Masque

Juin 2023, je descends à l’hôpital de jour comme tous les matins. Je traverse la salle d’attente pour aller dans le bureau des internes. Encore un patient sans masque, il est écrit partout qu’il faut mettre un masque quand on entre dans le service. Nous le fournissons. Depuis fin 2017, nous demandons aux patients immunodéprimés de mettre un masque quand ils viennent en consultation. La raison est simple prévenir les infections aéroportées après la douloureuse expérience de deux petites épidémies de pneumocystose. Je n’étais pas très convaincu, voir un peu réticent. Après le port du masque, nous n’avons plus eu de cas groupés de pneumocystose, et nous avions vu la fréquence de la grippe saisonnière diminuer, confortant l’idée que la salle d’attente est un lieu de contamination de pas mal de bestioles aéroportées. J’étais converti. La COVID 19 n’a fait que renforcé la nécessité du port du masque cette fois ci par tous les patients. Nous avons gardé cette pratique du port du masque pour tous fort de notre expérience, non pas de la COVID, mais de la pneumocystose.
Revenons à notre patient réfractaire au port du masque. La semaine précédente, j’avais déjà signalé à quelqu’un qu’il fallait mettre un masque surtout quand s’est écrit sur le mur en grosses lettres en face de vous. Je m’étais copieusement fait insulter et menacer de je ne sais plus quoi, si de mort. Je répète encore un fois qu’il faut mettre un masque et là déferlement de violence verbale et encore menaces de mort. Il se lève, se rapproche et me crache toute sa haine au visage, menaçant si il me voit dehors de me faire la peau, expliquant que je suis raciste. C’est pour ça que je veux lui faire mettre un masque et que je suis un salaud vendu à l’industrie du masque. Du classique. Si je n’était pas ce que je suis, je me serai pris un poing dans la gueule, mais même dans la haine, on se méfie de ce que l’autre pourrait vous faire. Mon physique est une arme de dissuasion dans ces situations. On appelle la sécurité pour le faire sortir. Un patient se lève, lui dit que j’ai raison et qu’il n’y a rien de raciste. Ça discute ferme. Je m’en vais, la consultation et les avis m’attendent.

La deuxième menace de mort en une semaine m’a conduit à renoncer à dire quoi que ce soit sur le port du masque. Pas courageux, j’assume ma couardise qui protège mon psychisme. C’est fatigant de se faire menacer de mort. Finalement, c’est leur problème de ne pas vouloir se protéger. Ceux qui ont compris viennent avec un FFP2, les autres, on leur donne un masque chirurgical et il reste les résistants, ceux qui se battent pour la liberté d’avoir un virus, une bactérie, un champignon dans les poumons.

J’ai décidé que ma santé psychique était plus importante que d’essayer de convaincre des gens qui ne voulaient même pas entendre le moindre argument. Je persiste juste à laisser des affiches dans la salle d’attente. C’est comme pour le vaccin, j’ai renoncé depuis longtemps a essayé de convaincre qui que ce soit de se vacciner, passer 1/4h d’explications, pour m’entendre parler des recommandations de je ne sais qui sur je ne sais quel site, ça me fatigue. Je conseille les vaccinations et je refuse d’entendre les théories du complot diverses et variées.

Cette histoire de menaces de mort et de de refus du port du vaccin me renvoie à la première vague. Un jour nous avons découvert en pleine épidémie qu’on nous avait volé notre stock de masques. A ce moment, les gens se battaient pour avoir un masque et probablement mon résistant pour la liberté m’aurait menacé de mort si nous n’avions pas voulu lui fournir un masque. Nous n’avons rien retenu, rien appris de cette pandémie. C’est assez triste et un peu désespérant. Comme pas mal de gens ont l’air d’avoir oublié ce que ce fut. Je vous conseille l’écoute de cette formidable série sur France culture « l’hôpital à vif ». Si vous n’avez qu’un épisode à écouter c’est le 4, un plaidoyer, j’ai rarement entendu propos plus juste sur l’hôpital. Nos grands décideurs devraient écouter plus souvent, les personnes du terrain, les vraies, celles qui ont encore les mains dans le caca, celles qui se font menacer de mort en face à face, celle qui répondent au téléphone à 3 heures du matin, celle qui voient la souffrance au quotidien, pas celles qui paradent sur les plateaux de télévisions ou ne font que compter leurs followers sur je ne sais quel réseau asocial. Les écouter vraiment et ne pas minimiser en disant vous n’avez pas le recul, vous exagérez.

Décembre 2023, l’institution s’est enfin décidée à conseiller le port des masques pour les patients. Les affiches sont systématiquement arrachées dans la salle d’attente. Nombreux sont ceux qui attendent visages découverts, je ne dis plus un mot, même si parfois il me brûle les lèvres. En cette période de multiples infections aéroportées, mettre un masque quand vous venez dans une salle d’attente, surtout si des gens toussent, me parait une attitude judicieuse. Ce n’est pas juste pour la COVID mais pour toutes les autres bestioles. Le masque n’est pas la panacée mais il réduit le risque, comme de se laver régulièrement les mains. Alors sortez couvert.

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Une réponse à Masque

  1. Docdu16 dit :

    Bonsoir,
    C’est terrifiant.
    Je ne suis pas étonné par le refus du masque et/ou du vaccin avec tout ce que j’entends autour de moi.
    Un copain PU-PH est allé « consulter » un ostéopathe…
    En revanche, la violence des refus est insoutenable. Mais c’est la violence de la société.
    Je suis très content d’avoir quitté le soin.

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