Suite d’une annonce

Ce matin, je vois ce tweet.

Je vais lire l’article sur le site du NYT. Bien écrit, des conseils de bons sens, ceux qu’on connait quand on fait ce boulot depuis quelques temps. Ceux que donne l’expérience dans cet exercice toujours difficile, annoncer la mort.

Elle ne dit pas une chose importante, ne jamais jouer au blasé. La mort de l’autre est un moment compliqué qui doit le rester. Nous ne devons jamais nous blinder contre les émotions qu’il remue. Nous devons apprendre à ne pas être détruit à chaque mort. Pour ça je ne connais qu’un moyen, donner le meilleur de soi en étant le meilleur possible. La camarde est plus forte que nous, mais de temps en temps nous pouvons la tromper, la détourner, l’amadouer pour qu’elle oublie notre patient pendant quelques années. Le plus fort, celui qui devrait être notre  maitre à tous, médecins, est le génial Sisyphe.

Cette lecture m’a fait penser à une vieille note que j’avais repris ici. La lecture de l’article de Naomi Rosenberg m’a laissé un gout d’inachevé. Ce n’est pas aussi simple que ça. Si vous lisez ma note vous verrez que j’ai fait plutôt pas mal. J’ai beaucoup parlé, beaucoup expliqué, revu les parents, réexpliqué, donné la raison du décès. J’avais le sentiment d’avoir plutôt fait le job. Quelques mois plus tard, mon chef de service préféré me convoqua. Nous venions de recevoir une injonction à donner le dossier de la jeune fille. La famille portait plainte. Je fus un peu choqué, triste, épuisé. Toute cette énergie pour devoir aller défendre notre approche thérapeutique devant un expert. Nous avons revu le dossier, fait les photocopies et tout envoyé à un de nos collègues. On me demanda gentiment mais fermement qu’il fallait que le jour de la restitution de l’expertise je sois présent. Impossible de refusé, ce fut ma première expérience de ce genre.

Quelques semaines plus tard, je pris le train tôt pour aller au nord de la Loire et me retrouver quelques heures plus tard dans un des temples de la néphrologie française face à un PU-PH, deux avocats et à la famille de la patiente. J’étais énervé après la phase abattement initial. Énervé, alors que j’avais le sentiment d’avoir fait le maximum, de me retrouver comme mis en accusation. J’arrivais les poings faits près à me battre. Quand je vis le visage de la mère, quand je l’entendis parler, je compris. Je compris qu’elle ne voulait pas de coupable, pas de bouc émissaire, elle voulait juste comprendre ce qui s’était passé pour sa fille qui était morte à 18 ans. La lumière se fit dans  ma tête dure. J’étais ici avec un autre néphrologue pour à nouveau expliquer ce que j’avais déjà dit il y a 4 ou 6 mois, rien de plus, rien de mois.

Je repensais à mon expérience du deuil. Oui elle avait raison. J’avais tout bien fait pas de problème. Mais la sidération, le traumatisme, le gouffre de l’absence qui s’ouvrait devant elle avaient rendu impossible l’entendement de mes explications. Elle avait écouté, elle avait entendu mais ceci n’avait pas pu percer la carapace que la perte brutale de l’enfant aimé avait fait surgir. Il fallait maintenant que le trauma initial était plus loin recommencer les explications, repartir sur les détails, la maladie complexe, les quelques jours précédents le décès, les heures de lutte pour la garder du coté des vivants. Je voyais ses larmes, je cachais les  miennes, mal. Elle comprenait. A deux nous avons essayé d’être le plus précis, honnête possible. Après ces quelques heures hors du temps, entièrement dédiées à la mémoire de sa fille, elle nous remercia. Je n’oublierai jamais son regard, j’avais fini le boulot.

J’ai appris ce jour là que nous n’avons jamais fini de raconter, d’expliquer. Il faut donner du temps aux endeuillés. Depuis cette journée, je dis toujours, si vous avez des questions, besoins d’explications même dans quelques semaines, mois n’hésitez pas venez, on parlera, nous nous souviendrons ensemble. Rares sont les familles qui reviennent, quand elles le font c’est souvent des moments humainement passionnants, intenses.

Je compléterai les conseils de l’article du NYT par ce dernier, laissez la porte ouverte pour une nouvelle discussion et surtout dites le.

Merci à Jean-Marie de m’avoir permis de me souvenir.

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2 réponses à Suite d’une annonce

  1. docteurdu16 dit :

    Bonjour,
    Aprendre, encore apprendre, se dire que ce que nous avons vécu, ce que nous vivrons, ce que nous avons imaginé vivre en prévision de ce qui pourrait se passer, du divorce prévisible entre ce que nous avions envisagé et la façon dont nous avons finalement réagi, n’est rien par rapport au ressenti des personnes à qui nous parlons, des personnes devant lesquelles nous nous comportons. Et cetera.
    Mais je ne peux m’empêcher de faire du corporatisme et de parler de la position particulière des médecins généralistes : notre vraie différence avec la médecine hospitalière c’est la durée. Notre vraie particularité vient de ce que nous avons connu le patient non ou malade, sa femme ou son mari, ses enfants, ses petits-enfants et ses grands-parents, c’est selon, et qu’après, je dis bien après, dans les jours qui viennent comme dans les mois et les années, nous les reverrons et nous les revoyons. Nous ne pouvons oublier. Il est donc nécessaire que nous soyons attentifs à tout, à la médecine et aux soins que nous délivrons comme aux mots que nous prononçons et au non verbal en général.
    Bonne journée.

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