{"id":1657,"date":"2013-08-10T08:24:54","date_gmt":"2013-08-10T07:24:54","guid":{"rendered":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=1657"},"modified":"2016-12-12T12:34:44","modified_gmt":"2016-12-12T11:34:44","slug":"papiers-bleus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/2013\/08\/10\/papiers-bleus\/","title":{"rendered":"Papiers bleus"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019ai une pens\u00e9e ce matin pour le m\u00e9decin qui remplira ce passeport pour l\u2019au del\u00e0 \u00e0 une personne qui nous est ch\u00e8re.<\/p>\n<p>Je pense \u00e0 ce formulaire bleu, devenu blanc avec une \u00e9criture bleue, le certificat de d\u00e9c\u00e8s. Pour moi, il restera, Le papier bleu. Ce papelard, en deux parties, est le s\u00e9same qui ouvre la route vers les Enfers. Avec notre signature, nous sommes des Charons modernes. Nous faisons traverser le Styx aux morts. Nous transformons par la gr\u00e2ce de ce document, un fait biologique, la mort, en une r\u00e9alit\u00e9 sociale, le d\u00e9c\u00e8s. Ce papier est capital. Sans lui vous n\u2019\u00eates pas mort, vous \u00eates un vivant, aux yeux de la loi. Sans ce pr\u00e9cieux papier, votre vie continue, o\u00f9 du moins une certaine partie le peut. Ce papier est un arr\u00eat de vie, \u00e9trange comme on dit \u00ab\u00a0arr\u00eat de mort\u00a0\u00bb, alors que finalement on arr\u00eate la vie. J\u2019aimerai donner des arr\u00eats de mort, stopper la faux de la camarde dans son \u00e9lan qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 couper le fin fil d\u2019une vie. La langue fran\u00e7aise \u00e0 de belles ambivalences.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019annonce aux proches, au t\u00e9l\u00e9phone, en direct, les larmes, les cris, les laconiques, \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0je viens\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0c\u2019est pas possible\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0c\u2019est pas vrai\u00a0\u00bb, les explications, vient un rituel, le rituel du Papier Bleu.<\/p>\n<p>Remplir la partie de l\u2019\u00e9tat civil, le nom, le pr\u00e9nom, la date de naissance, le lieu de r\u00e9sidence, le lieu de d\u00e9c\u00e8s, les oui\/non aux diff\u00e9rentes questions. Signer, tamponner, relire pour s\u2019assurer qu\u2019on n\u2019a pas \u00e9crit, \u00e0 trois heures du matin, son nom \u00e0 la place de celui du macchab\u00e9e. Une grande l\u00e9gende urbaine m\u00e9dicale, le m\u00e9decin qui met son nom et se retrouve mort\u2026<\/p>\n<p>Et puis la deuxi\u00e8me partie pour les statistiques, de quoi est il mort? Pas toujours facile \u00e0 remplir\u2026 Combien ceux sont retrouv\u00e9s un peu sec devant cette question? Je crois, tous. La fatigue aidant, l\u2019angoisse de mort qui plane, la d\u00e9charge d\u2019adr\u00e9naline finie, nous nous sommes tous retrouv\u00e9s un peu stupide devant cette question en apparence si simple. On trouve toujours finalement. Les cases \u00e0 cocher encore, accident du travail, grossesse, encore signer, tamponner et surtout l\u00e9cher pour coller cette partie anonyme. Je d\u00e9teste \u00e7a. C\u2019est comme les vieilles enveloppes, les vieux timbres. Il faut mouiller pour que \u00e7a tienne. Ce gout de vieille colle qui reste dans la bouche, beurk. La mort a cette saveur d\u00e9sagr\u00e9able, celle de la glu ant\u00e9diluvienne qui retiendra le secret m\u00e9dical dans la tombe des statistiques.<\/p>\n<p>Ce papier bleu certifie la mort. Apr\u00e8s sa signature pas de doute vous \u00eates vraiment mort. La m\u00e9decine d\u00e9clare et la r\u00e9publique grave dans le marbre de l\u2019\u00e9tat civil votre fin. Nous avons un pouvoir redoutable.<\/p>\n<p>Combien ai je rempli de papiers bleus? Je ne sais pas, beaucoup, c\u2019est sur. Le jour, la nuit, au petit matin, alors que c\u2019\u00e9tait attendu, apr\u00e8s une r\u00e9animation longue et douloureuse, des vieux, des jeunes, des hommes, des femmes, des blonds, des brunes, des roux, des blancs, des noirs, des jaunes, personne n\u2019\u00e9chappe \u00e0 l\u2019application du m\u00e9decin remplissant le certificat de d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p>Parmi tous ceux ci, je me souviens du premier. C\u2019est comme un premier baiser, on ne l\u2019oublie pas. J\u2019\u00e9tais en quatri\u00e8me ann\u00e9e de m\u00e9decine, premier choix, dans un centre anticanc\u00e9reux. Nous \u00e9tions de garde, seul, avec un interne. Les infirmi\u00e8res appelaient toujours l\u2019externe pour le constat du d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me garde dans ce lugubre lieu, \u00e0 une heure du matin, l\u2019appel.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Allo, c\u2019est l\u2019externe?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Y faut venir y a un d\u00e9c\u00e8s\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Moi?!\u00a0 je dois venir?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Oui vous devez venir pour les papiers. C\u2019est comme \u00e7a.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Moi, l\u2019externe de quatri\u00e8me ann\u00e9e je devais me lever pour aller constater le d\u00e9c\u00e8s. Je marche dans les couloirs vides, pas en tr\u00e8s bon \u00e9tat, ce devait \u00eatre en oncologie pneumologique ou un truc comme \u00e7a. J\u2019arrive, l\u2019infirmi\u00e8re m\u2019attend dans la salle de soins, je suis terroris\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Que dois-je faire?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Et bien voir si il est mort. Je te le dis, il est mort.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Avec ma bouille de gamin, forc\u00e9ment on me tutoie. Elle sourit, compr\u00e9hensive. Elle me guide en me donnant le num\u00e9ro de la chambre. Cette derni\u00e8re est grande allum\u00e9e, Versailles. L\u2019infirmi\u00e8re me laisse en me disant d\u2019appeler si besoin, elle doit finir son tour. Je pousse la porte entrouverte, personne. J\u2019avance, sur le lit, un homme au teint de cire, \u00e9tendu, immobile, fig\u00e9 pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Je ne sais pas trop quoi faire. Je sors le talisman qui prot\u00e8ge l\u2019\u00e9tudiant de son incomp\u00e9tence, le st\u00e9thoscope. Je l\u2019ausculte. Je n\u2019entends rien. Je cherche son pouls, rien. J\u2019essaye de sentir son souffle, rien. Je ne suis pas sur. Je ne veux pas me tromper. Je vais chercher l\u2019appareil \u00e0 ECG et je fais un bel \u00e9lectrocardiogramme douze d\u00e9rivations \u00e0 un mort. J\u2019ai l\u2019air ridicule. Il est plat comme la plaine russe.<\/p>\n<p>J\u2019ai devant moi, le premier patient, qui fut tr\u00e8s peu le mien, que je d\u00e9clare mort.<\/p>\n<p>Je le regarde, oui, il est vraiment mort, sa peau est tir\u00e9e, jaune, son nez trop long, sa bouche entrouverte comme cherchant l\u2019air qui manque \u00e0 ses poumons. Il est d\u00e9charn\u00e9. Il a le regard fig\u00e9, fix\u00e9 par je ne sais pas quoi, si la mort. Il ne bouge plus, c\u2019est surtout \u00e7a qui me perturbe, il ne bouge pas. Un mort est totalement immobile. Horrible. Le moindre mouvement permet de dire qu\u2019il y a encore de la vie. Plus rien, je sais qu\u2019il est mort, j\u2019en suis sur, j\u2019enl\u00e8ve les \u00e9lectrodes, remets le pyjama en place.<\/p>\n<p>Je vais voir l\u2019infirmi\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il est mort.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>J\u2019ai probablement la m\u00eame t\u00eate que mon nouvel ami. Elle me regarde souriante.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je sais. Tu veux boire un caf\u00e9? Il faudrait remplir le papier bleu,\u00a0 jeune homme.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Quoi? il faut remplir un papier, pourquoi bleu?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Oui, le certificat de d\u00e9c\u00e8s, le papier bleu, quoi!!\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle me regarde comme un ben\u00eat, en me versant un caf\u00e9 que je bourre de sucre. Le papier bleu, je prends l\u2019air entendu.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Mais c\u2019est \u00e0 moi de le faire?\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Et bien oui, c\u2019est comme \u00e7a ici, l\u2019externe le fait.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle me tend le formulaire, que je d\u00e9chiffre. Comment savoir si il n\u2019y a pas d\u2019obstacle au don du corps, une obligation \u00e0 la mise en bi\u00e8re imm\u00e9diate, je n\u2019en sais rien. J\u2019appelle l\u2019interne, que je tire des bras de Morph\u00e9e.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0C\u2019est simple. Tu mets non partout, bonne nuit.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Une r\u00e9ponse laconique et efficace, apr\u00e8s un quart d\u2019heure ce maudit papier est rempli. Pour la premi\u00e8re fois ce gout amer de la colle sur ma langue m\u00e9lang\u00e9e au caf\u00e9 trop sucr\u00e9e. Je vais revoir mon premier mort. Je veux \u00eatre bien sur. Quand j\u2019arrive dans la chambre, elles ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 la toilette, oui, il est mort\u2026<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Au revoir, merci pour le caf\u00e9\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019infirmi\u00e8re me regarde et elle me lance un:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0J\u2019ai appel\u00e9 la famille, pour les pr\u00e9venir, la prochaine fois tu le feras. Bonne nuit\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 m\u2019endormir. Le lendemain, j\u2019ai cherch\u00e9 dans un livre comment remplir un certificat de d\u00e9c\u00e8s. J\u2019ai eu raison, ce choix fut celui des certificats de d\u00e9c\u00e8s nocturnes ou de Dimanche. Le pire Dimanche de garde de ma courte vie d\u2019externe fut un record de 11 papiers bleus dans la journ\u00e9e. J\u2019avais gagn\u00e9 le concours interexterne du papier bleu du Dimanche en centre anticanc\u00e9reux. Il nous fallait bien contrer cette horrible responsabilit\u00e9 de transformer les vivants en morts, nous pauvres petits \u00e9tudiants. Ce choix m\u2019avait appris une chose, \u00e0 remplir un certificat de d\u00e9c\u00e8s et \u00e0 voir la mort en face. Depuis, je ne rechigne jamais \u00e0 remplir ce papier au bleu d\u00e9lav\u00e9. J\u2019ai toujours le gout du caf\u00e9 trop sucr\u00e9 et de la colle dans la bouche, la nuit.<\/p>\n<p>Ce texte est pour vous Babeth, que j\u2019ai toujours vouvoy\u00e9 pendant 19 ans. Vous auriez pu \u00eatre l\u2019infirmi\u00e8re qui a \u00e9t\u00e9 patiente avec les angoisses de cet \u00e9tudiant pas tr\u00e8s d\u00e9gourdi. Vous m\u2019avez confi\u00e9 votre fille, que j\u2019aime. Merci.<\/p>\n<p>Vous nous manquerez.<\/p>\n<audio class=\"wp-audio-shortcode\" id=\"audio-1657-1\" preload=\"none\" style=\"width: 100%;\" controls=\"controls\"><source type=\"audio\/mpeg\" src=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2013\/08\/13-Noumi-Noumi-Yaldati.mp3?_=1\" \/><a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2013\/08\/13-Noumi-Noumi-Yaldati.mp3\">https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2013\/08\/13-Noumi-Noumi-Yaldati.mp3<\/a><\/audio>\n<p>Rest In Peace Babeth.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai une pens\u00e9e ce matin pour le m\u00e9decin qui remplira ce passeport pour l\u2019au del\u00e0 \u00e0 une personne qui nous est ch\u00e8re. Je pense \u00e0 ce formulaire bleu, devenu blanc avec une \u00e9criture bleue, le certificat de d\u00e9c\u00e8s. 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