra persillée/marbrée dont je me délecte du gras qui donne du goût (oui le gras c’est le goût). Nous risquons toi comme moi d’être biaisés aussi par ce que l’on appelle le « biais de confirmation ». C’est à dire que nous allons surpondérer l’importance que nous accordons aux faits qui vont dans le sens de notre croyance et conception de la vérité (à savoir que l’hypothèse lipidique des maladies cardio est une foutaise) et sous estimer les études qui sont plus réservées en la matière. Bon, cela dit je vais arrêter d’écouter le dernier album de M83 (excellent) et me mettre à écouter Sébastien Texier.

  4. CMT dit :

    En fait c’est un peu plus compliqué que ça. Et même si j’aime bien, aussi, l’aspect exhumation historique, ce n’est pas le plus important dans cette histoire.
    J’aurais tendance à penser que les failles éthiques vont souvent de paire avec les failles scientifiques et qu’une étude éthiquement déficiente doit être aussi méthodologiquement contestable tant il me semble que la science, surtout quand il s’agit de médecine, est indissociable de l’éthique.

    Et cette étude me donne raison. Ramnsden est un récidiviste de l’exhumation de vieilles études http://www.bmj.com/content/346/bmj.e8707 et toutes ses exhumations semblent avoir des biais méthodologiques majeurs déjà connus des spécialistes, comme le montre ce dernier commentaire http://www.bmj.com/content/353/bmj.i1246/rr-10 . La marotte, l’idée fixe de Ramsden semble être de remettre en cause les bienfaits de l’acide linoléique sur la maladie coronarienne. Sauf que rien ne va dans l’étude qu’il analyse.

    Mais il y a un autre aspect, à mon avis plus grave. C’est qu’il apporte de l’eau au moulin des partisans low-car high-fat. Cette théorie, qui est présentée comme nouvelle par une pseudo-journaliste scientifique, Nina Teicholz, qui a publié, en 2014, un livre qui a connu le succès, « the big fat surprise » http://www.amazon.com/The-Big-Fat-Surprise-Healthy/dp/1451624425. Ce livre ne fait en fait que reprendre, en les radicalisant, les idées d’un médecin, Robert Atkins, qui, dans les années 70 avait popularisé ce régime pauvre en glucides et riche en acide gras saturés comme moyen de perdre du poids. C’est un régime qui implique à la fois une réduction des calories, une diminution de tous les glucides et des apports importants en acides gras et protéines d’origine animale. Cela oblige le foi à fabriquer des cétones à partir des acides gras pour pourboire aux besoins en énergie.

    Le problème c’est que Nina Teicholz le présente comme le régime de routine à pratiquer par tout le monde à titre préventif et prétend que tout ce qu’on a dit jusqu’à ce jour au sujet des bienfaits des AG insaturés, des céréales complètes et des fruits est faux. Elle prétend qu’il s’agit d’une grande mystification dont le monde serait vicitime depuis les années 50 suite aux travaux d’Ancel Keys. Et elle dit aussi que le seul bon régime est un régime où on consommerait un maximum d’acides gras saturés, c’est à dire plus de viande rouge, de crème et d’œufs et le moins possible de glucides, c’est à dire moins de fruits, de céréales, de féculents etc. Comme elle a du succès, elle s’est même payé le luxe de faire publier un article dans le BMJ critiquant les nouvelles recommandation nutritionnelles quinquennales américaines http://www.bmj.com/content/351/bmj.h4962 . Elle prétend aussi que l’épidémie d’obésité qui sévit aux Etats-Unis, plus d’un tiers des adultes obèses, est due aux effets néfastes des recommandations. Elle oublie juste de dire que les recommandations sont en réalité très peu suivies et que les américains restent parmi les 10 pays qui consomment le plus de viande, en particulier rouge.

    Elle oublie aussi de dire qu’elle fait partie d’un groupe de pression, la Nutrition coalition, qui a bénéficié d’une subvention à hauteur de 40 millions d’euros par un riche « philantrope ». L’industrie de la viande est très puissante aux Etats-Unis, et les américains ont (un peu) réduit leur consommation de viande, surtout rouge, ces dernières années, ce qui ne les empêche pas d’être encore dans le peloton de tête.

    Mais la mystification n’est pas là où l’on croit et un blogueur américain a écrit une excellente revue critique du livre de Teicholz où il montre comment elle ne cesse d’affirmer des chose fausses qui n’existent pas dans les références de son impressionnante bibliographie qu’elle apporte en appui de ses affirmations https://thescienceofnutrition.wordpress.com/2014/08/10/the-big-fat-surprise-a-critical-review-part-1/ .
    Au total, c’est assez désolant que le BMJ accepte de se prêter à cette mascarade et, même si on peut admettre qu’évaluer le rôle de chaque catégorie d’aliments est difficile, il suffit de s’intéresser à l’espérance de vie et aux indices de masse corporelle pour voir que, globalement, ce ne sont pas les plus gros consommateurs de graisses saturées d’origine animale qui vivent le plus longtemps et qui sont le moins en surpoids. Sur le plan de l’espérance de vie les Etats-Unis, premioère puissance économique de la planète et celle qui dépense le plus pour la santé, arrive au 36ème rang loin loin derrière le Japon, Chypre, l’Italie, l’Espagne, la Grèce etc. et les Etats-Unis sont loin derrière aussi en matière d’IMC http://www.zdnet.com/article/charting-the-worlds-obesity-problem/. Et si la mortalité cardio vasculaire standardisée a diminué ces dernières années aux Etats Unis (on peut aussi l’attribuer au fait que les américains consomment moins de viande rouge, plus de viande blanche et plus d’acides gras polyinsaturés), comme en France, d’ailleurs, elle reste très supérieure à celle de la France, p exp (85 contre 136 pour 100 000) http://apps.who.int/gho/data/node.main.A865CARDIOVASCULAR?lang=en .
    Donc, pas trop de beurre, peut-être, en attendant plus ample information ?

    • PUautomne dit :

      Merci pour ce commentaire, je pense que ce papier est important. Sa lecture est agréable et il n’est jamais sentencieux. L’acide linoléique n’a pour l’instant jamais montré de bénéfice clair sur la santé humaine. Je pense qu’il n’est pas raisonnable de substituer sans un certain niveau de certitude. L’intérêt de ce papier est de montrer qu’il n’y a pas de début de signal sur un bénéfice.
      Les régimes low carb high fat sont aussi ridicules que les régimes high prot. Un des gros problèmes des études observationnelles est de mélanger l’apport en protéines et le gras. Je suis convaincu que nous mangeons trop de protéines animales et que ceci n’est pas bon. Le message a été brouillé entre gras et protéine. Nous devons diminuer nos apport en protéines animales sans aucun doute, pour le gras je suis moins convaincu sauf que pour faire un régime amaigrissant il faut diminuer les calories et par définition le gras apporte beaucoup. C’est une raison justifiant la limitation de l’apport en gras sous quelques formes que ce soit.
      J’ai bien précisé dans ma note que le seul régime ayant montré dans un essai randomisé un vrai bénéfice est le régime méditerranéen. La base est l’huile d’olive qui comme par hasard est une des huiles les plus pauvres en acide linoléique. Autant je suis pour une substitution du beurre par l’huile d’olive autant le remplacer par de la margarine de tournesol me parait peut intéressant.
      J’ai un conflit d’intérêt, encore un je sais, je produit de l’huile d’olive, je vous rassure uniquement pour ma consommation personnelle.
      La nutrition est un domaine passionnant mais d’une complexité sans nom. J’ai la faiblesse de penser qu’avec de la modération en tout nous devrions aller plutôt bien.

  5. Ping : Continuons à manger du beurre sans trop ...

  6. doctoc dit :

    Bonjour à tous,

    Etude intéressante puisqu’elle enlève enfin un peu d’eau au moulin des sempiternels régimes anti-cholestérol!

    Ton dernier commentaire PU est bien évidemment biblique: la vérité est dans la modération…nos publicitaires gouvernementaux l’ont bien compris!!!

    Non, blague à part, comme toi je suis un converti à la parole de Dieu:

    huile d’olive ET bon beurre, en essayant de rester proche du centre de gravité.

Répondre à Jean Doubovetzky Annuler la réponse.