{"id":4166,"date":"2015-09-29T11:53:30","date_gmt":"2015-09-29T10:53:30","guid":{"rendered":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=4166"},"modified":"2015-09-29T12:51:29","modified_gmt":"2015-09-29T11:51:29","slug":"limposteur-de-javier-cercas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/2015\/09\/29\/limposteur-de-javier-cercas\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0L&rsquo;Imposteur\u00a0\u00bb de Javier Cercas"},"content":{"rendered":"<p>Javier Cercas est un \u00e9crivain majeur, peut \u00eatre l&rsquo;\u00e9crivain europ\u00e9en le plus important du moment. Je ne lis pas assez pour vraiment juger. J&rsquo;ai fini son dernier roman sans fiction. J&rsquo;avais ador\u00e9 \u00ab\u00a0Anatomie d&rsquo;un instant\u00a0\u00bb, avec \u00ab\u00a0L&rsquo;imposteur\u00a0\u00bb, il franchit encore un palier.<\/p>\n<p>Comment raconter l&rsquo;histoire d&rsquo;un menteur g\u00e9nial et r\u00e9el ? Voici \u00e0 quoi se frotte Cercas, au plus grand menteur de tous les temps, Enric Marco. Il fut le symbole de la d\u00e9portation nazie pour les espagnols avant que fut d\u00e9couvert la supercherie. Il avait menti. Pas un petit mensonge, il a \u00e9t\u00e9 le visage des camps de concentrations pendant quelques ann\u00e9es. Il a abus\u00e9 tout le monde par sa gouaille, sa faconde, son charme. Voil\u00e0 \u00e0 qui s&rsquo;attaque Cercas dans ce roman sans fiction. Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;un mensonge? Comment construire un mensonge? En dehors de la litt\u00e9rature peut il exister un mentir vrai?<\/p>\n<p>Ce roman est une exp\u00e9rience intellectuelle intense et jubilatoire. Il construit son texte comme un musicien. Vous retrouverez des leitmotivs, des gimmicks qui reviennent, qui scandent le texte. Pour ne pas se perdre dans l&rsquo;esprit tortueux et retors de son h\u00e9ros, l&rsquo;auteur et nous avons besoin de ces r\u00e9p\u00e9titions, pans de r\u00e9alit\u00e9 nous \u00e9vitant de nous laisser emporter par le talent du bonhomme.<\/p>\n<p>La construction litt\u00e9raire est fantastique. L&rsquo;alternance des chapitres, un peu de vie r\u00e9elle du h\u00e9ros, un peu de la construction de l&rsquo;enqu\u00eate ou des r\u00e9flexions sur la litt\u00e9rature nourrit d&rsquo;une grande culture confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autodidacte de g\u00e9nie. Rien n&rsquo;est gratuit, tout est l\u00e0 pour nous faire ressentir la fascination, le malaise face \u00e0 cette fascination, le d\u00e9gout, le trouble et le sentiment de comprendre un peu mieux cet homme. Ce texte est du grand art. Il restera au del\u00e0 du sujet comme le premier peut \u00eatre le dernier d&rsquo;un genre nouveau. Ce sentiment est renforc\u00e9 par la r\u00e9f\u00e9rence au Quichotte. Enric Marco est Don Quichotte, Javier Cercas est un nouveau Cervant\u00e8s.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai lu il y a quatre ans ce monument de la litt\u00e9rature mondiale qu&rsquo;est le Quichotte. J&rsquo;avais commenc\u00e9 une note que je n&rsquo;ai jamais publi\u00e9, finalement je la reprends, surmontant ma fain\u00e9antise.<\/p>\n<blockquote><p>Pendant mes vacances, j&rsquo;ai lu Don Quichotte. Les 1600 pages de ce roman m&rsquo;ont accompagn\u00e9 pour ce retour en Allemagne. Mes p\u00e9r\u00e9grinations aoutiennes eurent \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s agr\u00e9ables sans ce livre, elles sont devenues inoubliables.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais pris les deux tomes qui trainaient dans mon bureau depuis quelques mois sans grande conviction. J&rsquo;ai commenc\u00e9 et je n&rsquo;ai plus l\u00e2ch\u00e9 les deux protagonistes jusqu&rsquo;\u00e0 la fin. Cervant\u00e8s est un immense \u00e9crivain et son traducteur est \u00e0 la hauteur (Aline Shulman). Ce livre \u00e9crit au d\u00e9but du XVII\u00e9 si\u00e8cle est monumental, sublime, hallucinant. Il contient toute la litt\u00e9rature occidentale. Apr\u00e8s l&rsquo;avoir lu, on ne lit plus de la m\u00eame fa\u00e7on, on reprend ses lectures d&rsquo;un autres \u0153il et on voit les emprunts volontaires ou non \u00e0 ce monde qu&rsquo;est le Quichotte. C&rsquo;est un roman de chevalerie, le premier, le dernier, je ne sais pas. Il est d&rsquo;une actualit\u00e9 troublante. Il parle d&rsquo;amour, de r\u00eave, du sens de la vie, de politique, de rapports sociaux, culturels, raciaux. Certains comportements semblent dat\u00e9s,\u00a0 d\u00e8s qu&rsquo;on met un peu de distance de contexte, on s&rsquo;aper\u00e7oit que rien n&rsquo;a chang\u00e9. Le fond est passionnant, la forme vous subjugue. La tension dramatique tient le long des pages sans diminuer, la tension intellectuelle entre sancho et don quichotte est prenante, folie, intelligence, b\u00eatise, tout se c\u00f4toient, comme dans la vie.<\/p>\n<p>Ce roman est sublime, il parle de tout.<\/p>\n<p>La mise en abyme du tome 2 o\u00f9 Quichotte et Pansa se frottent \u00e0 la notori\u00e9t\u00e9, o\u00f9 il deviennent des h\u00e9ros de romans et o\u00f9 les lecteurs peuvent rencontrer leurs h\u00e9ros. Qui n&rsquo;a jamais r\u00eav\u00e9 de rencontrer son personnage pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 pour lui poser quelques questions? Quelle modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Je r\u00e9alise que depuis 4 si\u00e8cles, le roman tourne autour de cet axe fondateur. Dans le roman, il y avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup de questions et des r\u00e9ponses \u00e0 qu&rsquo;est ce que la litt\u00e9rature, que sont ces rapports avec la vie, la r\u00e9alit\u00e9. Qu&rsquo;est ce que la folie, qu&rsquo;est ce que la normalit\u00e9?<\/p>\n<p>La forme, je me r\u00e9p\u00e8te, est extraordinaire. Les histoires s&rsquo;entrecroisent, elles font \u00e9cho \u00e0 la folie de Quichotte. L\u2019enchev\u00eatrement des destins sur une trame aussi simple que l&rsquo;errance est impressionnante. Comme si le c\u0153ur de notre destin se trouvait dans le voyage, dans la migration. Cervant\u00e8s est un \u00e9crivain incroyable et le Quichotte est une lecture indispensable \u00e0 qui aime la litt\u00e9rature. C&rsquo;est la litt\u00e9rature. C&rsquo;est tous ce qu&rsquo;on attend d&rsquo;un livre, aventure, r\u00e9flexion, rire, tristesse, amour, passion et une pointe de folie, ce pas de cot\u00e9 qui fait le texte majeur. La vie concentr\u00e9e bat plus fort, avec des couleurs plus vives, des contrastes plus intenses, que dans la r\u00e9alit\u00e9, magnifi\u00e9e par le g\u00e9nie stylistique. Elle est s\u00e9duisante. La qu\u00eate de cette vie litt\u00e9raire s\u00e9duit Alonso Quichano. Cervant\u00e8s est un monstre humain. La grande litt\u00e9rature se reconnait \u00e0 la nature des protagonistes, humains surhumains, merveilleux et faillibles, courageux et pleutres, brillants et stupides. Cervant\u00e8s aimait les hommes, c&rsquo;est sur, dans le texte il y a une humanit\u00e9 unique, un amour de l&rsquo;autre quel qu&rsquo;il soit du plus riche au plus humble, de l&#8217;empathie pour tous.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un monde, lisez le, lisez le.<\/p><\/blockquote>\n<p>Quand j&rsquo;ai relu, ces phrases, je les ai trouv\u00e9es totalement adapt\u00e9es \u00e0 \u00ab\u00a0L&rsquo;imposteur\u00a0\u00bb. Une seule diff\u00e9rence, il ne s&rsquo;agit plus de construire la fantaisie, elle a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue par le h\u00e9ros qui du d\u00e9but \u00e0 la fin de sa vie n&rsquo;a fait que mentir. Pour survivre, pour ne pas disparaitre noy\u00e9 dans le tourbillon de l&rsquo;histoire europ\u00e9enne du XX\u00e9 si\u00e8cle, il a choisi de mentir. Il a v\u00e9cu cette survie, remplissant les vides par toujours plus, sans fin, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre rattrap\u00e9 par la v\u00e9rit\u00e9 scientifique, d&rsquo;un historien. Terrible clerc qui d\u00e9truit la mystification juste avant son point d&rsquo;orgue.<\/p>\n<p>Le personnage de roman est une hyperbole monstrueuse (c&rsquo;est Cercas qui le dit). Enric est une hyperbole de la soci\u00e9t\u00e9. L&rsquo;auteur a eu cette intuition g\u00e9niale de voir en lui l&rsquo;homme du oui, l&rsquo;homme de la majorit\u00e9, celui qui se r\u00eavait en r\u00e9volt\u00e9 est le symbole de la majorit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il vit. Il a juste mis un peu plus de paillettes que les autres. Il a os\u00e9 le kitsch. Il s&rsquo;est toujours adapt\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 que son miroir grossissant, la rendant aussi belle qu&rsquo;elle m\u00eame se r\u00eavait, h\u00e9ros anti-franquiste et anarchiste \u00e0 un moment, puis h\u00e9ros de la soci\u00e9t\u00e9 civile, avant de devenir la rock-star de la m\u00e9moire historique.<\/p>\n<p>Comment les mensonges ont pu marcher? Il s&rsquo;attaque \u00e0 notre rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Nous aimons les bons clients, les victimes et les t\u00e9moins. La victime t\u00e9moignant est devenu le h\u00e9ros moderne. Warhol avait eu cette intuition. Enric Marco a pouss\u00e9 le principe \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Il n&rsquo;aurait pas un quart d&rsquo;heure de gloire m\u00e9diatique mais une vie enti\u00e8re. L&rsquo;explication de notre cr\u00e9dulit\u00e9 est que nous n&rsquo;aimons pas la r\u00e9alit\u00e9. Nous refusons la complexit\u00e9 ou la simplicit\u00e9 du monde tel qu&rsquo;il est. Nous pr\u00e9f\u00e9rons nos chim\u00e8res. Quand une dichotomie simple est propos\u00e9e sur un plateau nous n&rsquo;h\u00e9sitons pas. D&rsquo;un cot\u00e9 le bon, de l&rsquo;autre le m\u00e9chant, Marco a enti\u00e8rement int\u00e9gr\u00e9 cette dimension. Il a utilis\u00e9 son imagination pour que la soci\u00e9t\u00e9 entende ce qu&rsquo;elle d\u00e9sirait, mais certainement pas la r\u00e9alit\u00e9. La r\u00e9action m\u00e9diatique \u00e0 Enric Marco est un beau symbole de notre refus de l&rsquo;ombre et du gris. Il passe sans transition du bien absolu, mouton sacrificiel renaissant sans cesse au gr\u00e9 des attentes, \u00e0 l&rsquo;incarnation du mal absolu, du grand m\u00e9chant loup d\u00e9vorant la v\u00e9rit\u00e9. Seuls ceux qui l&rsquo;ont connu ne se limitent pas \u00e0 cette dichotomie, mais voient en lui ce gris et comprennent la r\u00e9alit\u00e9 du personnage. Enric Marcon est atteint de m\u00e9diapahtie, nous sommes de grand consommateurs de m\u00e9diapathes.<\/p>\n<p>Ce roman sans fiction est\u00a0 un grand texte. Il peut nourrir des heures de r\u00e9flexions sur le monde comme il va, sur l&rsquo;individu comme il est. Sur notre fascination pour les bonnes histoires. L&rsquo;homme est un amoureux des histoires, notre imagination est notre plus grande force et notre plus grande faiblesse. La preuve, le roman fonctionne formidablement bien.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/L_imposteur_d\u00e9dicace.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4204\" src=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/L_imposteur_d\u00e9dicace.jpg\" alt=\"L_imposteur_d\u00e9dicace\" width=\"600\" height=\"964\" srcset=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/L_imposteur_d\u00e9dicace.jpg 600w, https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/L_imposteur_d\u00e9dicace-187x300.jpg 187w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a>Apr\u00e8s cette lecture qui m&rsquo;a boulevers\u00e9, j&rsquo;ai eu la chance d&rsquo;aller entendre Javier Cercas parler de son livre. C&rsquo;est un tr\u00e8s bon client. Sa parole est au niveau de son \u00e9crit. Il charme son auditoire comme un dresseur de serpent. Il est \u00e0 200% dans sa d\u00e9monstration, c&rsquo;est fascinant. L&rsquo;entendre parler est une belle exp\u00e9rience. Je comprends pourquoi il a eu peur d&rsquo;\u00e9crire ce livre. En d\u00e9couvrant par son enqu\u00eate la recette du bon mensonge, toujours un soup\u00e7on de v\u00e9rit\u00e9 comme germe qui va donner croissance au cristal du mensonge, il a compris qu&rsquo;il faisait exactement la m\u00eame chose. Je le cite:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il faut attendre que la r\u00e9alit\u00e9 vous donne quelques choses\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Il expliquait comment le romancier\u00a0 alimente son imaginaire. C&rsquo;est comme Enric Marco, un petit os dur de r\u00e9alit\u00e9 entour\u00e9 d&rsquo;une montagne de chantilly et de guimauve pour faire plus joli, plus mou, plus kitsch. Le pass\u00e9 n&rsquo;en finit pas de vivre dans ce pr\u00e9sent mythique.<\/p>\n<p>L&rsquo;auditoire \u00e9tait heureux d&rsquo;avoir entendu un homme si brillant. Je n&rsquo;ai pu m\u2019emp\u00eacher de voir en ce raconteur d&rsquo;histoire, le jardinier d&rsquo;un tr\u00e8s joli conte: \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.paperblog.fr\/2259606\/la-chair-de-la-langue-conte-swahili\/\">La chair de la langue<\/a>\u00a0\u00bb collect\u00e9 par Praline Gay-Para. L&rsquo;essence de la litt\u00e9rature est dans ce court texte swahili.<\/p>\n<p>Ce roman est important, pour ne pas dire essentiel. Ceux qui pensaient que le roman est mort se trompent. Tant qu&rsquo;il y aura des Javier Cercas pour capter le r\u00e9el et le mettre en page, le roman sera vivant.<\/p>\n<p>Comme la musique de jazz, rien ne peut tuer l&rsquo;improvisation.<\/p>\n<p>Un morceau au titre tout \u00e0 fait dans le ton de John Scofield: Past Present<\/p>\n<audio class=\"wp-audio-shortcode\" id=\"audio-4166-1\" preload=\"none\" style=\"width: 100%;\" controls=\"controls\"><source type=\"audio\/mpeg\" src=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/09-Past-Present.mp3?_=1\" \/><a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/09-Past-Present.mp3\">https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/09-Past-Present.mp3<\/a><\/audio>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Javier Cercas est un \u00e9crivain majeur, peut \u00eatre l&rsquo;\u00e9crivain europ\u00e9en le plus important du moment. Je ne lis pas assez pour vraiment juger. 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