{"id":1873,"date":"2014-01-05T17:46:36","date_gmt":"2014-01-05T16:46:36","guid":{"rendered":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=1873"},"modified":"2014-01-05T17:46:36","modified_gmt":"2014-01-05T16:46:36","slug":"reparer-les-vivants-de-maylis-de-kerangal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/2014\/01\/05\/reparer-les-vivants-de-maylis-de-kerangal\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0R\u00e9parer les vivants\u00a0\u00bb de Maylis de Kerangal"},"content":{"rendered":"<audio class=\"wp-audio-shortcode\" id=\"audio-1873-1\" preload=\"none\" style=\"width: 100%;\" controls=\"controls\"><source type=\"audio\/mpeg\" src=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/04-Somewhere-Everywhere.mp3?_=1\" \/><a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/04-Somewhere-Everywhere.mp3\">https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/04-Somewhere-Everywhere.mp3<\/a><\/audio>\n<p>Le premier livre de l&rsquo;ann\u00e9e, je l&rsquo;ai lu en 24 heures comme on d\u00e9vale une pente poudreuse en ski, la m\u00eame urgence dans la lecture, le m\u00eame frisson dans la glissade, le m\u00eame plaisir dans les mots. Vous avez un grand texte sur la transplantation d&rsquo;organe, sur la mort enc\u00e9phalique, sur l&rsquo;annonce, sur le d\u00e9but de ce qui n&rsquo;est pas encore le deuil mais le traumatisme de la perte. Si l&rsquo;agence de biom\u00e9decine cherche \u00e0 sensibiliser au don d&rsquo;organes, il suffit qu&rsquo;elle promeuve la lecture de ce tr\u00e8s, tr\u00e8s grand roman.<\/p>\n<p>Le th\u00e8me est simple, 24 heures de la vie d&rsquo;un corps, de l&rsquo;accident, jusqu&rsquo; \u00e0 la transplantation du c\u0153ur dans la poitrine d&rsquo;une autre, en passant par toutes les \u00e9tapes de ce formidable travail d&rsquo;\u00e9quipe qu&rsquo;est une transplantation d&rsquo;organe en France en 2013. Un travail d&rsquo;\u00e9quipe o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 et la technicit\u00e9 de chaque intervenant sont essentielles pour permettre que la chaine ne soit jamais rompue. Un hommage \u00e0 tous ces femmes et hommes qui ne dorment pas ou mal, qui attendent, pour r\u00e9animer, coordonner, pr\u00e9lever, transplanter. Un hommage \u00e0 ces familles qui, \u00e0 ce moment douloureux de l&rsquo;annonce de la mort enc\u00e9phalique d&rsquo;un proche, ne refusent pas que des inconnus profanent l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 du corps pour que d&rsquo;autres inconnus vivent.<\/p>\n<p>Ce texte est une ode \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 dans ses ressorts les plus simples et les plus complexes. Aucun personnage n&rsquo;est une caricature, tous ont leur complexit\u00e9, leur moment d&rsquo;humanit\u00e9. Il est beau comme de l&rsquo;antique, il est beau comme une vague, il est beau comme un ride parfait, il est beau comme de la tr\u00e8s grande litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Je conseille sa lecture \u00e0 tous. Ce roman est une tr\u00e8s belle construction. Les phrases longues et rythm\u00e9es sont superbes. Parfois, Maylis de Kerangal touche au po\u00e9tique avec cette omnipr\u00e9sence de la sensualit\u00e9. Tout est sens pour nourrir la r\u00e9flexion intellectuelle. Ses descriptions de paysages, l&rsquo;atmosph\u00e8re des pi\u00e8ces, l&rsquo;odeur du caf\u00e9 filtre, de la douche b\u00e9tadin\u00e9e, des Haribos, les couleurs, les sons, rien n&rsquo;est gratuit, tout est l\u00e0 pour nourrir le r\u00e9cit, rendre la justesse de l&rsquo;exp\u00e9rience au plus pr\u00e8s.<\/p>\n<p>Il est rare qu&rsquo;un roman m\u00e9dical me touche, celui ci m&rsquo;\u00e9meut.<\/p>\n<p>Nous ne sommes pas des saints, ni des salauds, juste des hommes et des femmes, des professionnels qui essayent de faire du mieux possible un m\u00e9tier difficile. Il est difficile de se coltiner avec la mort en permanence. La mort qui a d\u00e9sert\u00e9 le champs\u00a0 du quotidien de l&rsquo;homme occidental du XXI\u00e9 si\u00e8cles. Nous sommes parmi les derniers \u00e0 vivre avec elle en permanence, ceci g\u00e9n\u00e8re un d\u00e9calage entre nous et le reste de la population. D\u00e9calage qui n&rsquo;existait probablement pas il y a 50 ans o\u00f9 la mort \u00e9tait plus pr\u00e9sente, au jour le jour. L&rsquo;auteure entrem\u00eale intelligemment son intrigue et la vie personnelles des diff\u00e9rents protagonistes de ce drame. Elle montre avec finesse et intelligence qu&rsquo;un soignant est aussi une personne derri\u00e8re sa blouse blanche. Le corps est omnipr\u00e9sent chez les soignants, la sensualit\u00e9; exp\u00e9rience hallucinatoire, chant, sexe, sport.<\/p>\n<p>Ce livre est sans ang\u00e9lisme, ni diabolisation, \u00e9quilibre au creux de la vague. Il d\u00e9crit de fa\u00e7on crue la probl\u00e9matique de la mort enc\u00e9phalique. Qu&rsquo;est ce que la mort? Il fait \u00e9trangement \u00e9cho \u00e0 un article r\u00e9cent <a href=\"http:\/\/mobile.nytimes.com\/2014\/01\/04\/us\/a-brain-is-dead-a-heart-beats-on.html?nl=todaysheadlines&amp;emc=edit_th_20140104\">du NYT<\/a>, o\u00f9 une famille am\u00e9ricaine refuse ce concept, pour arriver \u00e0 une situation abominable pour tous.<\/p>\n<p>Quand sommes nous morts? EEG plat, c\u0153ur arr\u00eat\u00e9? La <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mort_c%C3%A9r%C3%A9brale\">d\u00e9finition de la mort c\u00e9r\u00e9brale<\/a> est claire, mais qu&rsquo;il est difficile de la faire comprendre, alors que le corps de l&rsquo;autre est chaud, color\u00e9, le c\u0153ur battant, la poitrine se soulevant, comme il est difficile d&rsquo;admettre que le cerveau est mort et ainsi, celui qu&rsquo;on aimait. L&rsquo;auteure rend magnifiquement cette horreur, ce d\u00e9calage entre soignants et les familles. Nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9 avec, nous n&rsquo;avons jamais vraiment fait d&rsquo;efforts pour diffuser clairement l&rsquo;id\u00e9e. Alors \u00e0 ce moment critique, il est parfois difficile pour certains d&rsquo;accepter l&rsquo;inacceptable de la fin.<\/p>\n<p>La tension de l&rsquo;annonce, la brutalit\u00e9 obligatoire de l&rsquo;annonce, car l&rsquo;annonce est forcement violente, est particuli\u00e8rement bien trait\u00e9e et analys\u00e9e. Elle a le talent de les multiplier, de montrer comment ce moment o\u00f9 rien n&rsquo;est dit est si pr\u00e9cieux. Ce moment de sursis, ces secondes de <a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?page_id=44\">sursis avant de basculer dans l&rsquo;horreur<\/a>. Nous aimerions tant les prolonger infiniment. Rien n&rsquo;att\u00e9nuera l&rsquo;annonce car il y a un avant de l&rsquo;insouciance et cet apr\u00e8s terrible, o\u00f9 plus jamais vous n&rsquo;aurez le c\u0153ur l\u00e9ger. Je pense <a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=403\">toujours \u00e0 cette m\u00e8re<\/a>, toujours.<\/p>\n<p>Le texte aborde tous les aspects du pr\u00e9l\u00e8vement sans fard. Le cot\u00e9 parfois vautours des \u00e9quipes de transplantation qui viennent pr\u00e9lever. En fait, tout le monde respecte ce corps, m\u00eame si parfois il y a des mauvaises blagues qui fusent. Ce n&rsquo;est que pour faire diminuer la tension d&rsquo;un cran, pour ne pas rajouter du path\u00e9tique au tragique. Elle est toujours \u00e0 la limite, au sommet de la vague, elle pourrait basculer dans le pathos, mais elle ne chute jamais. Langue et r\u00e9cit maitris\u00e9s, une tr\u00e8s belle le\u00e7on d&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<p>Si vous voulez savoir ce qu&rsquo;est le pr\u00e9l\u00e8vement en France, lisez ce livre, il est passionnant. Cette exp\u00e9rience unique, ce moment \u00e9tonnant, rencontre de la plus grande technicit\u00e9, modernit\u00e9 et de cette permanente question du \u00ab\u00a0Que\/qui suis je?\u00a0\u00bb, un corps, une \u00e2me, un c\u0153ur, un cerveau, suis je r\u00e9ductible \u00e0 mon corps, suis je plus grand que lui? La r\u00e9ponse apport\u00e9e par la science moderne est, de fa\u00e7on \u00e9tonnante pour une soci\u00e9t\u00e9 qui se veut rationnelle, m\u00e9taphysique en un sens.<\/p>\n<p>Non, homme, tu n&rsquo;es pas qu&rsquo;un corps, tu es un peu plus que ce corps, sans lui tu n&rsquo;es rien, mais tu ne te r\u00e9sumes pas \u00e0 lui, ton c\u0153ur peux battre, ton sang circuler, tes reins filtrer, tes poumons se remplir d&rsquo;air, sans l&rsquo;activit\u00e9 de ton cerveau, sans tes pens\u00e9es, tu n&rsquo;est plus vivant, tu es mort. Cette d\u00e9finition de la mort explique la place centrale qu&rsquo;occupe les neurosciences dans le champ biom\u00e9dical actuel. Elle soul\u00e8ve des questions passionnantes, si mon cerveau est transf\u00e9r\u00e9 dans une autre enveloppe que mon corps d&rsquo;origine, suis je encore un homme? Suis je vivant? Nous sommes \u00e0 un moment \u00e9pist\u00e9mologique important, une \u00e9volution dont peut \u00eatre nous ne prenons pas assez conscience. Ceci est du au d\u00e9veloppement des transplantations d&rsquo;organes.<\/p>\n<p>Le texte parle du corps, de la vie qui palpite dans le corps, de cette beaut\u00e9 du corps qui bouge, une beaut\u00e9 guid\u00e9e par la pens\u00e9e. Il est mis en mouvement par l&rsquo;envie, par le d\u00e9sir. La sensualit\u00e9 du corps et la puissance de la pens\u00e9e, quand les deux se combinent comme dans le surf, comme dans l&rsquo;acte chirurgical, comme dans la lecture, o\u00f9 le corps et l&rsquo;esprit s&rsquo;engagent dans un m\u00eame \u00e9lan, tendus vers un m\u00eame but, c&rsquo;est \u00e7a \u00eatre vivant. Les larmes qui coulent en revivant ce traumatisme de l&rsquo;annonce de la mort du fils, ces larmes en lisant les mots de l&rsquo;absence, du vide, les larmes qui mouillent la page en d\u00e9couvrant que le fils ch\u00e9ri vivra \u00e0 travers nous, notre m\u00e9moire, qu&rsquo;il ne restera que \u00e7a. Et que malgr\u00e9 la mort, pour nous, il restera vivant, incomplet car nous ne sentirons plus jamais la chaleur de son corps, mais encore pr\u00e9sent, malgr\u00e9 l&rsquo;absence du corps.<\/p>\n<p>J&rsquo;aime ce livre, j&rsquo;ai d\u00e9couvert un grand auteur, cette ann\u00e9e litt\u00e9raire commence merveilleusement bien.<\/p>\n<p>Il faut vous laissez emporter par son \u00e9criture, comme on se laisse emporter par le flux de la mer quand on nage dans une ba\u00efne. Pas de lutte avec ces longues phrases, juste trouver le bon tempo de lecture pour rentrer pleinement dans cette belle langue. J&rsquo;ai trouv\u00e9 une ressemblance \u00e9tonnante avec le style d&rsquo;une autre auteur que j&rsquo;ai lu l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re (<a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=1666\">l&rsquo;origine de l&rsquo;homme de C. Montalbetti<\/a>). Cette lecture initiale m&rsquo;a permis de rentrer tr\u00e8s facilement dans ce magnifique texte. Le style, tout est dans le style et la construction, comme pour un morceau de musique. Pr\u00e9cipitez vous sur ce roman, votre c\u0153ur battra un peu plus fort.<\/p>\n<p>Juste un d\u00e9tail, les reins ne vont pas \u00e0 un seul receveur surtout avec un donneur de 19 ans mais \u00e0 deux receveurs, une petite limite \u00e0 la qualit\u00e9 scientifique du texte, p177, il fallait bien que je trouve un petit d\u00e9faut&#8230;<\/p>\n<p>Note \u00e9crite avec l&rsquo;aide <a href=\"http:\/\/www.fipradio.fr\/album-somewhere\">du Trio<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le premier livre de l&rsquo;ann\u00e9e, je l&rsquo;ai lu en 24 heures comme on d\u00e9vale une pente poudreuse en ski, la m\u00eame urgence dans la lecture, le m\u00eame frisson dans la glissade, le m\u00eame plaisir dans les mots. 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