« Exit le fantôme » de Philip Roth et Marie-Claire Pasquier

La littérature est un formidable moyen d’explorer les sensations, sentiments, expériences des autres. La littérature est une formidable porte vers l’altérité pour peu que l’auteur ait du talent et le lecteur l’envie de s’ouvrir à cet autre. Depuis quelques années, je vois beaucoup de patients venant d’urologie. L’écoute de ces hommes ou de ces femmes souffrant de leurs vessies pathologiques (absente ou dysfonctionnelle) m’a appris à ne plus négliger ce que certains appellent un peu dédaigneusement (je fus de ceux là) du fonctionnel. Il faut écouter le souffrance de ces personnes incontinentes. La difficulté d’une vie de relation quand on perd la maitrise de ses sphincters, l’odeur, l’humidité, la honte, cette espèce de retour vers la petite enfance, très invalidant aussi bien dans la vie sociale que personnelle.

Nos études ne nous apprennent pas à mesurer comme une vessie continente est importante. Elles ne nous apprennent à l’écoute empathique de ces patient(e)s et surtout à la préservation de cette fonction importante ou à sa reconstruction. Combien de femmes négligent, par honte, de consulter tôt concernant les petites fuites ou les difficultés mictionnelles? Combien d’hommes pour éviter un toucher rectal vont retarder la consultation jusqu’à claquer leur vessie et se retrouver en dialyse? J’ai la chance de travailler avec des urologues qui s’intéressent beaucoup au fonctionnel. Ils m’ont fait prendre conscience de l’importance du bas appareil.

J’écris cette note pour tous les étudiants jeunes ou moins jeunes (j’ai la faiblesse de penser qu’un médecin est un éternel apprenant) qui pensent que l’incontinence ce n’est pas très grave. Il s’agit d’un conseil de lecture. J’ai découvert cet auteur récemment et je suis sous le charme. Ce texte est un grand roman sur la vieillesse, sur le désir, la mémoire, la maladie et bien sur la littérature.

Quand j’ai lu, la description du vécu d’incontinent du héros malheureux, j’ai entendu les témoignages de tous ces patients qui disent leur souffrance pour peu qu’on les laisse parler, témoigner. Il y a une incroyable vérité qui conjuguée au talent de conteur du Monsieur donne un sentiment de réel impressionnant. Pour comprendre ce qu’est que perdre sa prostate, sa continence et sa puissance sexuelle, il faut absolument lire ce roman. Sa lecture devrait être obligatoire pour tous les étudiants en médecine, tant il décrit bien cette expérience mais aussi celle de la perte de mémoire. Il s’agit d’un complément majeur à un apprentissage de la sémiologie, comprendre le ressenti derrière les symptômes, comprendre la honte qui bloque la parole. Je suis subjugué par le talent de Philipp Roth. Il y a bien d’autres choses dans ce livre (son analyse de l’épidémie de téléphonite portable est remarquable), pour tout médecin, c’est une lecture importante. Le style, le rythme, la qualité des descriptions et des dialogues, l’économie des mots montrent une maitrise absolue de la langue.

La littérature est une formidable porte sur l’âme humaine. Aimer les histoires est capitale pour faire ce métier, je ne connais pas de meilleure façon de raconter une histoire que d’en faire un roman. Merci à ce très grand Monsieur de la littérature mondiale pour ce très beau texte et à la traductrice pour son travail.

Je vous souhaite une très bonne lecture.

 

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2 réponses à « Exit le fantôme » de Philip Roth et Marie-Claire Pasquier

  1. François Kuentz dit :

    On peut aussi lire sur le même sujet :
    l’ablation
    de Tahar Ben Jelloun chez Gallimard (2014)

  2. Christophe B. dit :

    Cher Monsieur, je vous adresse ici, mon admiration…

    Pour diverses raisons:

    Premièrement, je trouve votre blog merveilleusement bien écrit, bien structuré. A la fois scientifique et précis, tout en étant littéraire et parfois poétique. Parfois emprunt d’une douce mélancolie…

    Deuxièmement, parce que j’adore la Néphrologie, un domaine médical que je trouve passionnant et fantastique… Je suis IADE (infirmier anesthésiste) et je peux donc mesurer chaque jour, la puissance de la physiologie rénale. Si je n’avais pas fait ma spécialité d’anesthésie, j’aurais volontiers travailler dans un service de Néphrologie.

    Troisièmement, votre amour de la culture, enfin, la vraie culture qui renforce l’âme humaine, qui forme la sagesse de l’Homme cultivé…

    Quatrièmement, je partage avec vous l’idée que, dans nos métiers respectifs, personne n’a jamais fini sa formation, nous apprenons toujours. Personne ne peut se targuer de tout connaître, et cela peuvent se montrer dangereux.

    Encore merci pour votre blog et continuez de l’alimenter allègrement, il me comble lors des longues nuits de garde ou d’astreinte au bloc opératoire.

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