Les affres de la mémoire

Nord de la toscane, nous passons le col de Futa, une région très disputée pendant la seconde guerre mondiale lors de la remontée alliée. L’ensemble du massif est parcouru de sentiers et chemins de randonnées rappelant cette dramatique histoire. Le col était le point faible de la ligne gothique.

 

Au col de Futa, un étrange monument surplombe la vallée de la Sieve.

Un fin monument de pierres grises et noires s’élance à la conquête du triste ciel de ce milieu d’après midi toscan.

Les nuages découpent quelques lucarnes où le soleil s’engouffre pour éclairer les grises pierres.

La forêt nous entoure, noire sous les nuées grises. La masse de roche est tendue vers l’infini, cernée de sa progéniture, des milliers de pierres tombales.

Elles rappellent pour l’éternité, la mémoire de plus de 30000 soldats allemands tombés, dans les Apennins, au milieu des années 40.

Le cimetière allemand de Futa est un lieu de mémoire, mémoire d’une guerre un peu oubliée de nous français, drapés dans notre égocentrisme nationaliste, une guerre qui a laissé l’Italie meurtrie, brisée. Il aura fallu près de deux ans aux troupes alliées pour remonter la péninsule. Il suffit de lire Malaparte pour saisir la détresse de la botte au sortir de cette lutte. Ce lieu nous rappelle que les militaires sont les acteurs et les victimes des choix politiques belliqueux des dirigeants. La chair à canons est jeune, 18, 19, 23, 24 ans.

Avoir 18 ans et mourir en toscane en 1944, comme le grenadier Bruno Berberich, enterré face à la magnifique campagne toscane.

N’y avait il pas mieux à faire en toscane quand on avait dix huit ans que se battre et perdre la vie? Je regarde, les noms, les ages, promenade hypnotique, inquiétante. Je réalise que sur des centaines peut être des milliers de pierres sont gravés les mots « Unbekannter deutscher soldat ». J’imagine les familles qui ont perdu un fils, pas de corps, pas de certitude, espoir et désespoir. Ce fils, trop bien connu, est juste quelques mots sur un pierre grise au sommet d’une montagne italienne, soldat allemand inconnu. Ces jeunes hommes ont été tué deux fois, physiquement et symboliquement. Les hommes qui les ont conduits à la boucherie n’ont même pas été capables de garder la mémoire intacte de leur noms à leur corps. Étrange lieu de mémoire ne gardant pour de nombreuses dépouilles aucun nom, mémoire vide qui nous montre la folie de la guerre. Ces milliers de tombes sont un cri antimilitariste.

Ce lieu illustre la folie du troisième Reich. Comme les camps de concentrations où aucun nom n’est oublié, victimes dont nous conservons la mémoire grâce au registres maniaques des bourreaux. Traces pour les eux et vide pour les autres. Quelle folie, garder le nom des sacrifiés sur l’autel du racialisme et perdre celui des victimes protégeant la race. Chronos fou dévorant ses enfant jusqu’à faire disparaitre l’individu. C’est peut être l’essence du nazisme, faire disparaitre l’individu, pour que chacun ne soit qu’un rouage de la mécanique parfaite du reich éternel. Le code génétique de la dictature est écrit dans ce désir fou de noyer l’être dans un tout se fondant dans la figure du chef tout puissant et infaillible… Il est logique d’oublier le nom de ceux qui servent et de se souvenir des victimes qui ne peuvent pas entrer dans la le grand Un.

Col de Futa, un lieu de mémoire, de réflexion, si vous avez l’occasion de vous arrêter, sur la route entre Bologne et Florence, n’hésitez pas.

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7 réponses à Les affres de la mémoire

  1. Alexandre dit :

    Votre article est émouvant à plus d’un titre. Tout d’abord, votre style est touchant et élégant. Ensuite, vous faites vibrer une corde que j’avais un peu rangé dans un tiroir de ma mémoire. Mais pas assez profondément visiblement. J’ai en partie été élevé par une grand-mère qui avait « connu » 14, 40 et l’Indochine, d’où mon oncle avait miraculeusement survécu. J’ai beaucoup entendu parler de « la guerre ». Et du désespoir des civils.

    Les grands-parents de ma grand-mère avaient chacun perdu leur conjoint dans la guerre de 70. La généalogie de ma branche picarde est jalonnée de décès correspondant aux guerres. Combien d’Anglais, d »Australiens, d’Américains et bien sûr de Français ont péri dans les batailles de la Somme en 1917. Un ami australien me disait qu’un des plus importants cimetières australien se situait dans la Somme. Tous les Australiens connaissent le nom de ce village.

    Petit garçon, la guerre a fait partie de mon paysage. Mon autre grand-père résistant est mort sous les balles de la Gestapo. L’ouverture récente des archives et la rencontre avec des chercheurs m’a permis d’en savoir plus sur les dénonciations.

    Une rue à Paris célèbre la bataille de Solférino. Mais Solférino a été une boucherie innomable ! Au point de révolter un paisible citoyen suisse, Henry Dunant, qui fonda la Croix-Rouge.

    Ces lieux de mémoire que vous saluez à juste titre et avec l’émotion qui convient sont indispensables. Certes on n’arrêtera jamais la folie guerrière des assoiffés de sang mais si certains enfants peuvent prendre conscience de cette horreur, ce sera déjà cela. Baby steps…

  2. Alexandre dit :

    PS : la photo avec l’arbre est très belle.

  3. SophieSF dit :

    Merci, merci d’avoir écrit ce cri anti-militariste. Oh que oui, il avait mieux à faire à 18 ans qu’être chair à canon, anonyme en plus.
    La folie meurtrière des hommes fait froid dans le dos.
    Merci!

    • Alexandre dit :

      Ce n’est sans doute pas un hasard si je croise Sophie ici. Son récent article sur les horreurs de la guerre en Afrique (enfin je crois) rejoint votre indignation.

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