« Un roman sans titre » de Thu Huong Duong

Un très grand livre, magnifiquement traduit en français, il parle de la folie des hommes et de la guerre. L’œuvre est marquée par trois activités essentielles de l’homme: manger, rêver et mourir.

La nourriture joue un rôle majeur, on meurt pour manger, on tue pour manger, on se socialise en mangeant. Le repas est une activité essentielle, de base pour survivre, mais aussi une source de plaisir, totalement superflu. Le texte pointe magnifiquement cette dualité de nos comportements alimentaires. Une des grandes réussites de l’homme, transcender une obligation physiologique pour en faire un objet culturel. Un des rares plaisirs autorisés pour ces combattants est celui de manger.

La place de l’alimentation traduit la réalité de la guerre, qui consiste pour le soldat de base à simplement survivre. Manger par son rituel montre à ces hommes qu’ils sont encore des hommes, capables de donner du plaisir aux autres et pas uniquement la mort ou des ordres. C’est passionnant de voir l’utilisation du repas par l’auteure, elle explore toutes les dimensions de la gastronomie. Au moment où nous nous gargarisons de notre gastronomie, ce livre montre à quel point manger est essentiel et n’est pas uniquement l’outil d’une identité culturelle.

L’identité humaine se construit autour de, préparer le repas, nourrir l’autre, le soigner.  Nourrir un enfant n’est il pas notre premier activité de soin. On nourrit l’autre, par ce média on fait du bien, on donne du plaisir. C’est très fort. La guerre ramène ces hommes à une situation archaïque, tuer pour ne pas être tuer, et pourtant on prépare au milieu de la jungle des repas gastronomiques et raffinés. Un magnifique hommage à cette activité si humaine, la cuisine.
L’autre grande activité du héros Quân est de rêver. L’activité onirique est essentielle pour la trame narrative et pour la survie du héros. Les rêves sont tous passionnant. Il faudra que je les relise pour en saisir toute la portée. Cette manière de mêler sans transition la réalité et le rêve dans une continuité narrative, comme si les rêves devaient être la réalité et la guerre, le cauchemar.

Ce livre est d’une richesse immense, lien avec la mère (« Nos mères: nous les faisons souffrir dans cette vie pour ensuite consoler leurs fantômes » p68), le frère, relation au père, l’amitié, la camaraderie, qu’est ce qu’un bon soldat, un salopard (« Pour la gloire nous avion tous renié » p39). Ceux qui cherche la société du soin doivent le lire. Quân a un désir permanent de soigner, il n’y réussi pas toujours, le soin est temporaire, mais il essaye toujours. Il soigne même les morts. Nous soignons tant que nous pouvons mais à la fin, la camarde est toujours la gagnante.

Il y a des scènes hallucinantes, en particulier, les fabricants de cercueils qui mangent la forêt pour la transformer en lit pour leurs camarades mourant au front. Les hommes qui dorment avant dans ces cercueils pour ne pas se faire dévorer par les tigres, essayer la mort, pour survivre…

Il y a des images magnifiques (« Une fumée trouble dans le désert infini de mon passé » p206), c’est une miniature, un tableau, les teintes, les lieux sont magnifiquement dessinés, c’est très beau.

Il y a un contraste permanent entre la douceur des paysages et de la nature et la brutalité de la vie. C’est le roman du tout est possible et surtout le pire (« A quoi bon s’enfuir. Ce sont les balles qui évitent l’homme. Personne ne peut éviter une balle » p44). Il n’y a jamais de transition entre les moments de joies et la bascule toujours brutale vers l’horreur. Il n’y a pas de faux semblants, de tours de passe passe, la vie dans toute sa crudité, sa beauté et son horreur. Je suis vivant, tu es mort. Je ne sais pas pourquoi je suis vivant à souffrir alors que toi l’aimé tu n’es plus là. Un immense livre sur la perte, sur le deuil, sur l’humanité tout simplement.

Un très grand moment de lecture que je conseille à tous, j’ai pris beaucoup de plaisir. Profitez en c’est tellement rare le bonheur comme le chantait le grand léo.
[audio: http://perruchenautomne.eu/musique/05%20Piste%205.mp3]

Une dernière citation: « Il régnait une odeur, une odeur qu’aucune littérature ne saura jamais dépeindre ».

Ce contenu a été publié dans littérature, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à « Un roman sans titre » de Thu Huong Duong

  1. mnl dit :

    jeudi, on voit ma nièce dans  » il y a longtemps que je t’aime » le film de Claudel (pas trop longtemps car c’est la doublure de Lili Rose ).

Laisser un commentaire