La Première Année de Jean-Michel Espitallier

Je n’aurais jamais du lire ce livre. Un auteur que je ne connaissais pas, un sujet dont je croyais avoir fait le deuil, une maison d’édition chez qui je n’avais jamais rien acheté, un ouvrage avec une couverture médiatique modeste et ma fuite devant le concept de rentrée littéraire. Toutes ces raisons faisaient la rencontre avec ce texte improbable voir impossible, et pourtant.

Nos plus belles découvertes sont parfois le fruit du hasard, d’une errance, d’une erreur, d’un échec. L’aléa nous prend au dépourvu. Il faut l’accepter, le saisir, oser, essayer, l’attraper. Mardi en début de soirée, je faisais la cuisine en écoutant des podcasts, France culture, une fabrique de l’histoire se finit et enchaine ce que je croyais être la compagnie des auteurs. A mon grand désespoir, c’est la compagnie des poètes. Je n’écoute jamais cette émission, je ne l’ai jamais écouté, une forme de refus radical (stupide) à écouter des poètes parler. Ne me demandez pas pourquoi, je lis de la poésie, j’aime même ça, voir beaucoup ça. Par contre entendre parler de poésie m’ennuie. Ma réaction: « Sur France culture, ils sont vraiment nuls même pas capable de mettre les bonnes émissions ». Tu télécharges pour rien, tu perd un peu ton temps. J’ai les mains dans la tambouille. Je ne peux pas changer. J’écoute d’une oreille distraite, ça va parler du temps, le sujet m’intéresse. L’animatrice présente les invités, je ne connais ni l’un ni l’autre. Elle commence à présenter le premier livre, un récit, le récit d’une première année de deuil. Je ne suis pas encore très concentré et l’auteur parle d’une voix douce, agréable après un morceau des Beatles. Un homme qui aime les Beatles ne peux pas être fondamentalement mauvais. Son ton, son rythme est agréable. J’écoute plus attentivement. Je suis saisi. L’émission est très agréable. Le propos me happe. Et tout bascule, vers la fin de l’interview l’animatrice ou l’auteur donne la date du jour de la mort, un trois février. Je suis tétanisé, paralysé. Je suis saisi par la date. Lire devient une urgence.

Le 3/02 est une date particulière, si pour Jean-Miche Espitalier, c’est 2015 pour moi c’est 2003, 12 ans séparent ces deux jours. Ces deux jours qui ont éparpillé les mille et une pièces de nos puzzles intimes appelés identités. Nos histoires n’ont rien de similaires voir sont antagonistes. Une femme, un fils, un cancer, un on ne saura jamais, une agonie, la brutalité. Et pourtant, passé l’avant, le temps de la vie, je suis troublé de lire des mots que j’aurai pu écrire si j’avais eu du talent. J’ai péniblement essayé de raconter par petits morceaux mon histoire (une semaine) d’après la perte d’Oscar (O). J’aurai pu lire ce texte d’une traite, je n’ai pas voulu. J’ai lu précisément sans prendre de notes alors que j’en mourrais d’envie, pour pouvoir relire des morceaux entiers quand je chercherai des phrases particulièrement brillantes.

Être un poète est beau, il permet de transformer ses émotions en mots et de pouvoir les transmettre à l’autre. Ces mots m’ont remué comme une tempête. Je croyais, on est toujours naïf, pouvoir lire sans risque un texte aussi fort. J’ai pleuré. Je me suis souvenu, de l’absence insupportable qui l’est toujours. Je me souviens de cette passion des chiffres, des jeux avec eux, chaque 3 février, je pense à l’age qu’il aurait, à ce qu’il aurait pu être et ce potentiel qui est un vide. Je voulais vivre pour lui, je réalise que je n’ai vécu que pour moi. Sa mort a ravagé ma vie, ma façon de voir le monde, j’ai été pris dans ce temps si particulier. Les rares souvenirs d’oscar sont là figés à jamais. L’envie de mourir et surtout de ne pas mourir car ce serait comme le faire. Vivre ce passé au présent de l’indicatif, toujours. Le temps est devenu autre chose pendant des années, bien sur ça va mieux, mais lire, replonger me fait me rendre compte à quel point j’ai trahi la mémoire de ce fils. Mon absence de talent est la trahison. Incapable de raconter son histoire correctement pour en faire une petite œuvre pour lui, pour qu’il reste dans la mémoire des gens par de la la mienne, car un jour je vais mourir, sa mère aussi et qui restera-t-il pour se souvenir de ses petits pieds, de ses yeux et de son corps, des espoirs, des attentes, personne. Je suis triste.

Ce livre est un grand livre sur le deuil, sur sa mécanique. Je ne sais pas si le deuil est identique pour tout le monde, si la perception du temps et de l’absence, de la mort et de la vie sont les mêmes pour tous, pour moi, son cheminement est exactement ça. Ce sentiment d’effritement, cette envie de capturer les instants, ce besoin de raconter sans fin et des petites choses qui se fixent. J’aurais bien du mal à donner un morceau de musique très emblématique de cette période. Par contre je peux dire dans quel livre j’ai fui l’arrivée du croque mort, de la SF, honor Harrington. Il faudrait que je relise entièrement la série.

Ce livre est mon expérience de deuil. Je remercie son auteur d’avoir pu mettre des mots si justes, si beaux sur cette expérience. Je ne peux que conseiller à tout un chacun de le lire pour que Marina vive encore. Je ne peux que conseiller à des médecins, des étudiants en médecine, à des personnes qui devront un jour affronter l’autre avec un deuil, pour celui qui un jour devra affronter l’expérience du deuil de l’aimé, de lire ce livre. Se préparer ne sert à rien, mais comprendre ce que certains peuvent ressentir et vivre dans ce traumatisme, ce bouleversement, ce tsunami émotionnel qu’est la perte. Ceci peut être utile pour mieux accompagner, pour être patient, pour comprendre juste l’autre qui souffre de façon incompréhensible.

Pour décrire la semaine suivant la mort d’Oscar je lui avais prêté mon clavier. Il a encore envie de tapoter.

Dis Jean-Michel, tu as fait pleurer mon père. Je croyais qu’il allait mieux manifestement ton histoire l’a ému. Il faudrait peut être que je lise ton bouquin pour comprendre ses premières années après ma mort. En tout cas je te remercie. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas autant pensé à moins. Ça fait du bien de réchauffer les morts de temps en temps. J’aime bien qu’on me remue, qu’on vienne me titiller, avant c’était plusieurs fois par heures, après ça s’est espacé mais c’était quotidien et puis depuis quelques années c’est moins régulier, comme si je n’avais pas besoin qu’on pense à moi. Ne me demande pas si j’ai vu Marina, tu connais la réponse. Dans cet ailleurs de la mort personne ne se rencontre, en fait maintenant je la connais. Mon daron forcément m’a nourri de son élégance, de son charme, de son odeur, les musiques aussi, tout ce que tu as mis dans ton bouquin. Mon père est un peu prétentieux, il est médecin tu vois comme ils sont. Alors ses compliments, tu peux vraiment les prendre pour des compliments car il est un peu avare de ce coté là. Il n’ose pas le dire mais il y a un truc que tu lui as appris. C’est le son de la mort. Il est un peu sourd, ou as très futé, voir les deux, mais c’était évident ton son de la mort et bien ça l’a scotché. Il n’en revient pas de ne pas avoir trouvé ça tout seul. Il faudrait vraiment que je le lise ton bouquin.

Voilà c’est fini.

Ce livre est indispensable. Les mots sont beaux mais aussi l’objet en lui même. Il a été fait un très beau travail sur la taille du texte, sur son découpage, sur ses couleurs, sur les typographies. Ce bel ouvrage rajoute à l’expérience littéraire. Il ne manque que la bande-son.

Je n’ai mis aucune citation, ce texte doit être lu dans son intégralité. Je vous dois la possibilité de la découverte. Chacun ressentira l’effet de la poésie au gré de son humeur, de sa sensibilité. Je meurs d’envie de ce petit jeu de la citation, tant certaines phrases sont des fulgurances, mais non. Lisez, lisez, plongez dans ce merveilleux et terrible récit.

Je profite de cette note pour partager mon album du moment. Night Walker de Vincent Peirani. Rien à dire, juste écoutez, ce morceau est une belle conclusion car elle n’est pas de moi.

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14 réponses à La Première Année de Jean-Michel Espitallier

  1. Baktoui dit :

    Émouvant…

    Ce texte d’Oscar, cet article, ce poème, me renvoie à de sombres heures que je pensais loin et dont je me pensais détaché.
    Merci pour vos inspirations et vos découvertes que vous nous partagez sur vos pages.

  2. topolou66 dit :

    je ne sais pas si j’aurais le courage de lire cet auteur ayant perdu un bébé moi même, dans une sorte d’indifférence générale : étant interne en médecine , je devais finir mes stages point final.. peu importe l’hématome rétroplacentaire, la CIVD, la chance d’avoir survécu grace à une super anesthésiste, la fatigue etc..
    Je peux vous dire que vos textes m’avaient considérablement émue, j’en avais pleuré… je pense quant à moi que vous savez parfaitement écrire.

  3. Nicolas dit :

    Merci d’avoir pris le temps d’écrire vos émotions, vos sentiments, c’est plein d’humanité.

  4. Lucile dit :

    C’est beau.

  5. Laure dit :

    Pour moi cela fait 10 ans et c’est vrai j’ y pense moins, on vit et oui parfois on pense qu’on l’a trahi….
    Merci pour cet article qui a dû vous coûter bien des larmes et des émotions enfouies mais qui peut être va inciter beaucoup de personnes à lire ce livre…

  6. Starling dit :

    Je trouve au contraire que vous avez remarquablement écrit à ce sujet. Vos premiers billets m’avaient émue aux larmes, tout comme celui là, et j’y repense régulièrement. Je ne suis probablement pas la seule, donc non, vous n’avez pas trahi la mémoire de votre fils.

  7. Lydia dit :

    Souvent après un deuil , « on fait » au lieu « de dire »….
    Aujourd’hui, vous avez « dit ».

    Merci d’avoir partager tout cela avec nous.

    Votre fils est fière de vous!

  8. adenis-lamarre dit :

    Bonjour,
    A mon tour de vous remercier de nous faire découvrir un livre que je n’aurais jamais découvert sans le hasard de connaître votre blog. J’ai toujours eu le plaisir de vous lire, ne comprenant pas pourquoi, maintenant, à la lecture de votre dernier article évoquant des éléments de votre vie personnelle, je comprends tout, votre façon de penser, votre désir de faire connaître votre savoir, votre grande tolérance envers ceux qui n’utilisent pas, ou qui ne savent pas utiliser leurs outils professionnels, tout en étant ferme. Vous vous reconnaissez dans ce livre, vous ne savez pas si le cheminement est le même pour tout le monde. Effectivement, ce livre devrait être lu par tous ceux qui se préoccupent, à titre professionnel ou personnel de ce sujet, ils apprendront plus, ils comprendront mieux qu’en lisant un livre de théorisation sur le sujet, écrit par des gens qui n’ont jamais vécu la situation et qui donnent des leçons. Vous vous posez la question de savoir s’il n’y a qu’un cheminement identique pour tous ; je puis vous affirmer que non, pour avoir vécu deux fois le processus, dont une fois avec mon épouse. Un cheminement est comme une courbe sinusoïdale, deux courbes se recoupent en certains points nombreux, mais divergent voire s’opposent totalement sur d’autres. Tout dépend de la situation du moment, mais aussi du passé, surtout familial, de chacun. Ma dernière fille est décédée à l’âge de 11 ans, après une maladie de 3 mois, sans agonie, accompagnée en particulier par l’amour de sa mère ; après 3 mois d’errance diagnostique et thérapeutique. Tout à basculé un 15 août – un signe nous a t’on dit ! – au moment de sa première chimiothérapie alors que le résultat de la biopsie n’était pas encore arrivée, alors qu’elle est entrée dans un processus d’engagement cérébrale (les symptômes inquiétants qu’elle présente sont normaux, suite à trois appels successifs, nous ont dit les infirmières) ; elle a été débranchée, sur ECG plat après notre accord, trois jours après. Me concernant, j’ai fait ce qu’on appelle d’un horrible nom « faire son deuil » pratiquement avant son décès ; sans doute parce que j’ai tout écrit spontanément, pour ne pas oublier, plutôt, et sans le savoir, pour éviter de rentrer dans un processus de remémoration obsessionnelle. Son histoire est, je ne sais plus où, sur le net ; je n’ai jamais eu besoin d’y recourir pour me remémorer. La spontanéité sans savoir pourquoi est essentielle ; j’aurais écrit, sur demande dans le but annoncé de faire mon deuil, ça n’aurait sans doute pas marché (on ne se soigne jamais soi-même en ce domaine quand on sait l’objectif voulu) . A l’inverse, mon épouse a vécu un deuil de 17 ans ; tout a basculé un 25 décembre – un nouveau signe, pourrait-on nous dire -, elle s’est éteinte 3 jours après, après une agonie de 17 ans, suite à une prise en charge lamentable, c’est toujours lamentable après, qu’on ça ne marche pas, mais un médecin observateur (comme je le suis) voit au jour le jour tout ce qui ne marche pas dans le processus thérapeutique, sans rien dire, en subissant. Je vis donc un nouveau deuil, depuis 4 ans, peut être pour ressembler à mon épouse, après 40 ans de mariage, après avoir élevé 5 beaux enfants.

    Je continuerais toujours à vous lire avec plaisir.

  9. FYAD dit :

    Paroles et musique : merci.

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