Le cochon a tué mes reins

Le régime alimentaire est une des bases de la prise en charge néphrologique. Quand on me demande à quoi sert un rein, je réponds toujours la même chose: « à être libre ». Le rein permet par ses capacités adaptatives exceptionnelles d’éviter que vous ne mourriez d’œdème aigu du poumon après avoir ingéré une pizza, d’hyperkaliémie après la banasplit qui suit la pizza et il évite que vous ne soyez hyponatrémique lors de vos saouleries à la bière. Il vous permet de manger et boire ce que vous voulez quand vous le voulez et comme vous le voulez, bien évidement en respectant certaines limites. N’essayez pas la bouteille de sauce soja cul-sec, risque élevé de décès après cet apport majeur en sel.

Parmi les conseils diététiques, le plus classique est celui de limiter l’apport en protéines. Un essai récent confirme que la réduction drastique en protéines avec des cétoanalogues permet de retarder la mise en dialyse. L’intérêt du régime limité en protéines a été largement remis en question après l’étude MDRD. Je pense que limiter les apports en protéines entre 0,6 et 0,8 g/kg/jour est une bonne pratique. Quand on voit dans les temps héroïques de la néphrologie l’utilisation des régimes très limités en protéines pour passer le cap lors des poussées d’insuffisances rénales aigües, cette pratique de limitation d’apport me parait intéressante, ne serait ce que pour limiter certains symptômes urémiques, si ce n’est pour ralentir la progression de la maladie rénale chronique (MRC). Une question fréquente posée par les diététiciennes est « Est ce que toutes les protéines sont égales ? ». Il y a très peu de données dans la littérature sur le sujet. Je viens de tomber sur ce remarquable papier récent d’une équipe de Singapour.

porky-and-daffyLes auteurs ont suivi pendant 15,5 ans en moyenne une cohorte de 60198 personnes âgées de 45 à 74 ans. A l’inclusion, les personnes étaient soumises à un questionnaire alimentaire drastique. Les auteurs se sont intéressés à l’impact sur la fonction rénale, en prenant un critère dur la mise en dialyse, de la consommation de protéines dans cette population dont nous ne connaissons pas la fonction rénale. Il doit y avoir quand même des insuffisants rénaux chroniques car pour l’analyse 110 patients déjà en stade 5 à l’inclusion sont exclus.

Les auteurs étudient l’apport en protéines totales et de différentes sources, viande rouge (bœuf, porc, mouton), volaille, poissons, œufs, produits laitiers, soja et légumes. 97% de l’apport de viande rouge est représenté par du porc. En pratique, ils ont étudié l’effet de la viande de porc contre les autres sources de protéines. Les résultats sont passionnants. Ils ont divisé leur population en quartiles en fonction de l’apport en protéines totales puis de différentes origines. Les groupes ne sont bien sur par identiques, mais il y aura des ajustement pour toutes les variables pouvant influencer le risque de survenue de MRC stade 5.

L’analyse pour l’apport en protéines de toutes origines ne trouve pas d’augmentation du risque après ajustement pour le groupe avec apport élevé.  Pour la viande rouge, le résultat est, plus vous mangez de protéines porcines plus votre risque d’avoir une insuffisance rénale chronique sévère augmente. Le risque absolu est faible dans cette population (951 cas incident d’IRCT sur plus de 60000 personnes, vous remarquerez que pour obtenir un effet visuel les auteurs sont obligés de faire partir l’axe des y de 0,95 et pas de 0), mais il y a un impact indéniable de la viande rouge. Cet effet résiste à tous les ajustements.

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Si on ajoute, en plus des patients avec une MRC stade 5, ceux étant mort de MRC, les résultats sont superposables. Manger de la viande rouge n’est pas bon pour les reins.

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Il n’est jamais vu d’effet ou même de tendance délétère pour les autres type de protéines. Il existe une tendance non statistiquement significative pour un effet protecteur des protéines d’origines végétales.

Les auteurs ont ensuite fait une simulation de substitution de protéines par d’autres. Il s’agit juste d’un calcul et en aucun cas d’un effet réellement observé. Les résultats obtenus sont impressionnant remplacer une portion de 90 g de porc par 90 g de volaille réduit de 60% le risque d’avoir une insuffisance rénale chronique terminale, pour 50 g d’œuf ou 80 g de soja/légumes ce sera autour de 50%.

redmeat_ckd_2Cet article est important pour les néphrologues et pour les patients voulant limiter les agressions contre leur reins.

Il donne très envie de refaire un essai interventionnel de l’effet de la consommation réduite des protéines chez des patients avec une insuffisance rénale chronique en comparant trois groupes, un groupe autour de 1 g/kg/jour de protéines sans viande rouge, un groupe limité à 0,7 g/kg/jour toutes protéines, et enfin un groupe limité à 0,7 g/kg/jour avec éradication complète des viandes rouges.

En attendant, qu’en retenir ? Malgré le nombre réduit de cas d’IRCT dans ce travail, la consommation de viande rouge semble avoir un impact sur le risque rénal. Vous remarquerez que les apports moyens dans le quartile le plus haut est seulement de 50 g/j ce qui est peu par rapport à une population occidentale. Ceci conforte mon idée que ne pas manger trop de protéines est bon pour la santé. L’origine des protéines a un impact. Un conseil de bon sens est de recommandé l’éradication de la viande rouge (porc, bœuf, mouton) du régime des patients à risque ou avec une maladie rénale chronique. Nous pouvons nous passer de manger de la viande rouge sans aucun risque pour notre santé. J’aurai tendance à privilégier dans la substitution les protéines d’origine végétale.

En plus d’être bon pour la santé humaine réduire la consommation de protéines animales, en réduisant la production de ces dernières aura un impact bénéfique sur l’environnement.

Santé humaine et santé environnementale se rejoignent sur l’importance de limiter notre consommation de viande rouge. Il pourrait s’agir d’un objectif simple de santé publique et d’écologie. Il faudra juste affronter le lobby des producteurs de viandes, ce qui demandera un peu de courage politique.

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12 réponses à Le cochon a tué mes reins

  1. De Beaurepaire jacques dit :

    La « mode » est à surveiller l’etat nutritionnel des personnes âgées notamment en ehpad avec des dosages régulier d’albumine et de pré albumine avec pour consigne une augmentation des apports en protéines dès que les taux sont « anormaux »… Souvent avec une fonction rénale altérée . Qu’en penser? Votre article me met le doute !

    • adèle dit :

      J’attends avec impatience la réponse de Perruche..
      Il me semble qu’en EHPAD le risque de mourir d’une conséquence de la « spirale de la dénutrition », en particulier d’infection, est supérieur d’une façon générale à celui d’insuffisance rénale, d’autant que la durée de vie en EHPAD est de l’ordre d’un an pour les personnes qui y rentrent actuellement.

    • PUautomne dit :

      La réponse est très simple et évidente, l’état nutritionnel est plus important que le pronostic rénal, surtout chez des sujets âgés qui ont un risque supérieur de décès à celui d’insuffisance rénale chronique terminale. Le travail que je cite étudie des patients sur 15 ans, il est assez rare d’avoir une survie de 15 ans en EHPAD je pense.
      Même si vous prescrivez des régimes hyperprotéinés l’expérience montre qu’il est difficile d’arriver chez des sujets agés à dépasser le g/kg/jour, sauf à avoir des équipe très motivées.
      Cet article de plus devrait vous détendre car le message est les protéines totales ont un impact limité, ce qu’il faut réduire, c’est les viandes rouges. Je pense qu’il est assez facile de substituer par exemple du steak par de l’oeuf par exemple ou des protéines végétales en particulier dans les légumes secs.
      Je pense que le problème chez le sujet agé dénutri est aussi une carence en apport calorique.

    • Paul dit :

      Oui l’alimentation en Ehpad est un sujet majeur qui n’est pas bien suivi. Qu’en pensez-vous Jacques ?

  2. Merci pour cette revue. La possibilité d’un biais me chatouille l’esprit : le porc (97% de la viande rouge dans l »étude) se mange souvent très salé sous forme de bacon, de saucisson de jambon.
    Le sel pourrait-il constituer un facteur de confusion ?

    • PUautomne dit :

      Le sel pourrait sauf que le nb d’hypertendus est moins important dans le quartile apport important en protéines viande rouge et que la consommation de porc en Asie se fait plutôt sous d’autres formes que tu cites he crois.
      C’est toujours le pb avec ce genre d’étude. Seul de l’interventionnel donnera la réponse.

  3. Ping : Un risque de cochon | PerrUche en Automne

  4. miscussdomi dit :

    Bonjour,
    Qu’en est-il des protéines de lait, genre whey très utilisée dans les milieux sportifs comme la muscu?
    On sait que le lait n’est pas bon pour la santé, mais si on isole ses protéines en virant la caséine et le lactose, est-ce de la bonne protéine?
    Cordialement

    • PUautomne dit :

      Mon opinion est qu’un régime alimentaire normal est suffisant. Il n’y a aucune raison à un apport excessif en protéines. L’énorme problème de ces compléments alimentaires et que personne ne sait ce qu’il y a vraiment dedans. Je soupçonne certains d’ajouter un peu de stéroïdes pour rendre la poudre plus efficiente.

  5. Marie dit :

    Dans ma pratique de néphropédiatrie, chez les enfants avec un rein unique ou une maladie rénale chronique, je donne comme conseil de néphroprotection la limitation des apports en sel et en protéines (en citant viande, poisson et oeufs). Penses-tu que je devrais modifier mon discours et m’en tenir aux viandes rouges?
    Y a t il d’autres études d’allure aussi robuste allant dans ce sens?
    Merci beaucoup 🙂

    • PUautomne dit :

      Non pour l’instant je pense qu’il faut continuer un discours global sur les protéines mais en insistant sur la viande rouge. À ma connaissance pas d’autres data sur ce sujet. Nous espérons pouvoir en produire chez le dialysé dans qq mois.

  6. Ping : Du cochon aux plaquettes | PerrUche en Automne

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