Mémoires d’un frêne de Park Kun-woong traduit par Kette Amoruso

Je sais ça fait un peu prétentieux, mais j’aime bien France Culture. C’est la seule radio que j’écoute, en podcast, avec France musique (uniquement Open jazz). Une habitude qui remonte à mon post doc en Allemagne, déjà 10 ans, le temps passe. J’écoute surtout de l’histoire car j’en lis peu, le temps n’est pas extensible à l’infini,  mais comme j’aime ça, j’essaye de me tenir au courant. La fabrique de l’histoire fait une table ronde fiction le premier vendredi de chaque mois et en règle générale je suis d’accord sur les conseils littéraires. Ce mois ci, il a été fait l’éloge d’un roman graphique. J’ai eu de la chance la librairie dans laquelle je suis allé avait un exemplaire.

Park Kun-woong s’inspire d’une nouvelle de Choi Yong-tak ( si un éditeur avait la bonne idée de rendre disponible le recueil) pour aborder une histoire oubliée de la guerre de Corée, le massacre de la ligue de Bodo. Pour évoquer ce drame, 200 000 morts, l’auteur décrit l’assassinat par la police de 600 personnes dans un bois. Le témoin et narrateur est un frêne. Ce livre est une immense réussite, bouleversante. La guerre est décrite pour ce qu’elle est une boucherie immonde que rien ne peut excuser.

Le talent de l’auteur est de prendre le parti pris d’un arbre avec ce regard sur le temps long qui passe et l’intérêt de ce massacre de son point de vue d’arbre. C’est brillant, intelligent, sensible, terriblement humain. La description des trois assassinats chaque fois différent et pourtant tous semblables est saisissante. Les visages des hommes qui se transforme en citrouille est une trouvaille impressionnante pour illustrer la déshumanisation qui accompagne forcément le massacre de masse. La vie reprend toujours ces droits avec les insectes, les animaux, les végétaux qui profitent de cet apport inespéré de matières nutritives. La vie toujours plus forte. Arrive le temps du deuil, les familles veulent récupérer les corps, comment reconnaitre son fils dans cette masse de corps défigurés et déjà bouffés par les vers. C’est hallucinant.

L’économie de mots, le noir et blanc, nous font toucher du doigts l’horreur. Pas de rédemption possible pour ces assassins, pas de pardon, pas d’oubli, car l’arbre se souvient. Nous ne devons pas oublier. Cette œuvre est un remarquable message pour nous dire qu’aucune idéologie, religion, philosophie ne peut justifier de tuer l’autre.

La force de l’œuvre vient du talent de dessinateur, de peintre de Park Kun-woong, ses dessins sont magnifiques, tous, chaque vignette est superbe. Le choc nait de ça, la rencontre entre le pire de l’humanité et le meilleur. Le même talent et acharnement pour les deux faces de la pièce humaine, le bien et le mal.

Les ciels sont beaux, immenses, étoilés.

Les insectes sont magnifiques, grouillants et terrifiants. J’aime beaucoup cette araignée, il vous faudra tourner la page pour voir où elle arrive.

Les paysages de montagnes parfois à peine esquissés dans la brume du matin vous donnent envie de découvrir ce pays.

Enfin la forêt et l’arbre narrateur sont superbes. Rien ne sera épargné par la folie des hommes, pas même notre arbre-mémoire, on est jamais témoin d’un tel drame sans séquelle.

Je vous conseille de vous précipitez sur cette œuvre. Merci à la rue de l’échiquier d’avoir prit le risque de traduire ce fantastique roman graphique. L’édition est un écrin pour ce joyau d’intelligence et d’esthétique.

Mes conseils d’écoute et de lecture du week-end ne sont pas très gais. Le talent des passeurs me rend optimiste, il suffit que nous ouvrions les yeux et les oreilles pour ne pas céder aux sirènes du fascisme sous l’une ou l’autre de ses formes.

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