{"id":1012,"date":"2012-08-17T06:01:13","date_gmt":"2012-08-17T05:01:13","guid":{"rendered":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=1012"},"modified":"2012-08-17T06:01:13","modified_gmt":"2012-08-17T05:01:13","slug":"hors-de-moi-de-claire-marin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/2012\/08\/17\/hors-de-moi-de-claire-marin\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Hors de moi\u00a0\u00bb de Claire Marin"},"content":{"rendered":"<p>En rangeant, vous d\u00e9couvrez parfois des livres oubli\u00e9s dans un coin. En fin de semaine, j&rsquo;ai retrouv\u00e9 ce court texte <a href=\"http:\/\/www.editions-allia.com\/fr\/livre\/396\/hors-de-moi\">de Claire Marin, de 2008, chez Allia<\/a>.<\/p>\n<p>Elle raconte dans une \u00e9criture tendue, parfois douloureuse, une exp\u00e9rience de la maladie. Le diagnostic semble \u00eatre celui d&rsquo;une maladie syst\u00e9mique de pr\u00e9sentation initialement rhumatologique ayant pour sympt\u00f4mes essentiels, la douleur et l&rsquo;asth\u00e9nie. Le lupus pourrait \u00eatre la pathologie responsable des affres de l\u2019h\u00e9ro\u00efne.<\/p>\n<p>Elle t\u00e9moigne du quotidien de la maladie. Le texte est parfois p\u00e9nible par les r\u00e9p\u00e9titions, les contradictions, mais il rend formidablement la vie avec une maladie chronique, douloureuse. Ce qui pourrait paraitre des lourdeurs, des faiblesses font la v\u00e9racit\u00e9 du texte. Mon exp\u00e9rience avec ces patientes est exactement celle l\u00e0. Elle est tr\u00e8s d\u00e9stabilisante pour le m\u00e9decin. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;insatisfaction, car il ne peut qu&rsquo;en \u00eatre ainsi. La douleur, l&rsquo;absence de gu\u00e9rison ne peuvent que g\u00e9n\u00e9rer de la frustration, de l&rsquo;angoisse, de l&rsquo;incompr\u00e9hension.<\/p>\n<p>Je conseille la lecture de ce texte \u00e0 tous les jeunes m\u00e9decins, ou moins jeunes qui ont \u00e0 prendre en charge des sujets pr\u00e9sentant ce type de pathologie. Il vous fera gagner du temps en concentrant ce que ressent une patiente qui a les moyens de l&rsquo;exprimer par \u00e9crit. La majorit\u00e9 des patientes avec un lupus que j&rsquo;ai eu \u00e0 prendre en charge ont ce rapport \u00e0 la maladie et aux soignants.<\/p>\n<p>Ne vous braquez pas quand elle d\u00e9gomme du m\u00e9decin, nous le m\u00e9ritons bien. N\u00e9gligence des sympt\u00f4mes invalidants pour le patient, errance diagnostique, oubli que nous soignons des sujets et non des objets, elle pointe tout avec justesse et sans concession. Vous gagnerez du temps car elle montre o\u00f9 il faut travailler, faire des efforts. Sur l&rsquo;\u00e9coute de la douleur, sur le partage du choix th\u00e9rapeutique, le patient\u00a0 doit s&#8217;emparer, quand il en a envie du moins, des choix th\u00e9rapeutiques. Apprendre \u00e0 accepter les \u00e9carts, comprendre comme il est difficile de vivre le passage du jour au lendemain du monde des bien-portants \u00e0 celui des malades.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un texte tr\u00e8s fort. Il vous sera plus utile dans votre quotidien de soignants que bien des trait\u00e9s m\u00e9dicaux.<\/p>\n<p>En la lisant, j&rsquo;ai retrouv\u00e9 les demandes, les douleurs, les questions toujours identiques, pour lesquelles je n&rsquo;ai pas forc\u00e9ment de r\u00e9ponse. Je n&rsquo;ai juste qu&rsquo;\u00e0 offrir ma comp\u00e9tence et avec l&rsquo;exp\u00e9rience, j&rsquo;ai appris aussi \u00e0 donner du temps.<\/p>\n<p>Une des grandes sources de tensions est la temporalit\u00e9 diff\u00e9rentes entre soignant et soign\u00e9. Le soign\u00e9 vit un temps long, qui semble \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ou quand il souffre, infini. Il attend. Elle touche une fois du doigt le c\u0153ur de ce probl\u00e8me, \u00e0 la page 76:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Patiente. c&rsquo;est mon statut et l&rsquo;ordre auquel je dois ob\u00e9ir. C&rsquo;est un nom, un adjectif et un verbe \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif. Ce qui me caract\u00e9rise, c&rsquo;est d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 cet ordre qui m&rsquo;est sans cesse implicitement rappel\u00e9. Patiente. Attends. Attends que la crise passe, attends que la douleur diminue, attends que le sommeil te d\u00e9livre. Attends que cela fasse de l&rsquo;effet. Une heure, trois jours, deux semaines. \u00ab\u00a0<\/p><\/blockquote>\n<p>Les soignants, eux, n&rsquo;ont jamais le temps, ou ne le prennent pas, un peu des deux probablement. Cette confrontation des perceptions du temps est au centre, \u00e0 mon avis, de nombreux conflits entre soignants et soign\u00e9s. Je n&rsquo;ai pas de solution miracle, si ce n&rsquo;est donner plus de temps aux patients pour parler, pour dire leur douleur, leur peine et surtout prendre le temps de les entendre.<\/p>\n<p>Sur ce dernier\u00a0 point, nous devons faire le plus d&rsquo;effort. Notre formation, nous impose, pour avoir un savoir op\u00e9rationnel, \u00e0 mettre les personnes que nous avons en charge dans une case. Cette approche est pratique pour produire des soins standardis\u00e9s tenant compte des donn\u00e9es actuelles de la science. Le probl\u00e8me est que bien souvent nous n&rsquo;\u00e9coutons plus l&rsquo;individu malade. Nous l&rsquo;avons mis dans une case, il raconte la m\u00eame histoire ou pas tr\u00e8s loin que celle de son coll\u00e8gue de case. Nous avons une \u00e9coute distraite et bien \u00e9videmment il s&rsquo;en aper\u00e7oit. Ce n&rsquo;est pas bon. Il faut donner, dans le temps contraint de la consultation, le maximum d&rsquo;attention ou du moins l&rsquo;impression que ce que dit la personne en face de vous est la chose la plus importante que vous n&rsquo;aillez jamais entendue au moment o\u00f9 elle le dit. Cet exercice est difficile, fatigant, mais indispensable, surtout avec les patients dit difficiles, dans laquelle l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Claire Marin a du \u00eatre rapidement catalogu\u00e9. Certains ont ce talent, les autres doivent le travailler.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Godafoss1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-1020\" title=\"Godafoss1\" src=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Godafoss1-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"426\" srcset=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Godafoss1-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Godafoss1-300x200.jpg 300w, https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Godafoss1.jpg 1188w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Ce roman (il est vendu comme tel par l&rsquo;\u00e9diteur) soul\u00e8ve une autre probl\u00e9matique qui est celle de l&rsquo;annonce. Ce moment o\u00f9 la vie bascule, ce terrible moment\u00a0 o\u00f9 sur un ensemble de sympt\u00f4mes, signes, un nom est mis. Ce nom est celui d&rsquo;une maladie, il n&rsquo;est qu&rsquo;un nom, il ne peut pas recouvrir la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;individu qui va faire l&rsquo;exp\u00e9rience de la maladie (j&rsquo;en ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 dans les similitudes entre jazz et m\u00e9decine). Ce nom n&rsquo;est qu&rsquo;un outil intellectuel qui va simplifier la prise en charge. Il ne r\u00e9sumera jamais le sujet malade, parfois nous avons tendance \u00e0 simplifier le patient \u00e0 sa maladie. Voici une source de malentendus et parfois de conflits qui rendront la collaboration th\u00e9rapeutique difficile voir impossible.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin se doit d&rsquo;\u00eatre schizophr\u00e8ne, conceptualiser la maladie de l&rsquo;individu pour avoir des id\u00e9es claires et autoriser une prise en charge optimale reposant sur les preuves fournies par la science et de l&rsquo;autre individualiser au maximum la prise en charge pour r\u00e9pondre aux attentes de la personne particuli\u00e8re en face de lui.<\/p>\n<p>Encore un exercice difficile qui demande une concentration importante et une bonne dose de pratique. Il faut trouver l&rsquo;\u00e9quilibre entre ces deux tensions, m\u00e9decine bas\u00e9e uniquement sur les preuves et subjectivit\u00e9 totale.<\/p>\n<p>L&rsquo;annonce est un moment traumatique. Claire Marin l&rsquo;illustre tr\u00e8s bien dans son texte. Le \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb se plaint de la brutalit\u00e9 de l&rsquo;annonce par une interne et dans tout le texte on sent le regret que le diagnostic ne fut pas fait plus t\u00f4t, plus vite. Toute l\u2019ambivalence de la relation \u00e0 ce moment unique qui vous transforme est dans ce texte.<\/p>\n<p>Accepter de ne plus \u00eatre celui qu&rsquo;on \u00e9tait. La maladie transforme, nous change, comme toute exp\u00e9rience traumatique. Accepter cette modification parfois profonde du moi, de notre individu, de notre personnalit\u00e9. Nous devons faire le deuil de celui d&rsquo;avant et pire des possibles que celui d&rsquo;avant avait.<\/p>\n<p>La mort d&rsquo;un proche entraine les m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes. Il faut faire le deuil de l&rsquo;individu, le deuil de tous les possibles qui ne seront pas et parfois, comme ce fut mon cas, le deuil de celui que j&rsquo;\u00e9tais, tant la mort de mon fils a remis en cause mes centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eats et ma fa\u00e7on de voir la vie.<\/p>\n<p>Je ne crois pas qu&rsquo;il puisse y avoir de bonne fa\u00e7on d&rsquo;annoncer une maladie, un d\u00e9c\u00e8s. L&rsquo;exp\u00e9rience est traumatisante. Tout peut \u00eatre reprocher \u00e0 la Cassandre qui vient vous annoncer la fin brutale de votre ancien moi, elle ne sera jamais que celle qui est venu vous dire plus ou moins maladroitement: \u00ab\u00a0tu ne seras plus comme avant\u00a0\u00bb. Elle n&rsquo;est pas responsable de grand chose. Dans notre amour de trouver des coupables, des causes, des responsables, le porteur de mauvaises nouvelles est la victime toute trouv\u00e9e pour notre hargne endeuill\u00e9e. Refuser la fixation sur ce traumatisme peut \u00eatre d&rsquo;une grande aide sur ce long chemin difficile du deuil de ce que <a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=1014\">nous croyions \u00eatre notre Moi<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En rangeant, vous d\u00e9couvrez parfois des livres oubli\u00e9s dans un coin. En fin de semaine, j&rsquo;ai retrouv\u00e9 ce court texte de Claire Marin, de 2008, chez Allia. 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