« Je te donne son numéro d’hospit »

« Allo, c’est bien ici les avis néphro? »

« Oui, que puis je pour vous? »

« J’ai un patient qui à la créat qui monte, je peux t’en parler? »

« Oui bien sur, je… »

« Je te file son numéro d’hospit comme ça tu peux regarder les bilans. »

« Je préfère son nom et son prénom. »

Tout patient entrant en hospitalisation a un numéro. C’est le premier pas dans la structure, aller au bureau des entrées pour avoir le numéro et les étiquettes, surtout les étiquettes qui sont le sésame sans lequel rien n’est possible.

Depuis que je fais ce métier, je déteste utiliser le numéro d’hospitalisation comme je déteste qu’on me dise le monsieur de la chambre X. J’ai toujours appelé les patients par leurs noms, même si pour moi c’est difficile. J’ai une très mauvaise mémoire des noms, encore plus des chiffres. C’est devenu une habitude de demander le nom et jamais le numéro, même si je reconnais le coté pratique de la série de chiffres surtout pour les fortes homonymies. J’avais un peu oublié l’origine de cette obsession du nom.

En ce moment, je lis un formidable livre d’histoire, « l’Europe en Enfer » de Ian Kershaw.

Résultat de recherche d'images pour "l'europe en enfer"Hier soir, j’ai lu ces phrases de Primo Levi.

20161126_211435Je me suis alors souvenu d’où me venez cette angoisse devant l’anonymisation dans une structure. Que les choses soient bien claires, je n’ai jamais associé, un hôpital à un camp de concentration, les soignants à des nazis et les patients aux juifs ou aux autres victimes du système concentrationnaire. Nous utilisons les chiffres car c’est plus rapide, plus efficace pas dans le but de détruire l’individu en niant son identité. Mais cette expérience essentielle du XXé siècle nous rappelle les risques de transformer une personne avec son histoire, ses convictions, préférences, en objet. La première étape est l’anonymisation, du moins dans la culture occidentale. Il est important d’appeler les patients par leurs noms et prénoms, toujours.

Je n’ai jamais lu Primo Levi, par contre j’ai été totalement bouleversé par la lecture de « La Destruction des Juifs d’Europe » de Raul Hilberg. Je l’ai lu lors de sa parution en France, j’étais en deuxième année de médecine. L’expérience concentrationnaire y est décrite avec une précision incroyable, des racines du mal jusqu’à son acmé. La déshumanisation joue un rôle majeur pour autoriser le génocidaire. Transformer l’être humain en numéro anonyme permet d’en faire une chose, ceci rend plus facile la mise en place du processus d’industrialisation de la mort. Après cette lecture, que je ne peux que conseiller, je n’ai plus jamais pu remplacer un nom par un numéro. J’ai peut être tort d’avoir été si sensible. C’est si ancré en moi que je suis incurable. Une lecture même très aride peut changer profondément certains de nos comportements. Les nazis l’avaient bien compris eux qui ont brulé tant de livres.

Je vous conseille aussi la lecture du livre de Kershaw. Il me parait de salubrité publique en ces temps de doutes, de dérive toujours plus droitière, de plonger dans l’histoire récente de notre continent. Malheureusement, l’histoire ne nous apprend rien mais au moins nous pouvons comprendre un peu mieux ce qui s’est passé et ce qui nous arrive.

Je désamorce immédiatement les commentateurs bien intentionnés qui viendront me faire le coup du point Godwin. Je me l’accorde de très bonne grâce spontanément.

Résultat de recherche d'images pour "point godwin"

Ce contenu a été publié dans Histoire, Médecine humeur. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à « Je te donne son numéro d’hospit »

  1. Emeline dit :

    Ok pour la déshumanisation mais juste nom prénom ça peut être léger ( et je ne parle même pas du numéro de chambre!!!) dans les règles de l’art, Date de naissance puis nom, prénom comme ça tu limites le risque de confusion identitaire et tu ne traites pas un numéro.

  2. tellinestory dit :

    Vous êtes mûr pour lire « Si c’est un homme ». ( Et puis le « Système Periodique » après)
    Sinon, j’ai eu une assez bonne mémoire du nom des enfants que je voyais passer jusqu’à une date récente. Maintenant que les parents choisissent volontiers des prénoms rares, exotiques ou carrément fabriqués de novo, je m’aperçois que c’est beaucoup plus difficile. Comme s’ils ne pouvaient s’ancrer dans mon propre registre.
    Ou bien c’est l’âge, hein…

  3. Jips dit :

    Pendant mon enfance je suis allé dans des colonies de vacances d’une association nommée AROEVEN, qui mêlait des enfants de « famille normale » avec des enfants de la DDASS. Ces derniers m’ont appris que dans les foyers on les appelait par leur numéro.
    Je suppose (j’espère) que ça n’est plus le cas, mais plus que tout le reste c’est ce qui les choquait le plus.

  4. Eschylle dit :

    Enfin une deux-pattes de qualité ! Oui, appeler l’autre autrement que par son nom, son prénom ou son surnom, c’est de dédeux-pattiser, lui enlever toute possibilité de conscience.
    Nous, les chats, nous nous miaulons toujours nos noms, entre nous.
    Exprimer le nom de l’autre, c’est animer l’énergie qui l’entoure, celle dont nous sommes tous issus.
    Belle continuation !
    Eschylle

  5. wain" dit :

    Tolkien disait, par la voix des Ents, que « les vrais noms racontent l’histoire des gens auxquels ils appartiennent ». Autant dire que les numéros, malgré leur unicitié, en sont bien loin.

  6. la loutre dit :

    Bonjour,

    Ces processus de déhumanisation/animalisation à l oeuvre dans les dynamiques génocidaires sont tres bien decrits,analysés et documentés dans l’ouvrage de Christian Ingrao ,un universitaire specialiste de la question »Les chasseurs noirs : La brigade Dirlewanger »
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Ingrao
    .Ouvrage rigoureux,mais accessible,la preuve je l ai lu.Bon,ça plombe un peu l ambiance forcément,les nourrisons eclatés comme des petits chatons sur les murs ou brulés vifs dans les granges avec leurs familles.L’auteur nous fait grace de ses émotions,vu que c est pas le propos.A des années lumiéres d un voyeurisme complaisant,les faits,dates,les sources,les zones d ombre.Pour l’info,les hommes composant le noyau dur de cette brigade etaient des droits communs multirecidivistes du braconnage,entres autres et déliberement selectionnés sur ce critere.Bref tres interessant,et dérangeant.
    Du coup , j y repense qd je me prend à traiter quelqu un de blaireau,de tanche,larvasse ect..
    Et sinon,tout pareil ,autoattribution du ptit bonpoint,c est bientot l heure du gouter

Répondre à la loutre Annuler la réponse.