« L’énigme Tolstoïevski » de Pierre Bayard

J’aime la littérature russe. La découverte de Tolstoï à l’age de 16 ans, Guerre et Paix, puis sa redécouverte à 35 avec Anna Karénine, dans le même temps la lecture du Joueur vers 17 ans, puis des Frères Karamazov à 25 et des Démons vers 39 ans, de Dostoïevski, ont fait que ces auteurs m’ont toujours accompagné depuis l’adolescence. Je n’ai jamais pu me décider vers qui aller ma préférence. Pierre Bayard vient de m’apporter la solution, il s’agit du même auteur, Tolstoïevski. Les éditeurs, la critique, les biographes, les lecteurs ont préféré scinder l’œuvre de ce génie, heureusement l’auteur, de ce réjouissant et brillant essai, nous livre la vérité, les deux maitres russes ne sont qu’un.

Cette exercice de lecture critique illustre à merveille la théorie des personnalités multiples sous tous ses aspects fonctionnels. Ceci pourrait passer pour un simple morceau de bravoure, un exercice de style un peu vain. Le travail va plus loin, il dépasse cet écueil. Il est, si nous l’acceptons, une passionnante approche pour explorer notre psychisme et tenter de comprendre certains de nos comportements. Nos actes sont parfois en contradictions avec ce que nous pensons être notre moi profond. Nous avons une passion pour notre identité unique. Cette tentative de nous maintenir un et unique nous épuise. Henri Michaux l’a magnifiquement écrit dans sa postface de « lointain intérieur« . Son expérience de la multiplicité qui nous constitue tenait probablement à l’usage de quelques substances que la morale bourgeoise de son temps réprouvait. Jean-Luc Nancy m’avait aussi fait aborder cette question. Bayard en un prologue, trois parties et un épilogue va plus loin que l’accumulation de strates de « je » ou la modification de notre identité qui se remodèlerait en permanence (je reconnais avec son aide, la griffe de papa Freud). Nous sommes multiples, nous abritons plusieurs je qui forme un nous complexe. Son texte est d’une grande finesse, il utilise la littérature et les cas limites que représentent les héros de romans de Tolstoïevski comme des exemples, mais à travers ces histoires chacun se reconnaitra pour peu que vous renonciez à l’illusion de la personnalité une et indivisible ne changeant jamais avec son identité enfonçant ses racines dans le sol du terroir. Il n’est pas question je crois hors hautement pathologique de se dédouaner de ses responsabilités mais d’identifier nos personnalités pour mieux nous comprendre.

En 12 chapitres, il explore les obsessions du génie littéraire russe par le filtre des personnalités multiples.

  1. Saisissement: Où l’on voit comment l’expérience du coup de foudre est un traumatisme conduisant à penser que nous sommes plusieurs.
  2. Désamour: Où l’on voit que la disparition du désir est aussi effrayante que son apparition.
  3. Polyamour: Où l’on examine pourquoi il est inquiétant d’être éperdument amoureux en même temps de plusieurs personnes.
  4. Plurivalence: Ou l’on tente de comprendre comment il est possible de ressentir au même moment deux sentiments contradictoires.
  5. Passage à l’acte: Où l’on tente d’expliquer pourquoi il nous arrive parfois de faire n’importe quoi.
  6. Meurtre: Ou l’on se demande s’il ne conviendrait pas d’acquitter les criminels quand ils hébergent en eux plusieurs personnes.
  7. Auto-agression: Où l’on questionne notre tendance à nous en prendre à nous-mêmes.
  8. Culpabilité: Où l’on se demande pourquoi il nous arrive de nous traîner nous-mêmes devant des tribunaux.
  9. Suicide: Où l’on voit comment le sentiment d’être plusieurs peut conduire au suicide.
  10. Dieu: Où il est montré que la croyance en Dieu peut aider à réconcilier nos habitants intérieurs.
  11. Empathie: Où l’on montre pourquoi il est avisé, quand on est soi-même plusieurs, de s’intéresser aux autres.
  12. Société: Où l’on se demande s’il ne conviendrait pas d’accorder plusieurs droits de vote aux personnalités multiples.

J’ai repris les titres de ces 12 chapitres et leur incipit pour vous donnez envie d’aller découvrir ce champs des possibles  qu’est la théorie des personnalités multiples aussi bien pour l’analyse littéraire que pour réfléchir à vous. Pierre Bayard écrit bien, les extraits de Tolstoïevski sont toujours très pertinents et à la fin, nous avons très envie d’aller lire les ouvrages que notre fainéantise légendaire nous a fait éviter, pour moi l’Idiot, Résurrection, Le double, Souvenirs de la maison des morts, le bonheur conjugal. En même temps que je lisais cet essai, j’écoutais « la compagnie des auteurs » sur Pessoa, j’y ai vu un signe me disant de ne plus attendre pour enfin me plonger dans le maitre lisboète.

Cette lecture pourrait paraitre centré uniquement sur l’individu, en fait cette approche permet, par la possibilité de l’empathie qu’autorise la multiplicité, de mieux comprendre l’autre. Cet outil théorique autorise une explication sur notre refus de l’autre. Pourquoi nous nous replions sur nous même? Pour accepter le différent, l’altérité, il faut accepter de ne pas être unicité figée mais mouvant, changeant voir peut être pluralité. Ce n’est pas si simple à l’échelon d’une personne, imaginez à l’échelon d’une nation ou d’une planète. Je trouve cette lecture réjouissante, commençons par nous comprendre, nous accepter, pour pouvoir nous ouvrir aux autres et ainsi être plus heureux. Nous ne pouvons finalement agir que sur nous pour faire bouger les choses.

Moi et mes autres mois vous recommandons vivement cette joyeuse lecture. Elle m’a fait autant d’effet qu' »Il n’y a pas d’identité culturelle » de François Jullien. Je crois que la lecture de Philippe Roth (opération Shylock ou contrevie, pour mes lectures récentes) à la sauce Bayard serait très intéressante. C’est amusant, je retrouve dans ma liste de lecture, un texte qui a aussi à voir avec ça « Pour en finir avec la question juive » de Grumberg. Ce livre est une très belle illustration du drame de ne pas accepter ses personnalités multiples pour à tout prix coller à ce fantasme dangereux de l’unique.

Je voulais vous parler de l’effet que cette lecture avait eu sur ma vision du spectacle de fin d’année d’une de mes filles. Ce sera pour une autre fois. Mes personnalités multiples ont un point commun la procrastination.

Je finis par un petit conseil musical. Si vous ne l’avez pas déjà fait, écoutez de toute urgence le dernier album de Monsieur Kamazi Whashington.

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