Reins et cétacés

Un papier intéressant 1-s2.0-S0021997515000353-main dans une revue que je ne connaissais pas Journal of Comparative Pathology. Les auteurs ont réalisés une étude anatomopathologique du rein des cétacés retrouvés ou capturés sur les cotes brésiliennes pendant 15 ans. Ils ont étudié 192 animaux essentiellement deux espèces: Pontoporia blainvillei (121 dont 91 capturés par l’activité de pêche) et Sotalia guianensis (22 dont seulement 6 capturés). Les autres espèces sont en petit effectif, trop petit pour dire quoi que ce soit.

Le résultat le plus étonnant pour moi est la fréquence des glomérulopathies car 17 pontoporia ont une glomérulite extra-membraneuse et 7, une membranoproliférative. Je ne suis pas sur que la GEM décrite ici soit bien ce que nous entendons chez l’homme. Il n’y a pas d’IF, ce qui me fait un peu tiquer. Le papier a été relu, on peut penser par au moins un auteur qui sait ce qu’est une « membranous nephropathy ».

La fréquence des glomérulopathies est assez impressionnante chez ces cétacés. On peut se demander pourquoi. Je vois deux hypothèses (j’élimine l’erreur diagnostique), soit il y a une exposition à un ou des polluants, soit une maladie génétique, voir un mélange des deux. L’exposition au mercure pour la GEM est probablement la meilleure hypothèse PIIS0272638613005994, dommage que nous n’ayons pas les concentrations tissulaires en ce toxique chez les animaux. J’ai rapidement regardé et il y a des zones avec de fortes concentrations de mercure sur les cotes brésiliennes.

Je me demande si les dauphins ont un syndrome néphrotique quand ils ont une GEM.

Comme on est en avril…

plus rapide

et comme mars vient à peine de mourir et qu’il fallait un peu de Brésil ici…

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Où on apprend que la vitamine D n’empêche pas les chutes et ne fait pas chuter la pression artérielle

Deux articles dans le JAMA internal medicine sur l’utilisation de la vitamine D, un essai randomisé 01714638-900000000-98960 et une méta analyse 01714638-900000000-98950 font encore une fois trébucher la glorieuse marche de cette panacée du XXIé siècle. Soyons sur que ses défenseurs attaquerons ces travaux de peu de foi, car avec la vitamine D nous sommes dans le dogme, le quasi-religieux.

L’essai randomisé avait pour objectif d’évaluer l’impact de l’exercice physique et de la vitamine D sur l’incidence des chutes mensuelles pendant 2 ans. Il y a quatre bras, (1) placebo et pas d’exercice, (2) placebo et exercice (entrainement physique deux fois par semaine pendant un an puis une fois par semaine), (3) vitamine D (800 UI) sans exercice et (4) vitamine D avec exercice. La population étudiée sont 409 femmes entre 70 et 80 ans ayant déjà fait une fois l’expérience d’une chute. L’essai est en double aveugle pour la vitamine D. le taux de chute pour 100 personnes années est de 118,2 dans le groupe 1, 120,7 dans le 2, 132,1 dans le 3 et 113,1 dans le 4. Il n’y a pas de différence significative. La vitamine D est inefficace dans la prévention des chutes, comme  la pratique d’une exercice physique. L’exercice avec ou sans vitamine D diminue les chutes avec lésions. En pratique, la prise de vitamine D n’empêche pas de tomber.

La méta-analyse a évalué l’impact de la vitamine magique sur la pression artérielle. 46 essais cliniques ont été retenus soit 4541 patients. Les auteurs ont fait deux méta-analyses, la première au niveau des essais, la deuxième au niveau des patients. Ils ont pu pour 27 essais récupérer les données de 3092 patients. Pour les méta-analyses, l’obtention des données patients est la Rolls. Les essais sont de petite taille (242 patients dans chaque groupe pour le plus gros, 13 dans chaque groupe pour le plus petit). Ils ne sont pas tous d’une qualité méthodologique irréprochable. Les résultats sont les mêmes dans les deux analyses. La consommation de vitamine D n’a pas d’effet sur la pression artérielle systolique ou diastolique, aucune analyse de sous groupes ne montre un résultat bénéfique. En pratique, la vitamine D n’est pas un antihypertenseur. Il ne sert à rien de la doser chez les hypertendus dans l’espoir qu’une correction d’un déficit améliore le contrôle tensionnel.

Ces deux études montrent qu’il ne faut pas trop attendre de la vitamine D en dehors d’un effet sur l’os. Ce sera ma chute, en attendant les grands essais randomisés.

 

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Et un peu de cardiologie velue

Dans une autre vie, je me suis, un peu, intéressé à la polykystose rénale autosomique dominante et au cil primaire. J’ai, un peu, publié sur le sujet. Mon dernier travail portait sur un phénotype cardiologique associé à un gène de ciliopathie. J’avais essayé alors de convaincre des cardiologues de s’intéresser à ce sujet. Je n’avais pas été très convaincant, puis j’ai changé d’orientation scientifique.

J’ai lu avec plaisir un très bel article publié dans Nature. Un des co-auteurs est G. Pazour, celui qui montra pour le première fois l’importance du cil primaire dans les maladies kystiques rénales à partir d’un modèle animal original, chlamydomonas. Ici, les auteurs ont utilisé la puissance de la mutagenèse chimique aléatoire (ENU) pour identifier des mutants avec des anomalies cardiaques transmises de façon autosomique récessive.

En pratique, ils ont fait des échocardiographies fœtales à plus de 87355 souriceaux in utero issues de 2651 lignées. Ils ont  identifié 218 mutants avec une cardiopathie congénitale. Cette approche évite de rater les anomalies associées à une létalité post natale. Les cardiopathies sont toutes confirmées par une autre approche, imagerie ou anatomopathologie. Le séquençage du génome de la lignée a permis de trouver le gène muté dans 91 cas de cardiopathies congénitales de transmission autosomique récessive.  61 gènes sont mutés. Dans 30% des cas, il est associé une hétérotaxie (anomalie de la latéralisation droite gauche). Les anomalies les plus fréquentes sont des double outlet right ventricules (DORV) et des anomalies du septum atrioventriculaire. Trente quatre des 61 gènes codent pour une protéine avec un rôle dans le cil, 22 sont impliqués uniquement dans la fonction du cil primaire. Quinze sur 61 codent pour une protéine impliquées dans la signalisation. Dix gènes sur 61 codent pour des protéines jouant un rôle dans l’endocytose ou la vésiculation. Les autres sont impliqués dans la transcription ou jouent sur la chromatine ou dans la composition de la matrice extra-cellulaire. Les découvertes de ce remarquable papier sont résumées dans cette figure.

nature14269-f2De nombreux gènes mutés sont responsables de pathologies chez l’homme.

Un des résultats qui m’a le plus intéressé concerne Pkd1. Les KO pour Pkd1 ont une cardiopathie, il a été décrit des anomalies du septum avec  ventricule unique. Il n’y a jamais d’hétérotaxie alors que chez les mutants Pkd2, elle est fréquente. Chez l’homme le fait d’avoir une mutation dans PKD1 est responsable de kystes rénaux, hépatiques mais aussi d’une cardiopathie. Dans 20 à 25% des cas, il est retrouvé une valvulopathie le plus souvent mitrale. Un trait phénotypique particulier des patients avec une polykystose rénale autosomique dominante est la précocité de l’apparition d’une hypertrophie ventriculaire gauche (HVG). Dans mon cours sur la PKD, je parle toujours de l’HVG comme une complication de la maladie. J’ai la conviction, sans preuve, que c’est une maladie des épithéliums mais aussi des cellules musculaires lisses et du myocarde. Cet article de Nature retrouve dans la lignée muté pour Pkd1 (p.I3695N) uniquement une hypertrophie biventriculaire au niveau cardiaque. Ceci est très cohérent avec ce que nous observons chez l’homme, bien que dans la supplementary data 1 ils allèguent qu’il n’y a pas d’anomalie cardiaque chez l’homme avec une mutation dans PKD1. L’isoleucine mutée est conservée chez l’homme, il n’a jamais été décrit de mutation à cette position (I3705). Ce phénotype murin confirme le rôle original de la polycystine-1 dans le contrôle du volume myocardique des ventricules. Il y a probablement une piste pour comprendre comment l’HVG se développe, chez des patients sans anomalie des polycystines. La biologie du développement a beaucoup à nous apprendre.

Je vous conseille la lecture de ce papier, surtout si vous êtes cardiologue. Il vous montrera l’importance de la fonction du cil dans votre organe préféré. J’ai la faiblesse de croire que son rôle ne s’arrête pas à la formation du cœur.

 

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Analyse d’effet indésirable par l’HAS

Je vous recommande la lecture de cette analyse de cas par l’HAS, en particulier la version PDF, plus complète. Il s’agit d’une erreur banale mais potentiellement grave d’infusion de solutés. La confusion est faite entre un soluté isotonique et un hypertonique. Les causes sont à plusieurs niveaux, allant du défaut de contrôle de la prescription au lit de l’enfant jusqu’à celle des problématiques de substitution de molécules ou de solutés dans les hôpitaux au gré des marchés ou rupture de stock, en passant par les confusions dues à des emballages trop similaires.

Pour ceux qui s’intéresse à l’erreur, ce travail est remarquable. Il propose des solutions simples et pratiques à une situation qui n’a rien d’exceptionnelle. Il rappelle les limites de l’injonction au soignant, « il faut vérifier ce qu’on perfuse ». Elle fonctionne un temps et s’émousse si le rappel n’est pas fait très régulièrement La mise en place de garde-fous plus institutionnels est la bonne réponse.

Perfuser un patient est devenu d’une grande banalité depuis la première tentative de transfusion sanguine de Blundell en 1818 et de réhydratation par voie intraveineuse de Latta en 1832. Nous devons garder en tête que franchir la peau d’un individu n’est jamais anodin et présente toujours un risque.

Il est indispensable de toujours peser l’intérêt de la pose d’une perfusion et du choix du soluté.

Un exemple, pendant que j’écris.

-Allo, je voudrais un conseil sur le choix d’un remplissage pour un patient qui augmente sa créatinine.
-Pourquoi est ce que vous voulez l’hydrater?
-Parce qu’il a une augmentation de créatinine.
-Depuis quand?
-Quelques semaines.
-Est ce qu’il a été fait un ionogramme urinaire, une urée urinaire, un ECBU, une protéinurie, une échographie rénale?
-Non
-Est ce que le patient est déshydraté?
-Pas vraiment.
-Alors pourquoi le remplir?
Pour faire baisser la créatinine.
-Ah, que prend il comme traitement?
Les antibiotiques (dont un peut être néphrotoxique), de la cordarone, du lasilix, du ramipril et de la spironolactone.
-Est ce que vous ne trouvez pas bizarre de vouloir remplir sans arrêter les médicaments qui font perdre du sel par voie urinaire, en autres mots les diurétiques?
Oui, mais pour le remplissage, je mets du bicarbonate ou du sérum physiologique.
Soupir. Comment est son ionogramme?
Je ne l’ai pas encore.
Silence. Je crois qu’il faudrait revoir son traitement, en arrêtant les médicaments modifiant l’hémodynamique intra-rénale comme les diurétiques, les IEC, faire un bilan minimum d’insuffisance rénale aigüe, adapter la posologie des antibiotiques, lui dire de manger plus salé à la maison et de voir comment évolue la fonction rénale avant de le perfuser.
Merci.

Ce genre de dialogue me fait toujours penser que nous avons raté un truc dans l’enseignement de ma spécialité… Après avoir lu ça, je me dit que je suis définitivement non Wincklerien compatible. Je devrais me limiter et répondre à la question qui m’est posé et ne pas chercher à aller plus loin en étalant ma science. Le risque est de rester dans le symptomatique, ce qui en néphrologie est je trouve difficile.

J’en profite pour rappeler les limites de l’utilisation des solutés riches en chlore.

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Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique, ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique

Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique.

Myélinolyse4Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique.

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Myélinolyse1Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique. Ne jamais corriger rapidement une hyponatrémie chronique.

MyélinolyseIl ne faut pas corriger rapidement une hyponatrémie chronique sous peine de voir se développer dans quelques cas dramatiques une myélinolyse centro-pontine. La sévérité de la lésions est ici impressionnant, un trou de 3 cm dans le pont. Le patient est tétraparétique et trachéotomisé. Il avait beaucoup de critères de risque à la prise en charge, alcool, hypokaliémie, dénutrition. Je ne sais pas si il récupérera.

Pour la physiopathologie de ce trouble, je vous renvoie à mes petites notes sur l’eau.

Toujours surveiller régulièrement la natrémie quand on corrige une hyponatrémie et ne pas dépasser 8 mmol/l/24h comme vitesse de correction. Si on dépasse on peut retourner en arrière. Quand on a réalisé que l’eau et le sel peuvent tuer, on apprend à être prudent dans toutes ses prescriptions.

hyponaEn prime, un badge de mon mantra du jour.

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« Le café, le Wi-Fi et la Lune » par Nikolas Katsimpras

Une courte nouvelle qui a remporté le prix du conseil de l’atlantique sur le futur de l’art de la guerre. L’auteur est enseignant à Columbia.

Ce texte raconte comment une nouvelle guerre mondiale pourrait commencer. Ici Sarajevo est un Starbucks de Moscou. L’auteur imagine un attentat ciblé contre un dirigeant russe via son pace-maker connecté en Wi-Fi (déjà vu dans Homeland). Le reste de la nouvelle décrit les cyberattaques en cascade qui conduisent l’occident à voir disparaitre son réseau informatique.

La nouvelle est bien faite, agréable à lire et bien documentée. Elle illustre les possibilités de hacker les dispositifs médicaux avec des conséquences potentiellement dramatiques. Le web des objets connectés va/soulève(r) des problèmes de sécurité majeurs. Ils sont loin d’être résolus, alors que  tout se connecte avec un niveau de contrôle faible pour ne pas dire inexistant.

Concernant les données de santé, voici l’exemple récent du hacking des résultats biologiques produit par Labio. Un groupe de pirates a réussi à infiltrer le serveur, récupérer les données (noms, code d’accès, résultats) et fait chanter l’entreprise. Il s’agit ici de résultats biologiques dont la diffusion n’aura pas d’impact sur la santé des patients, seul le secret médical est brisé. Que ce passera-t-il le jour où une association de pirates pourra avoir accès aux contrôles de défibrillateurs ou de pacemakers, voir de seringues électriques en réanimation ou de respirateurs? Le chantage sera autrement plus puissant et angoissant.

Cette nouvelle d’anticipation est très ancrée dans notre quotidien, avant de tout connecter, il va peut être falloir un peu réfléchir.

 

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Et ils viennent d’où les Hobbits ?

Remarquable article de génétique des populations dans Nature, les auteurs montrent les différents groupes qui peuplent le Royaume Uni par une analyse génétique avec une granulosité fine. Ils identifient 17 clusters avec un groupe qui occupe la majeure partie de l’Angleterre (les rouges, subtilité britannique). Le plus étonnant est de ne pas voir un groupe celte réellement émerger, mais plutôt quelques clusters non centre/sud de l’Angleterre qui peuplent les classiques foyers celtes.

Pop_brit_nature

Les auteurs ont complété par une tentative d’identifier les liens génétiques entre les différents clusters et des groupes de population continentale européenne. Les liens génétiques sont d’autant plus fort que la colonne est grande.

relatio_continento_RU

C’est chouette la génétique des populations. Malheureusement, je n’ai pas trouvé la réponse à la question qui m’avait naïvement poussé à lire ce papier, mais ils viennent d’où les Hobbits?

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Pour un artisanat bienfaisant

J’ai été ému par la dernière note de Mme JADDO.

J’ai défendu la part d’inhumanité des médecins,même si le mot est probablement mal choisi. Il y a quelque chose d’inhumain à prescrire des médicaments potentiellement dangereux ou à faire des actes invasifs. Franchir la peau d’une personne a été longtemps uniquement pour le tuer. Nous devons en être conscient et l’assumer pour ne pas nous laisser submerger. Comme individu, nous aimons avoir des positions tranchées, noir/blanc, 0/1; bien/mal. Nous aimerions avoir une identité figée de toute éternité, nous voudrions tant vivre sans nos paradoxes, nos ambivalences, nos ambiguïtés, nos renoncements, nos faiblesses. Pour nous protéger de la complexité du clair-obscur, nous aimons pousser dans une voie à l’extrême. Certains sautent à pieds joints dans la dimension inhumaine se coulant dans le confort de la toute puissance quasi divine et rassurante. J’ai toujours raison, je ne me trompe jamais, c’est toujours la faute des autres. Je/ils suis/sont les méchants. Les méchant ont ne les aiment pas.

En réaction, on veut être un gentil. Jaddo décrit bien le processus et les limites de la gentillesse en médecine, quand elle ne devient plus un moyen mais une posture. En fait, nous n’avons pas à être gentil ou méchant, nous avons juste à faire notre travail du mieux possible. Rappeler les piliers de l’éthique médicale:

autonomie,
bienfaisance,
non-malveillance,
justice,

permet de ne plus se poser la question en mode binaire, gentil/méchant. Mode de réflexion hautement puérile digne de la cour d’école, mais comportement au combien présent dans la vie professionnelle et institutionnelle. Comme j’ai une forte tendance à l’utiliser, je sais de quoi je parle.

L’autonomie du patient est au centre, probablement le concept le plus important. L’être humain, malade en face de moi, sait mieux que moi ce qu’il désire pour lui. Mon rôle n’est pas d’imposer mais d’informer. J’ai le sentiment après quelques années de pratique que pour sortir du débat méchant/gentil, il faut que le médecin se concentre sur la bienfaisance. J’avais écrit bienveillance, mais son coté paternaliste, on ne se refait pas, m’a gêné. Je trouve le mot joli et doux, bienveillance; bienfaisance est plus âpre, mais finalement plus adapté à notre profession.

Être bienfaisant, pour un médecin, est de proposer ce qu’il pense être le mieux pour la personne en face de lui. Le mieux peut être violent. Le mieux doit tenir compte des données de la science. Le mieux doit tenir compte de la personne à qui il va s’appliquer. Les différentes alternatives devraient être présenter avec le plus d’objectivité possible pour autoriser la prise de décision la plus autonome possible par l’individu. Le lien de confiance qui se crée dans le temps de la consultation, au fil des consultations ou des hospitalisations est un élément fort de l’adhésion à ce qui est proposé. Quand le lien, le transfert, est bon, il est souvent facile de trouver un terrain d’entente sur la prise en charge. Il est parfois très difficile de remplacer un confrère.

Être bienveillant, c’est parfois discuter pied à pied pour faire un examen, pour une hospitalisation, créer une voie d’abord, commencer la technique de suppléance. Ce qui parfois ressemble à une joute doit toujours se faire dans le dialogue, parfois il faut laisser tomber, sans jamais fermer la porte. Chacun des protagonistes se reposent, la pression baisse, chacun revoit ses prétentions, pour repartir sur une discussion ouverte et constructive. La relation soignant/soigné est asymétrique. Le médecin en sachant sain est celui qui doit veiller à l’intégrité du dialogue. Ce n’est pas en étant de plus mauvaise foi que celui qui devient un adversaire, alors qu’il devrait être un allié dans le soin, qu’une solution satisfaisante sera trouvée. Il faut des bornes, des règles qui s’adaptent à chacun. Les patients dits difficiles m’ont appris une certaine souplesse adaptative.  Quand je suis convaincu que mes options sont bonnes et que je n’arrive pas à faire passer le message, j’ai l’impression d’être très très mauvais. Au début de ma pratique, dans ces situations je m’énervais, j’étais méchant, un sale con et j’envoyais tout boulé, maintenant j’essaye de ne pas briser le lien et je tiens toujours le même discours au fil des consultations. Parfois, les patients ont eu raison de ne pas suivre mon idée et je m’incline bien volontiers. J’aime bien avoir tort quand mes prédictions étaient noires. Mon histoire personnelle a beaucoup impacté sur ma relation aux femmes qui désirent des enfants. J’étais vraiment pas gentil. Comme, je l’ai déjà raconté, j’accepte toujours de suivre une femme enceinte même si je suis sur que nous allons dans le mur. Je donne dès le début tout les éléments sur les risques pris par le trio.

Chercher à convaincre sur le bien fondé d’un choix thérapeutique se fait non pour rassurer le médecin, comme souvent, mais pour le bien du patient. Il faut être convaincu soit même de l’utilité de la procédure pour obtenir l’adhésion. Nous ne pouvons pas être neutre. La voie est étroite entre les excès de positions dichotomiques simplistes, « de toute façon rien ne sert à rien » et « je fais toujours tout pour ne rien rater ». J’essaye de me balader sur la ligne de crête sans tomber dans l’un ou l’autre des excès, comme tous le monde, j’ai des moments de faiblesse. Tout choix médical est une prise de risque. Je ne suis pas un mécano ou un pilote d’avion, je suis médecin. Je travaille dans l’incertitude qui nait du fait que je ne connais pas le plan du vivant.

En conseillant, certaines attitudes nous prenons des risques, nous engageons notre responsabilité, et la vie de l’autre. Nous pouvons nous tromper, faire une erreur. Si la prise de risque qui conduit à un mauvais choix est étayée, nous pouvons encore nous regarder dans un miroir. Si la prise de risque est juste le fruit de notre paresse intellectuelle, il est plus difficile de se raser le matin.

Je défends la connaissance scientifique en médecine car c’est le seul outil nous permettant de donner la meilleure information possible sur un choix diagnostic, thérapeutique. Tout en gardant à l’esprit que notre petit savoir est incomplet. Si les questions sont toujours les mêmes, les réponses vont changer car nous progressons. Nous produisons du savoir et ainsi nous espérons améliorer le soin. J’ai un coté très positiviste du XIXé, je sais.

Aucune prise de décision n’est anodine, aucun geste n’est bénin. Nous devons les peser. Parfois ne rien faire est une bonne stratégie, parfois ne rien faire est un drame absolu. Il n’y a pas de solution toute prête, de recettes de cuisine inratables en médecine. Nous avons un savoir globalisant incomplet que nous devons appliquer à une personne unique dans une situation unique. Nous devons respecter les règles, les guidelines, les protocoles mais face à un patient autonome, la médecine s’adapte à lui et non l’inverse.

Cette vision de la médecine peut paraitre exigeante, stressante. Il n’y a aucun doute. Ce métier est une source d’anxiété. Je ne connais qu’une panacée pour ne pas avoir trop mal à la tête à la fin de la journée, apprendre. J’essaye d’apprendre tous les jours, au contact de la littérature scientifique, médicale, au contact des patients, dans la passionnante confrontation à une situation clinique inconnue. J’aime la frontière, la marge, la limite. Car si dans 90% des cas nous pouvons fonctionner en mode automatique sans grand risque d’erreurs, dans 10% des cas il faut se poser, réfléchir un peu, sortir de notre mode pavlovien. En fait je n’aime plus trop ce clivage qui explique facilement la complexité de la pratique médicale, cette tension dans la même heure entre simplicité bénigne et drame complexe. Quand on se penche sur l’individu, la solution la plus adaptée demande une réflexion à deux, dans tous les cas. Je milite pour une médecine de l’investissement, souvent le principe d’autonomie est mis en avant pour se dédouaner de nos responsabilités. Il a choisi, donc je m’en lave les mains. Ce n’est pas si simple.

Être bienfaisant, c ‘est donner le meilleur de soi même à l’autre. Cette position peut se discuter. Offrir son écoute attentive, ses connaissances scientifiques, son expérience à autrui pour l’aider à franchir le mauvais pas ou souvent dans ma spécialité l’accompagner pour un long chemin. Je suis un guide très présent ou juste une borne kilométrique, un panneau indicateur. Je n’essaye plus d’être gentil ou méchant, juste bienfaisant. Alors je ne suis pas drôle, je lis, jamais assez, je travaille, pas assez, je réfléchis, un peu. Je n’essaye plus de transmettre ces valeurs, travail, altérité, investissement sur le long terme, elles sont dépassées. Je fais ça dans mon coin, en petit artisan. Je la trouve juste cette image de l’artisan pour le médecin, nous ne sommes pas des artistes, pas des scientifiques, mais des artisans du vivant. Nous appliquons des savoirs et des savoirs faire acquis par le compagnonnage, la pratique et la lecture.

Il n’y a pas une réponse univoque à un problème médical, comme dans la vie. Il y a juste des choix à faire. J’avais décidé d’être un méchant et puis avec le temps j’essaye d’être bienfaisant. Être bienfaisant, un angle d’attaque, peut être, pour rénover l’enseignement de la médecine.

Merci à la miss pour m’avoir permis de jeter trois idées sur l’écran.

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Poètes majeurs

Rencontres de poètes dans les podcasts de France culture au cœur de mon smartphone.

Le feuilleton de cette semaine est une merveille radiophonique. Laissez vous portez par la poésie de Morrison, Jim Douglas de ses prénoms. Le rythme, la musique, mélange des voix des acteurs et de la sienne, vie hallucinée et époque hallucinante magnifiquement rendues par la mise en ondes. Un grand moment et l’occasion d’écouter la poésie d’un grand du XXé siècle, sa clairvoyance qui ne pouvait conduire qu’à sa chute finale est terrible. Il voulait changer le monde, il a préféré fuir ce monde qui aurait pu le changer, lui le roi lézard et il sera rattrapé. Vie poétique, le concert de Miami est un acte profondément rebelle, ultra poétique, qui le conduira à son exil parisien. Immense chanteur et poète que ce Jim Douglas Morrison. Merci à France Culture pour ces 5 moments magiques. A écouter, garder et réécouter les jours où le monde nous effraie.

Un autre poète, français celui là, M Serge Gainsbourg. Lecture de ses chansons et aphorismes sans musique, certains sont magnifiés, d’autres moins, mais l’expérience montre le talent d’écrivain et de poète du grand Serge. L’absence de musique permet de faire ressortir les trouvailles verbales. Jeux de mots, fulgurances poétiques servis par la voix de Jane Birkin, Michel Piccoli et Hervé Pierre. Drôles, dépressifs, disjonctés des chansons/poèmes qui ne vous laisseront pas indifférents. Merci, pour ce très beau moment de douce folie. Nous n’avons pas fini d’écouter du Gainsbourg ou les Doors.

Même si marilou préfère:  » Jimi Hendrix, Elvis Presley, T-Rex, Alice Cooper, Lou Reed, Les Rolling Stones… » La version d’un autre grand monsieur de la chanson française pour finir en musique.

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Je prends des risques à dire que j’aime Serge Gainsbourg, ce monstre qui, un jour, osa dire “Caresses et coups de poing dans la gueule sont les pleins et les déliés de l’amour.” Je me demande si il ne faut pas interdire ses chansons pour ces terribles paroles légitimant la violence faites aux femmes. Censurons, censurons, il en restera toujours quelques choses.

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Le temps par un médecin malade

Le temps, la collision des temps différents est une chose qui m’a toujours fasciné en médecine et dans la vie.

Regardez ce très émouvant film sur la perception du temps par Paul Kalanithi. Les médecins malades ont parfois des choses intéressantes à dire.

Paul est mort, il y a quelques jours.

J’avais lu son texte dans le NYT il y a plus d’un an. Il a encore écrit sur le temps qui passe, sur la vie qui fuit, sur l’enfant qu’il ne verra pas grandir. Le choc des temporalités, un truc atroce, quand on a l’habitude de la vitesse du médecin, que de découvrir la lenteur du  malade. Cette terrible impression que rien n’avance mais que la vie part dans les couloirs anonymes.

RIP paul.

 

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