Nager pour oublier

Il y a 10 ans, j’ai appris à nager.

J’ai découvert l’eau, enfant, de façon traumatique et pas très intelligente. Mon père m’a simplement jeté dans la mer. Ensuite, il m’a appris à nager, pas très bien. J’ai toujours aimé l’eau mais la natation ne faisait pas partie de ma culture sportive. Alors, je nageais peu et mal.

Il y a 10 ans, Oscar est mort.

Ce fut une période difficile, très difficile. Pendant 6 mois, je fus un peu à la dérive, je mangeais seul dans mon bureau, ruminant, ou je ne mangeais pas. Après des vacances américaines, ma femme a recommencé à nager. Elle m’a trainé. J’ai découvert la piscine publique entre midi et deux. Une forme de jungle, où il faut se battre pour survivre. J’ai commencé à nager. J’ai tout de suite aimé être dans l’eau pour échapper à mes angoisses.

Un gros avantage de la natation par rapport à la course à pied, c’est le geste. Il est si peu naturel qu’il faut se concentrer pour flotter et ne pas se noyer après quelques longueurs. Un autre avantage non négligeable, si vous pleurez, personne ne le remarque. Je partais de très loin. Pendant un mois, j’ai nagé sans lunettes. Après avoir eu les yeux rouges et irrités, j’ai compris leur utilité.  Pleurer dans des lunettes de piscine, je vous déconseille. Je nageais, trois fois par semaine, au bout de deux mois, j’avais un peu de foncier, ça commençait à me plaire. J’ai rapidement compris que ma technique était nulle. Je n’avais pas le courage de prendre des cours, temps, timidité, pas envie. Je savais que sans technique, je ne progresserai pas. J’ai fait ce que je sais peut être le mieux faire, une bibliographie. J’ai utilisé internet pour apprendre des bases de techniques. J’en ai vu des sites et des vidéos. J’ai lu tout ce que je trouvais pour améliorer le geste. Savoir comment poser sa main, comment tirer sur ses bras, comment respirer. J’ai croisé les sources, pour trouver ce qui me convenait. Je me suis concentré sur le crawl.

La quête du geste permet de ne pas se penser, sauf au geste. Lancer le bras pour chercher l’eau loin devant. Laisser reposer l’avant bras pour moins se fatiguer. Tirer sur le bras et aller loin derrière. Tenir son bassin et ses épaules dans l’axe pour ne pas rouler. Travailler le gainage, essentiel, pour avoir une base qui permet de générer une force de bras et de jambes suffisante pour avancer. J’aime l’exigence globale de ce sport. Tout le corps participe au bon équilibre de la nage. L’apprentissage et le perfectionnement oblige à se concentrer,  à ne penser qu’à ça. Progressivement, j’ai amélioré ma gestuelle, j’ai commencé à glisser en crawlant. J’ai découvert le plaisir de la glisse en nageant. Il arrive ce moment où vous sentez que tout est bon, la respiration dans la vague, le mouvement de bras, le battement de pied, le corps bien en ligne. Pendant 25 à 50 mètres, vous avez du plaisir, la sensation de faire un avec l’élément liquide qui vous entoure. Ce n’est plus un ennemi qui s’oppose à vous, mais un support qui vous propulse. Le plaisir est si intense, que j’ai continué à nager juste pour revivre et prolonger ces moments où je me croyais un dauphin.

L’eau n’est plus une masse froide prête à vous engloutir mais une surface amie où vous reposez, dans laquelle vous glisser. Elle s’ouvre devant vous, s’écoule le long de votre corps et se referme. Elle vous accompagne. Le plaisir est là, sentir du bout de ces doigts jusqu’à ces orteils, l’eau filer. Une fois découverte, vous rechercherez toujours cette sensation.

J’ai beaucoup nagé, quasiment tous les jours, 45 minutes, le maximum que je pouvais prendre entre midi et deux. Durant 4 ans, ma vie a été rythmée par cette contrainte/plaisir de la nage. La contrainte de l’entrainement, même quand tu n’as pas envie, que tu préférerais rester devant ton écran d’ordinateur, est essentielle pour progresser. Le sport apprend ça, la contrainte donne une immense liberté quand on arrive à la dépasser, la détourner. Les obligations sont importantes pour permettre à l’individu de trouver sa propre voie vers la liberté. Le sport apprend aussi l’importance de la répétition pour maitriser le geste. La natation m’a permis de vivre avec un peu moins d’angoisse les deux grossesses suivantes. Je savais que l’eau était mon amie.

J’ai progressé. Je n’ai pas une technique parfaite, loin de là, mais elle me suffit pour prendre du plaisir. Il me manquera toujours le regard d’un professeur pour corriger mes multiples défauts. J’ai arrêté de nager de façon assez brutale, plus de travail, plus de réunions et moins de besoin d’oublier physiquement, l’absence d’oscar. J’arrivais à nouveau à m’évader dans le travail intellectuel.

La natation m’a permis de traverser le deuil. Je suis sur que cet engagement, cette envie de faire de l’eau une compagne, m’a permis de survivre. Elle a participé à mon mieux être. J’aime l’eau, j’aime son contact, j’aime nager. Je ne nage pas assez souvent, mais ce n’est pas grave. J’ai du plaisir après avoir avaler mes deux kilomètres de glissade deux fois par semaine. J’ai moins d’automatismes. Je suis obligé de me concentrer, ce qui permet de se vider la tête très efficacement. Je ne peux pas m’engager plus car me connaissant je serai capable d’en faire trop au détriment du reste. J’ai envie que ça reste un plaisir, rien de plus.

Je conseille à tous mes patients qui cherche un sport, de nager. J’ai un très fort conflit d’intérêt, je le concède. C’est peut être le plus beau sport à pratiquer, une véritable expérience de la vie. Alors, nagez.

L’idée de cette note est venue des questionnements de Rémi, j’espère qu’il trouvera sa voie aquatique. Mon conseil, ne fait pas comme moi, prends quelques cours, tu gagneras du temps.

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Les treize arguments fallacieux des médecines alternatives

Bientôt noël et l’heure des treize desserts, en hommage à cette tradition provençale, une note largement inspirée d’un excellent article trouvé dans le numéro de décembre de l’EMBO reports par E. Ernst.

Que les choses soient claires, je n’ai rien contre les médecines alternatives. Je pense qu’elles peuvent aider certains patients en apportant un mieux être, ce qui fait aussi parti du soin. Il s’agit de thérapeutiques complémentaires qui ne doivent pas se substituer à des traitements validés. Je suis totalement contre les ériger en seuls traitements de maladies graves, on ne parle plus de soins complémentaires mais alternatifs. Si prendre des granules de sucre (homéopathie) ou se faire planter des aiguilles à tricoter pour traiter son rhume ne me dérange pas (quoique sur le plan intellectuel, le manque de preuves de l’efficacité me laisse insatisfait), il aurait guéri tout seul, dans certaines affections mettant en jeu la vie des individus, il faut de vrais traitement qui ont subi une véritable évaluation.Il est regrettable que les partisans de ces approches thérapeutiques souvent fort sympathiques refusent quasi systématiquement une évaluation scientifique de leurs pratiques. Edzard Ernst est un exemple de rigueur et de désir de faire avancer ces pratiques soignantes dans la lumière de la science.

Je lis déjà les commentaires, tous vendus à big pharma, on peut rien croire, scientistes, etc. Je crois avoir montré sur mon blog que je pouvais être très critique sur les résultats des essais thérapeutiques et leurs limites. Il reste que le choix d’une thérapeutique devrait toujours reposer sur la réalisation d’un essai randomisé en double aveugle contre la molécule de référence si il en existe une.

Les défenseurs des médecines alternatives ou complémentaires ont développé avec le temps un ensemble d’argumentaires, toujours les mêmes. Il les partagent avec les anti-vaccins, et d’autres antis-système en général. Vous pouvez utiliser ces arguments dès que vous voulez attaquer quoi que ce soit, ou si on vous attaque, essayez de démasquer ces charlatans.

1)     L’argument, le plus utilisé surtout en ces temps de 2.0, tous ne peuvent pas se tromper. C’est la loi du nombre et de la majorité. La science est parfois une approche dictatoriale, on peut avoir raison contre tous. La démocratie en science est un bon moyen de faire du sur place. Il ne faut pas s’enfermer dans son raisonnement car si personne n’arrive à répliquer vos résultats, c’est que probablement vous faites fausse route. La science est conservatrice et pour la faire avancer, il faut parfois se battre. L’argument du nombre est totalement irrecevable. La médecine est faite de croyances, on a fait des saignées pendant des siècles en pensant que c’était très bien, tous le monde saigné et se faisaient saigner, en dehors des OAP je ne vois pas où la saignée peut apporter un mieux… L’argumentum ad populum est à rejeter, si il n’est pas soutenu par une approche scientifique.

2)    L’argument suivant est:  « ça a marché pour moi, ma grand-mère, mon chat, la copine de la voisine, la belle sœur de la concierge ». C’est l’argument post hoc, ergo propter hoc. Le pire des trucs qui existe: « Ça a marché, une fois ». Nous l’utilisons parfois en médecine traditionnelle, uniquement dans des cas où nous n’auront jamais l’expérience suffisante et avec un certains rationnel. Dans des maladies fréquentes, il y a toujours la place pour faire un essai randomisé. La causalité reste une des choses les plus difficiles à produire. Il faut reproduire les résultats. Ce n’est pas parce que la prise d’un produit à amélioré un symptôme chez une personne, que c’est l’intervention qui a agi. Il faut que dans un nombre important de cas similaires, ça marche à peu près à chaque fois.

Un exemple du week end, on reçoit une suspicion de syndrome hémolytique et urémique, une maladie grave. L’histoire ne me satisfait pas, nombreux sont ceux qui auraient commencé les échanges plasmatiques. Je décide d’attendre, l’évolution montre que j’ai eu raison. La symptomatologie s’est améliorée spontanément. Si j’avais commencé l’échange ou pire l’eculizumab, il était facile de dire c’est ça qui a marché et continuer. Une expérience individuelle ne fait pas la réalité d’une approche thérapeutique généralisable simplement car l’évolution peut être spontanément favorable. Il faut résister à la construction du faux diagnostics parfois en toute bonne foi.

Quand vous commencez à titiller les alternativistes sur ce versant, ils vont vous dire qu’ils savent que c’est un placebo mais comme l’effet placebo existe, c’est pas grave. Eux savent donner le sucre en poudre, la manière fait la différence. Un argument insupportable, car ceci voudrait dire que le placebo ne marche que si on donne du vide, en fait non. Le placebo marche aussi avec des molécules actives et il est probable que la manière de prescrire va profondément modifier la réponse thérapeutique. L’effet placebo n’est pas l’apanage des thérapeutiques alternatives. Il joue un rôle dans la médecine traditionnelles. Les alternativistes n’ont pas le monopole du cœur, le médecin allopathe peut être empathique. De plus d’un plan philosophique, est ce que mentir au patient est bien? Je vous renvoie à la note récente de farfadoc.

3)    Un grand classique est: « Plein d’autre médicaments ne sont pas bien évalués et pourtant on les prescrit ». C’est vrai. Il ne faut pas tout prescrire. Il faudrait idéalement se limiter aux molécules qui ont montré leur efficacité. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer. L’exemple des veinotoniques est la bonne marche à suivre. Des trucs inutiles, dont les femmes et certains hommes adoraient se gaver, le jour où se fut dé-remboursé plus de prescriptions. Les jambes lourdes ne s’en portent pas plus mal. L’auteur de l’article a une comparaison amusante: il ne faut pas prendre le train sur des voies non entretenues, simplement parce qu’il y a des embouteillages sur les routes. Ce n’est pas la peine de rajouter au fatras existant des pseudo-médicaments, de nouvelles thérapeutiques non évaluées.

4)    Les méchants-effets-secondaires des méchantes drogues de big pharma contre les gentils-sans-effets des gentils approches alternatives. La réflexion doit tenir compte non pas du risque absolu mais de la balance bénéfice-risque. Pour une maladie grave rapidement mortelle comme une leucémie aigue on accepte de prendre le risque de chimiothérapies lourdes aplasiantes qui peuvent être responsables de décès. Nous n’acceptons pas ça dans un rhume. Nous aimerions tous avoir des médicaments efficaces sans effets secondaires, malheureusement, c’est rarement le cas. Ceci ne veux pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour améliorer les traitements actuels et les rendre plus tolérables. Il ne faut pas nier les effets secondaires et en faire une fatalité. Mais il n’est pas acceptable de défendre un traitement parce qu’il n’a pas d’effets secondaire, si il n’a pas d’effet bénéfique prouvé. Dans des maladies graves, son effet secondaire est de ne pas avoir d’effets.

5)    Un argument classique quand on montre que l’acupuncture ne marche pas ou que l’homéopathie ne fait pas mieux qu’un verre d’eau sucrée: notre approche sort du champ de la science classique. Je ne connais pas d’autre science que la science, sinon on parle de magie. En dehors de mon plaisir à lire de la fantaisy, je ne crois pas à la magie. Les magiciens la défendent car « eux », ils ont une approche holistique individualisé, tenant compte des énergies, des forces, etc. C’est une immense fumisterie, nous avons tout a fait les outils pour évaluer une réponse thérapeutique. Dire qu’une traitement défie l’expérience scientifique est au minimum une immense méconnaissance de ce qu’est la science (ignorance) au pire une volonté d’échapper à toute évaluation simplement car on en a peur (escroquerie).

6)    Les praticiens de ces thérapeutiques alternatives se présentent comme les gentils. C’est souvent le cas, ils sont ouverts, empathiques, à l’écoute. Comme beaucoup de leurs collègues non alternavistes. Ceci ne suffit pas à faire un bon soignant. Je préfère me faire opérer par un fieffé connard brillant avec un bistouri dans la main, plutôt que par un amour de chirurgien qui à la main qui tremble et met deux heures au bloc à savoir quoi faire. Le mieux est d’avoir les compétences et d’être sympathique, soucieux du bien être du patient, mais à choisir, en fonction des problèmes, je sais où aller même si je ne partirai pas en vacances avec ce collègue. Il y a des médecins traditionnels qui font de la bonne médecine et qui sont humains, comme on dit. Je rappelle que même le plus con est aussi un être humain. C’est un autre débat, mais déshumaniser les cons ne les rend pas moins cons.

7)    Un argument traditionnel et éculé est l’épreuve du temps. Une approche thérapeutique qui dure depuis des siècles est forcement bonne et efficace. On choisit l’épreuve du temps plutôt que la science. C’est la promotion à l’ancienneté plus qu’au mérite si chère à l’administration française. Je dirais juste un mot : saignée…

8)    Les défenseurs des thérapeutiques alternatives adorent l’argument d’autorité. Regardez Rica Zarai fait des bains de siège, c’est bon. Regardez telle tête couronnée le fait, ce footballeur se fait injecter des cellules souches de lézard péruvien, un prix Nobel un peu sénile dit que c’est trop bien. Des preuves, on veux des preuves pas du dieu l’a dit. En parlant de conflit avec une tête couronnée, E. Ernst sait de quoi il parle.

9)    Un grand classique: « c’est naturel donc c’est bon ». Une immense connerie, l’amanite phalloïde est naturelle, le lion affamé est naturel, l’ours sortant d’hibernation est naturel, la ciguë est naturelle… Un très bel exemple c’est bien sur la levure de riz rouge qu’on oppose sans cesse aux statines alors qu’elle en contient. La nature n’est ni bonne ni méchante, elle ne fait de choix moraux. Je rappelle en passant que se planter des aiguilles dans le corps n’est pas un acte très naturel.

10) La théorie du complot. Big pharma ne veut pas qu’on en parle car sinon elle perdrait de l’argent. Souvent les gros laboratoires pharmaceutiques ont une filière naturopathie qui les fait bien vivre, en particulier les vitamines et autres compléments alimentaires. Big Pharma n’est pas une poétesse Natura Pharma non plus… Tous ces braves alternativistes qui travaillent uniquement pour le bien du patient, devrait le faire gratuitement juste pour se démarquer de ces méchants médecins allopathes qui s’enrichissent. J’ai rarement vu un iridologue refuser du liquide…

11) La théorie du complot bis. Les médecins n’en veulent pas, sinon ils n’auraient plus de patients et ne gagneraient plus d’argent. Franchement, je ne connais pas un néphrologue qui ne serait pas ravi de ne pas avoir à parler de dialyse à ses patients si il avait un médicament miracle qui faisaient repousser les reins. J’aimerai tellement avoir le médicament qui guérit tout… Ne croyez pas aux miracles, ils n’existent pas surtout dans ce domaine.

12) L’absence d’évidence n’est pas l’évidence d’une absence d’effet. C’est vrai. Un argument fort utilisé par les charlatans, les praticiens des médecines alternatives. C’est vrai pour les effets bénéfiques mais aussi pour les effets secondaires.

Quand on me lance triomphalement: « Ça n’a pas d’effets secondaires ».

Je dis: « Prouvez le moi ».

On me dit: « Il n’y a pas d’évidence de la présence de problèmes ».

Je réponds perfide: « L’absence d’évidence n’est pas l’évidence d’une absence d’effets… secondaires ».

Il n’est pas éthique d’utiliser des traitements qui n’ont pas été évalués selon les standards de la science. Si ça ne marche pas dans un essai bien fait, c’est que l’effet est marginal.

13) Enfin, quand vous avez résisté à tous les arguments suivants en vous défendant pied à pied, arrive les attaques ad hominem. Vous êtes un vendu, probablement communiste, pédophile, peut être  zoophile et vous faites des sabbats en buvant du sang humain. C’est le point Godwin de l’homéopathe: « tu es vendu à big pharma ». Quand on en arrive là, la fin de la discussion est proche.

Ces treize arguments des tenants pratiquants des médecines alternatives sont facilement démontables. Il n’est pas si facile d’exposer les réponses et de défendre une position scientifique dans un monde qui n’aime pas la science. La science tue les licornes, le geocentrisme, et plein d’autre fariboles. La science demande du temps, la science nous fait douter, la science est un perpétuel recommencement, la science dérange nos convictions. La science est la plus belle des activités humaines. Elle est un immense pan de la culture.

science_large_grandeLe seul rempart contre cet obscurantisme moderne est l’enseignement de la démarche scientifique dès le plus jeune age et le plus tard possible.

Si le dessin vous plait, achetez le tee shirt là.

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Deux livres qui resteront indissociables

Parfois les lectures se suivent dans le bon ordre, malgré leurs styles différents, leurs genres sans rapport, elles se croisent et se parlent. Ceci fait partie des bonheurs simples de la vie, quand deux livres se succèdent et font écho.

J’ai eu de la chance en cette rentrée 2013 de lire deux très beaux livres. Le premier est un essai, un récit, un biographie transgénérationnelle, il s’agit de « Quelle histoire » de Stéphane Audoin-Rouzeau. Le deuxième est un roman, une épopée, un mythe, un conte, une légende, un immense texte: « Une Rançon » de David Malouf superbement traduit par Nadine Gassie.

Le premier est un texte émouvant sur l’angoisse de filiation, un texte de l’exploration du non-dit. L’auteur, je crois, ne dit pas, continue à ne pas dire les mots, il effleure, alcoolisme du père, dépression du grand père, paranoïa de l’arrière grand père.
Est ce que mettre en mots la « folie » de nos parents risque de nous faire porter la malédiction familiale ? Nous tentons d’éviter les rivages de la folie dans notre famille, comme si nous avions peur d’y sombrer. Contrairement à cette lignée de gens en tension entre leur désir profond et leur vie, stéphane Audoin-Rouzeau semble avoir réussi à combler ce fossé.
Il fait de l’histoire. Il est un spécialiste incontesté de la grande guerre. Il est au sommet de l’historiographie française. Et pourtant malgré cette réussite sociale qui semble en accord avec ses aspirations profondes, il a peur, peur de la folie familiale, peur de tomber dans ce rejeu permanent, peur d’une réponse pathologique, angoisse de savoir si finalement il n’a pas cédé à la tentation familiale de n’être que dans la réaction, sans la compréhension de son histoire. Nous avons tous peur d’être uniquement dans la réaction à notre scène primitive. On peut imaginer que si il n’y a pas réussi, il est sur la bonne voie, sinon il n’aurait pas fait ce livre.

Un beau travail d’introspection sur le ressort de l’histoire personnelle et la quête de la compréhension du personnel par le général. Une approche très médicale finalement, connaissance du normal et du pathologique en terme générique pour aller explorer la maladie d’un individu. Il se fait maïeuticien de l’histoire de ses ancêtres par sa connaissance de l’histoire de ce début de XXé siècle.

Il nous emporte sur le souffle de la guerre, sa haine, le drame du secret, du non-dit, de la posture, peur de se dévoiler, de ne pas être l’homme, de ne pas être le héros de ne pas coller à l’image produite par l’imaginaire médiatique. Mais comme d’habitude tous ressort dans le non verbal dans la souffrance des corps, dans la ligne de vie chaotique, ce que certains appelleraient la destinée, alors qu’il ne s’agit probablement que d’actes générés par l’inconscient, réponses à des souffrances que nous n’osons pas affronter. Impossibilité de faire le deuil de nous même de façon consciente. Nous voyons comment se construit le stress post traumatique de Robert et son impact personnel, puis transgénérationnel.

On peut se demander si mettre des mots sur les failles permet de les combler, si mettre en verbe les blessures, les cicatrisent. Je le crois. A la fin de la lecture, je ne suis pas sur que l’auteur est tout exploré, tout dit , mais peut on tout dire, tout affronter seul. Je le vois comme un bel exemple de la capacité à rompre la force du destin. J’y suis sensible car je ne veux pas croire à la prédestination.  Les atrides ne sont que des figures littéraires. Le XXe siècle, nous a montré la puissance du verbe pour le pire (propagande, totalitarisme) et pour le meilleur (psychanalyse). Mettre  des mots, démonter l’histoire pour trouver la scène primordiale et tenter d’expliquer les failles pour ne pas y sombrer. C’est un livre passionnant car il y a de la place pour le lecteur, pour l’interprétation. J’espère que l’écriture a soulager son auteur du poids mythique de la destinée. Voir la multitude pour comprendre le particulier, j’aime cette approche.
Quelques pages m’ont marqués

« Je suis mort en Aout mil neuf cent dix-huit sur ce coin de terroir, Ça va faire pour moi bientôt trente huit ans que tout est fini » Aragon. p54

« Comme Pierre, nombreux furent les contemporains de la guerre qui crurent prolonger un peu l’existence des disparus en chargeant les vivants du poids des morts. » p80

Cette phrase me ramène à une terrible angoisse. Elle oblige à réfléchir à ce que nous faisons avec nos morts, nos vivants, nos survivants.

La scène cruciale est racontée p118, c’est la montée en ligne, en 1916, de robert, sa première rencontre avec le feu, avec la mort. Le traumatisme initial, dont il ne se remettra jamais. Incapable d’en parler, le stress post traumatique le détruira.

Il y a un bel  hommage à l’importance de l’insignifiant, ici les objets. C’est un bel hommage au père, le remboursement d’une dette par ces mots.

« On m’a appris à voir. A voir le détail, surtout. Depuis , plus les choses sont petites plus elles paraissent insignifiantes, et plus faire de l’histoire avec elles se charge de sens. » p140.

Il y beaucoup d’autres pages superbes, des lettres, des récits. Une lecture importante pour comprendre la guerre, ses traumatismes et leurs ondes de choc à travers les générations si personne ne prend le temps de dire… Un beau témoignage sur l’importance de la science et comment elle peut nous aider à mieux appréhender la complexité du monde et des êtres et peut être à vivre.

Si le mot littérature veut dire quelque chose, « Une rançon » de David Malouf, en est une des plus belles illustrations. Ce livre est une superbe expérience de lecture, une fois achevé, l’envie de le relire est immédiate. L’écriture est belle, sensuelle, profonde, subtile. La construction est parfaite. Je suis sous le charme. Sa tentative est aussi belle est réussi que l' »Oedipe sur la route » de Bauchau. C’est la quête d’un corps, du corps du fils par le père. La rencontre de deux folies, de deux destinées, l’un acceptera, l’autre pour être père malgré la mort de son fils va rompre le fil. Il y a quatre acteurs Achille, le corps d’hector, Priam et Somax.

Chapitre I. La fureur/folie d’achille. Achille en manque de sa mère (ici le français est fabuleux). Achille rencontre patrocle. Achille aime Patrocle. Achille tue hector, humilie le corps. Achille est face à son destin. Pourquoi devient il enragé? Pour supporter le deuil de l’aimé ou pour supporter le destin annoncé, celui de sa mort. Destin qu’il affronte tel le héros grec qu’il est. Il y a de l’Epicure chez David Maalouf.

« Car à la fin, nous abordons au rivage de ce temps, chaque battement de cœur , à chaque seconde de notre vie, a lentement œuvré à rapprocher la mort que nous portons en nous depuis l’origine, depuis notre premier souffle. » p 86

Chapitre II. Priam ne dort pas, il a une vision. Il voit la possibilité d’un Hasard dans l’intention de la destinée. Priam raconte le traumatisme fondateur, une guerre encore et toujours, la rencontre avec Hercule, la perte de son nom (Podurcis). Il raconte son choix, un choix impossible : esclave en restant soi, roi en devenant Priam. Garder son nom ou devenir autre. Pour survivre, il devient un usurpateur. Il n’est plus lui, il est le roi.

Enfant-roi devenu esclave puis roi et il se retrouve homme pour être père.

Dans ce chapitre, il y a une réflexion passionnante sur la déshumanisation qu’entraine la fonction, ici royale, mais ceci est aussi vrai de toute profession. La fonction nous transforme, nous ne sommes plus des hommes, mais une fonction. Nous n’existons que par elle. Ici dans le cas de Priam, il s’agit d’un cas limite, il nous oblige à réfléchir dans l’investissement que nous avons dans notre fonction sociale qui parfois tue l’individu et parfois plus grave l’être humain.

Il n’y aura pour ce voyage que des rebaptisés. Le compagnon de Priam, le charretier, doit changer de nom, somax devient Idée (p95)

Chapitre III La route

Priam se découvre derrière la représentation royale. La paternité reconnu le faire redevenir homme. Il découvre son altérité en découvrant celle de Somax/Idée. Il découvre, la matière, le bruissement incessant de la vie qui disparait dans le formalisme de la royauté. La multitude, des courtisans, esclaves, ministres, est le meilleur rempart à soi même. Cette rencontre de l’autre (Somax/Idée) est avant tout une rencontre de soi. Peut on rencontrer l’autre si on ne se connait pas. Les détails de la vie quotidienne, de la nature rebondissent, cascadent, éclatent en joie simple.

P122-123, il y a l’histoire de la crêpe. La crêpe est la littérature. Derrière un objet du quotidien banal, le conteur nous fait voir les ingrédients, le savoir faire, le coup de main, mais aussi, la femme qui a fait la crêpe, le matin heureux où s’est fait la crêpe, l’ammour, l’histoire de la femme, du conteur. Une expérience d’épuisement, l’histoi

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Comment la dilatation des sténoses des artères rénales est passée des cieux aux fonds des mers

La prise en charge des sténoses des artères rénales était un sujet de grands débats entre pro et anti-angioplastie. Pour moi, depuis les résultats de ASTRAL et STAR, la place de l’angioplastie était marginale, ne s’adressant qu’à des patients particuliers du type de celui décrit ici. Il était pour moi inutile de rechercher de façon systématique ces sténoses qui même si elles avaient présentes n’auraient pas bénéficié d’un traitement particulier. J’ai déjà expliqué ma démarche, je n’y reviens pas. De nombreuses personnes continuaient à penser que ces deux essais ne tranchaient pas, limite méthodologique, population non représentative, sténose pas assez serrée, etc.

Tout le monde attendait CORAL. J’avais de bonnes raisons de penser que les résultats allaient conforter ceux des deux précédentes études. J’avais assisté à deux présentations par des membres du board qui défendaient avec passion le traitement médical sans angioplastie.

CORAL vient d’être publiée dans le NEJM. L’étude est bien faite sur le plan méthodologique, les sténoses sont toutes supérieures à 60%, il y a peu de complications dans le groupe angioplastie, la moitié des patients ont une insuffisance rénale chronique, il s’agit de patients de la vraie vie. Il y aura du pinaillage, ils n’ont pas inclus le nombre de patients prévus, ils ont compensé par un allongement de la durée de suivi, ils n’ont pas étudié que des patients avec des sténose >80%, il y a eu moins d’événements dans le groupe contrôle que prévu, etc. Les passionnés de l’angioplastie trouveront toujours quelques choses à dire pour défendre la dilatation.

C’est probablement la meilleure étude faite dans le domaine, 947 patients inclus, un traitement médical bien mené, des objectifs clairs,robustes et relevants, un suivi long de 5 ans. Le message à retenir est simple.

Chez des patients avec au moins une sténose athéromateuse significatives des artères rénales, la dilatation de celle(s)-ci en plus d’un traitement médical associant sartans, diurétiques, inhibiteur calcique et antiagrégants n’améliore pas la survie rénale, ne prévient pas la survenue d’événements cardiovasculaires majeurs, n’a pas d’effet sur la mortalité comparé à ce seul traitement médical après un suivi médian de 43 mois. Le seul bénéfice marginal est une diminution significative statistiquement de 2,3 mm d’Hg de la pression artérielle systolique, cliniquement non signifiante.

Coral KM

En pratique, il ne sert à pas grand chose de faire une angioplastie des artères rénales chez un patient présentant une sténose d’origine athéromateuse. Le traitement médical (sartan/thiazidique/inhibiteur calcique/antiagrégant) doit être la règle, la dilatation l’exception. Nous n’avons pas fait d’erreur en prônant cette attitude depuis 5 ans.

Il ne faut pas jeter l’angioplastie des AR pour autant. Chez certains patients, elle peut apporter un bénéfice. Je pense à ceux avec des sténoses bilatérales très serrées et une dégradation rapide de la fonction rénale, à ceux présentant une dégradation importante de la fonction rénale après la mise en place de bloqueurs du SRAA. Pour les patients avec une angiodysplasie des artères rénales et une HTA, il peut encore avoir une place pour ce traitement.

Enfin, un enseignement de CORAL, et pas des moindres, est que l’on peut utiliser des bloqueurs du SRAA sans angoisse chez des patients présentant une sténose bilatérale des artères rénales (18% des patients du groupe contrôle). Il faut juste s’assurer de l’absence de dégradation importante de la fonction rénale dans les 10 jours suivant l’introduction.

Quelques nouvelles en images du patient dont je vous avez parlé.

Elle a bénéficié d’une dilatations de son artère rénale gauche avec succès car après le geste sa TA était à 130/75 mm Hg. Nous allons voir si ce bénéfice persiste avec le temps.

Avant l’ATP, une belle sténose:

ATP avant ATP avant1 ATP avant2Après l’angioplastie:

ATP après1 ATP aprèsUn joli résultat, je suis curieux de voir l’efficacité sur le long terme.

Avant de dilater une sténose des artères rénales, il faut bien réfléchir à l’impact que ceci aura sur la prise en charge comparé à un traitement médical seul. On ne dilatera plus beaucoup…

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La réponse à ce scanner mystérieux

Il fallait voir l’arcade de Riolan particulièrement hypertrophiée qui vascularise tout le tube digestif chez cette patiente. Il y a une occlusion du tronc coeliaque et de la mésentérique supérieure (probablement liée à une angiodysplasie). Cette patiente est totalement asymptomatique sur le plan digestif.

Voici quelques images. Je m’excuse pour les anatomistes, il y a probablement des petites erreurs de début et fin des artères. En rouge, la mésentérique inférieure, en bleu, l’artère colique gauche (branche de la mésentérique inférieure), en vert, l’arcade de Riolan qui vascularise de le territoire de la mésentérique supérieure. Il me semble celui du tronc coeliaque est vascularisé par une branche de la colique gauche. En jaune, l’artère rénale gauche.

réponse4 reponse5Présentation1Je trouve ces images très impressionnantes. Notre anatomie est bien faite. J’ai toujours une grande émotion de voir nos capacités d’adaptation

Cette patiente va bénéficier d’un bilan vasculaire complet à la recherche d’une maladie rare artérielle.

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Donneur vivant et toxines urémiques

En transplantation rénale, l’origine de l’organe transplanté peut être soit un donneur en mort encéphalique ou plus rarement à cœur arrêté soit un donneur vivant. En France, actuellement 10% des transplantations se font à partir d’un donneur vivant, ce qui est moins que dans de nombreux pays comme les USA, la Norvège ou l’Iran. En France, il y a une vraie volonté de promouvoir la transplantation à partir d’un donneur vivant. Quand je donne une information sur les méthodes de suppléances, je parle en premier de la transplantation donneur vivant de préférence en préemptif. Je suis convaincu de la pertinence de cette approche. Il y a beaucoup d’avantages, réduction du temps d’attente, meilleurs résultats pour le receveur, programmation de la transplantation.

Pour le donneur, nous avons des données qui nous permettent de dire que le don ne réduit pas l’espérance de vie, ni n’augmente le risque d’insuffisance rénale chronique terminale. Il y a une petite augmentation du risque de développer une hypertension artérielle. Concernant la fonction rénale, il y a une réduction du débit de filtration glomérulaire (DFG) de l’ordre de 15 à 30%. Les effets de cette réduction sur l’accumulation de toxines urémiques n’a jamais été étudiées.

Parmi les 150 toxines urémiques, deux sont très étudiées et connues pour avoir un impact sur la survie des patients: l’indoxyl sulfate (IS) et le para crésyl sulfate (PCS). Ces deux toxines sont associées à une augmentation du risque cardiovasculaire. Leur taux prédit le risque de dégradation de la fonction rénale. Je vous avais déjà parlé de l’IS et de son effet dioxine like. Cette molécule est potentiellement un agent prothrombogène. Pour le paracrésyl sulfate, il a récemment été montré que c’est un médiateur de l’insulino résistance.  Ces deux molécules sont de vraies toxines, elle sont augmentées au cours de l’IRC, elles sont associées à des complications cliniques et expérimentalement elles ont des effets cellulaires importants.

Des auteurs australiens ont dosés ces deux toxines après un don vivant chez 42 personnes à un an et deux ans. Les auteurs observent une diminution du DFG (estimation par la formule la plus précise à l’heure actuelle) et une augmentation des taux d’IS et de PCS. Le taux moyen d’IS est celui observé chez des patients avec une MRC stade G3 (DFG<60 ml/mn/1,73 m2). Il y a une augmentation de l’acide urique et de la CRP. Il y a une petite augmentation de l’épaisseur intima-média.

TU_et_don_vivantCe papier montre pour la première fois une augmentation signification des toxines urémiques chez des personnes en post-don de rein. Ceci nous rappelle que la filtration glomérulaire n’est pas la seule fonction du rein. Le DFG est réduit après une néphrectomie, en restant dans des valeurs considérées comme normales. Par contre, les autres fonctions du rein en particulier la sécrétion des toxines urémiques, comme l’IS ou le PCS, par le rein est altérée. Il y a accumulation de ces molécules qui ont un potentiel délétère sur le rein mais aussi sur l’appareil cardiovasculaire.

Il est difficile de savoir ce que peut être l’impact de ces toxines sur le long terme chez des donneurs vivants. Je suis convaincu que chez des personnes en bonne santé, l’impact est faible voir nul, par contre chez des donneurs vivants un peu limite à qui nous proposons plus facilement le don actuellement, cet impact est a étudier sérieusement. Cet article ne doit pas modifier nos pratiques mais il faut que nous nous penchions  sur ce problème.

La première chose est de répliquer ces résultats dans une cohorte indépendante et sur un plus long terme, j’aimerai voir les résultats à la cinquième année. Il serait aussi intéressant d’évaluer les taux de toxines en fonction du régime alimentaire et du transit. Par exemple, l’IS est indosable chez des IRCT avec une colectomie montrant bien les relations entre tube digestif et rein. Au niveau biologique, il faudrait étudier l’impact de ces toxines à ces faibles concentrations. Enfin, il existe d’autres toxines urémiques qui pourraient aussi s’accumuler, les doser pourraient être intéressant pour obtenir un paysage des toxines modifiées après une néphrectomie.

Ce papier est important car ils nous rappellent que nos marqueurs de la fonction rénale sont essentiellement ceux du DFG. Nous évaluons mal les fonctions de sécrétion tubulaire perturbées au cours de l’IRC. Un article récent de JASN montre que si l’urée s’accumule d’un facteur 5, la créatinine d’un facteur 13 chez le patient dialysé, le PCS voit sa concentration multipliée par 41 par rapport à un sujet avec une fonction rénale normale et pour l’IS, les taux sanguins sont multipliés par 116. Un jour peut être que nous devrons intégrer ces marqueurs du défaut de sécrétion tubulaire dans l’évaluation globale de la fonction rénale, de son risque d’altération. Nous comprendrons peut être pourquoi l’augmentation du risque cardiovasculaire apparait alors que le DFG est très modérément altéré.

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« Dis le néphro, c’est contre indiqué les IEC dans les sténoses des artères rénales? »

Voici une bonne question, si vous regardez dans les RCP des inhibiteurs de l’enzyme de conversion ou des sartans, en pratique des bloqueurs du système rénine angiotensine aldostérone (SRAA), ces molécules sont contre-indiquées en cas de sténose bilatérale des artères rénales.

Diapositive1

En pratique, je ne connais pas beaucoup de médecins qui vérifient que les artères rénales sont indemnes de toutes sténoses avant de les prescrire. De plus, dans un essai thérapeutique dont nous aurons les résultats à l’AHA dans moins d’une semaine, l’étude CORAL. Son but était de déterminer le meilleur traitement des sténoses des artères rénales d’origine athéromateuse en cas d’insuffisance rénale chronique; il était comparé une traitement médicamenteux seul contre un traitement médicamenteux plus la pose d’un stent dans l’ ou les artères rénales sténosées. Par définition, il y a des patients avec des sténoses bilatérales des artères rénales dans cette étude, le choix du traitement médicamenteux s’est porté sur une association à dose fixe sartan-diurétique. Ceci montre bien que la communauté pense que la contre indication des inhibiteurs du SRAA dans les sténoses bilatérales, on s’assoit dessus gentiment.

J’entends dans le fond de la salle, les mauvais esprit, oui encore un universitaire qui se croit au dessus des lois, screugneugneu screugnegneu. Ils n’ont pas forcément tort. Quand je décide d’utiliser des sartans ou des IEC chez un patient, je ne vérifie pas de façon systématique l’état des artères rénales, sauf si j’ai un fort doute sur la possibilité d’une sténose bilatérale, par contre je contrôle toujours la fonction rénale et la kaliémie dans la semaine ou les 15 jours qui suivent l’introduction de la molécule. Je pars du principe simple qu’en cas de sténose hémodynamiquement significative, j’observerai une augmentation importante de la créatinine, au delà des 20%. Dans ce cas je peux arrêter l’IEC et faire des explorations à la recherche de la sténose. Cette démarche, je ne l’ai pas inventé, je suis cet article de 1998.

Pour illustrer mon propos, je vais vous raconter une petite histoire.

Un médecin nous adresse une patiente de 50 ans à l’hôpital de jour en raison de la découverte d’une insuffisance rénale aiguë. Elle a 246 µmol/l de créatinine. L’interne constate que la patiente est depuis quelques mois sous IEC pour une HTA sévère (180 à 200 mm d’Hg de systolique) évoluant depuis quelques années. Sa créatininémie 4 mois avant la mise sous IEC était de 102 µmol/l. Apparemment, il n’y a pas eu de bilan de contrôle depuis l’introduction des bloqueurs du SRAA. Il faut noter que la tension est parfaite, à 110/65 mm d’Hg.

L’interne, très systématique et pragmatique, arrête l’IEC, fait une écho rénale qui retrouve un petit rein droit manifestement non fonctionnel et un rein gauche de taille normale sans obstacle, demande un écho-doppler des artères rénales et un nouveau bilan après 10 jours d’arrêt. Je revois la patiente en consultation sous inhibiteur calciques seul, la créatininémie est à 106 µmol/l et le doppler retrouve une sténose bilatérale des artères rénales. Le petit rein droit l’est probablement sur le défaut de vascularisation. La TA est à 170/95 mm d’Hg.

Je demande un angioscanner des artères rénales pour faire le bilan des lésions.

Artère rénaleComme vous pouvez le voir il y a une magnifique sténose de l’artère rénale gauche. Nous pouvons considérer que cette patiente à un rein unique fonctionnel gauche avec une sténose significative responsable d’une HTA réno-vasculaire. L’excellente réponse aux IEC fait penser qu’une angioplastie permettra un traitement radical de son HTA. L’aspect et l’age sont très évocateurs d’une angiodysplasie.

L’HTA de cette patiente est secondaire à une stimulation majeure du SRAA due à l’ischémie rénale secondaire à la sténose. Pour maintenir le débit de filtration glomérulaire (DFG) malgré la baisse du débit sanguin rénal,  au niveau glomérulaire, il y a une vasodilatation de l’artériole afférente (prostaglandine) et une vasoconstriction de l’artériole efférente (angiotensine II). L’apparition de l’HTA est le prix à payer pour la stimulation du SRAA qui maintient le DFG. Quand les IEC sont prescrits, la vasoconstriction de l’artériole efférente est levée, il y a une diminution de la pression hydrostatique au niveau du glomérule et une diminution du DFG. Le contrôle tensionnel est souvent parfait car l’HTA est rénine dépendante. A l’arrêt de l’IEC, la vasoconstriction de l’artériole efférente va permettre une normalisation du DFG et on observe un retour de l’HTA. Peut être que ce sera plus clair avec des images.Diapositive2Diapositive3

En pratique, il est possible de prescrire des IEC ou des sartans à des patientes présentant des sténoses bilatérales des artères rénales. Il ne se passe pas grand chose sauf une augmentation de la créatininémie, une augmentation de la kaliémie, une baisse de la TA marquée. Si vous contrôlez dans les 10 jours la fonction rénale vous ne passerez pas à coté. Si vous oubliez ce contrôle, il peut vous arriver des ennuis comme une hyperkaliémie sévère. Une complication possible est aussi sur des sténoses très serrées et une baisse importante de la pression artérielle, la survenue d’une thrombose de l’artère rénale. Les bloqueurs du SRAA sont des médicaments magnifiques, utiles, indispensables. Il faut connaitre un peu de physiologie pour les utiliser de façon optimale et surtout interpréter les réponses à leur introduction.

Je vais finir cette note avec un petit jeu.

L’angio-scanner de cette patiente a été autrement plus intéressant que la confirmation de cette sténose. Voici les reconstructions.

image1 imageQue voyez vous?

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Application du rasoir d’Ockham à un cas d’insuffisance rénale aigue

En préparant un cours, j’ai retrouvé une vieille histoire qui illustre à merveille que la simplicité est une grande vertu médicale. Cette histoire date d’une dizaine d’année, je considère qu’il y a prescription.

Un homme, d’une petite cinquantaine, est transféré d’une autre structure, pour la prise en charge d’une insuffisance rénale aiguë évoluant depuis une quinzaine de jours. Il est évident, qu’une maladie compliquée est suspectée et justifie son transfert. Voici comment est présenté l’histoire.

Le 22 septembre, il va aux urgences de la structure de soin pour une altération de l’état général accompagné de douleurs lombaires évoluant depuis quelques jours. Il s’est automédiqué avec des antalgiques simples et des AINS. Il est oligurique depuis 24 heures. Le bilan réalisé montre une créatininémie à 650 µmol/l avec une hyperkaliémie à 6,8 mmol/l. Sa fonction rénale de base n’est pas normale (créatininémie à 150 µmol/l). Une épreuve de remplissage est faite, malgré une pression artérielle à 180/100 mm Hg et un subOAP. Le 23 septembre, le patient est toujours anurique et respire difficilement. Il dialyse une première fois et dialysera tous les jours jusqu’au 27 septembre. Il reprend une diurèse et la fonction rénale s’améliore progressivement. Malheureusement, comme vous pouvez le voir, la fonction rénale se détériore à nouveau.

Programme L3Devant cette altération de la fonction rénale, on propose au patient une nouvelle séance de dialyse. Il urine toujours. Il refuse et demande son transfert dans le service. Je vous passe les suspicions diagnostiques et les alertes comme quoi ce patient est très difficile, voir ingérable. Comme d’habitude, il devait arriver à 15 heures et débarque dans le service à 18h30, sinon c’est pas drôle. Il arrive suspicieux, inquiet, et demandant quand est ce qu’il dialyse.

Je suis un garçon simple, voir simpliste, parfois confinant au benêt. J’explique aux étudiants de ne pas croire les histoires racontées par les autres et quand rien n’est clair de reprendre du début, l’histoire, les antécédents, etc. J’applique toujours ça quand je n’ai pas de piste évidente. Une approche, je le concède, pas très sexy, mais terriblement efficace.

Cliniquement, il présente toujours des lombalgies. La TA est de 140/90 mm Hg, un pouls à 80, une diurèse à 1 litre, une T° à 37,8. Il pèse 131 kgs. Le reste de l’examen clinique est sans particularité. Le bilan sanguin montre une créatininémie à 384 µmol/l, une anémie à 7,2 g/dl, une thrombocytose, un syndrome inflammatoire avec 10 g de fibrine et une PCR à 150. Dans les urines, on retrouve une inversion du Na/K, une urée U à 271 mmol/l et la bandelette urinaire: 3+++ de sang. Si l’examen clinique est peu contributif, par contre l’interrogatoire et la fouille des examens paracliniques avec lesquels il se promène est particulièrement rentable.

Dans ses antécédents, on retrouve une HTA connue depuis 20 ans traitée par hyzaar, une obésité, une IRC connue depuis 2 ans (150 µmol/l), un AVP en 2002 avec des lombalgies chroniques séquellaires ayant conduit à la découverte fortuite de lithiases rénales calciques bilatérales multiples. Il nous montre quelques examens paracliniques. En janvier 2003, une UIV avec un rein gauche muet, en février, un scanner rénal avec une sécrétion bilatérale, deux uretères perméables et la présence d’un calcul dans le bassinet gauche, en mars, une nouvelle UIV retrouve le rein muet gauche, enfin en juin, une scintigraphie rénale retrouve une sécrétion à gauche avec des cavités dilatées. Après, c’est les vacances jusqu’à la rentrée de septembre…

Après 3/4 d’heure dans la chambre, mon diagnostic était fait, d’une simplicité biblique: une insuffisance rénale aigue d’origine obstructive secondaire à des lithiases bilatérales. Il sera confirmé par un scanner rénal réalisé le soir même.

tdm1Les bassinets sont bien dilatés, vous remarquerez le magnifique calcul à gauche.

tdm2Dans l’uretère droit, nous découvrons un splendide calcul.

tdm3Et dans le gauche, pour expliquer l’insuffisance rénale, un autre caillou.

Le lendemain matin, nos amis urologues ont guéri l’insuffisance rénale aiguë de ce patient en posant des sondes JJ.

aspLa fonction rénale s’est améliorée, le patient est sorti à la 48é heures avec pour conseil de revenir nous voir pour faire un bilan de lithiase.

Cette histoire donne plusieurs leçons.

La première est qu’il faut toujours, toujours éliminer une cause obstructive à une insuffisance rénale. Je vous rappelle ma démarche devant une IRA, ici.

La deuxième est que la médecine commence avec l’interrogatoire, pour faire une histoire de la maladie, la plus précise et la plus minutieuse possible. Dans le cas de ce patient, il fallait faire une imagerie rénale avant toute autre chose.

La troisième et pas la moindre est de chercher le simple avant de vouloir faire du compliqué. Dans 95% des cas en médecine, le diagnostic est simple. Il suffit de recueillir tous les éléments, souvent facilement disponibles si on se donne la peine de les chercher, et d’assembler logiquement les pièces du puzzle pour arriver au diagnostic et proposer une prise en charge adaptée. Faire un diagnostic avant de proposer un traitement reste dans la majorité des cas une bonne idée.

J’espère que ma petite histoire ne vous aura pas trop rasée. Le diagnostic d’une insuffisance rénale d’origine  obstructive n’est pas toujours simple et il faut toujours y penser. Je vous raconterai une histoire où j’ai oublié ce message à ma grande honte.

 

 

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Dans les rues italiennes…

J’aime me promener dans les villes.Les découvertes au détour d’un angle de rue en disent plus sur notre société qu’un long discours. Voici trois petits clichés pris dans trois lieux du début de mes vacances automnales.

Brescia est une ville qui recèle des petits trésors de street art. Je vous propose, cette vierge auréolé de néon sous la garde de ses caméras de surveillance.

street art in bresciaLa seconde est une magnifique mosaïque dans une église de Murano. Du floor-art, Invader n’a rien inventé.

floor art religieux muranoCertaines personnes font parfois des choses étonnantes avec leurs nains de jardin, ici une Blanche-neige les accompagnait. J’aimerai savoir si l’auteur est un homme ou une femme. Dans les deux cas, ceci en dit pas mal sur la place faite aux femmes au XXIé siècle en occident.

dwarf art muranoJe vous épargne les nains qui eux étaient en liberté…

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Quand le copié corrige la copie…

Sur les bancs de la faculté, j’avais la réputation d’être un bon élève. Je n’ai jamais empêché un de mes petits camarades de copier ma grille de réponse aux QCM ou de déchiffrer mes réponses par dessus mon épaule.  Je ne comprenais pas l’intérêt de tricher pour les examens en médecine. On ne se ment qu’à soi même et plus grave au futur patient qu’on devra soigner. Chacun fait avec sa conscience.

Je ne  pense pas avoir une plume particulièrement habile ou élégante, surtout quand j’écris des articles médicaux. J’ai une grande difficulté à écrire, la douleur est réelle. Je suis rarement content de mes écrits qui ne sont jamais assez travaillés du fait de ma maladie chronique, la procrastination.

Une des activités de l’universitaire est la relecture (reviewing) d’articles soumis à des revues à comité de lecture. Régulièrement, je relis et critique. Je ne refuse jamais un article, je demande souvent des révisions majeures. Je suis bon public. J’ai récemment eu une demande de relecture. J’ai lu l’article dans le train la semaine dernière. L’introduction me disait quelque chose, j’avais un sentiment de déjà lu. Je relis et je me dis: « on dirait du moi ». Je n’avais pas mon ordinateur, je n’ai pas vérifié immédiatement. Hier, je me suis souvenu de cet article à relire avec la dead line qui se rapprochait dangereusement. J’ai repris le papier et je bute encore sur l’introduction. Je suis sur de connaitre cette prose. Je cherche un de mes articles, et qu’elle ne fut pas ma surprise de voir les dix premières lignes reprises in extenso. Comme à l’école, l’auteur m’avait recopié, il avait regardé par dessus mon épaule pour écrire exactement la même chose, même mots, même références au mêmes endroits.

ctrl v ctrl c

J’ai ri de bon cœur. J’étais pour la première fois de ma vie plagiée et je devais relire l’œuvre du plagiaire, belle ironie que celle ci. J’étais rassuré de me reconnaitre. J’ai relu plusieurs fois, j’ai fait lire mes collègues, pas de doute, c’est bien du plagiat. Il n’a pas de chance mon copieur, il est tombé sur moi. Je ne savais pas trop comment faire pour dire « y m’a copié ». Je n’aime pas la délation. J’étais flatté de cette copie, une forme de reconnaissance. Que faire? Je ne pouvais pas laisser passer. J’ai laissé l’éditeur à ses responsabilité en lui signalant le passage litigieux et en indiquant ma référence. J’attends la réaction.

J’ai récemment lu un livre sur le plagiat (Petite enquête sur le plagiaire sans scrupules de héléne Maurel-Indart) conseillé par Hervé Maisonneuve. L’auteur décrivait toutes les espèces de plagiaire. Dans mon cas, il s’agit de l’étudiant à la bourre qui voulait faire plaisir à son chef, au vue de toutes les autres coquilles et approximations présentes. J’ai du mal à comprendre pourquoi copier, même moi qui ai tant de mal à écrire je n’y arrive pas. Si au moins il m’avait copié et mis en référence, je n’aurais rien dit. Ça ne coutait pas grand chose. Il économisait même quelques références.

Le plagiat reste pour moi un phénomène étrange. Je ne me sens pas comme une victime dans le cas présent. J’ai eu la chance de le voir avant sa publication. Je pense que je l’aurai très mal pris si j’avais découvert ça après publication. Certains articles du blog ont été pillés par des gens peu regardant sur l’usage de la citation et du lien hypertexte. J’avais été particulièrement énervé et ce n’était que du blog. Il y a un véritable sentiment de vol. J’imagine dans une publication scientifique…

La photo a été trouvée là.

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