{"id":814,"date":"2012-02-20T18:48:19","date_gmt":"2012-02-20T17:48:19","guid":{"rendered":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=814"},"modified":"2012-02-20T18:48:19","modified_gmt":"2012-02-20T17:48:19","slug":"le-journal-dun-corps-de-daniel-pennac","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/2012\/02\/20\/le-journal-dun-corps-de-daniel-pennac\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le journal d&rsquo;un corps\u00a0\u00bb de Daniel Pennac"},"content":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai achet\u00e9 ce livre \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport avant de partir pour ma <a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=801\">conf\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;EMBL<\/a>. J&rsquo;avais trois raisons. La premi\u00e8re, la plus importante, j&rsquo;aime bien l&rsquo;\u00e9criture de Pennac. La lecture des Malauss\u00e8ne est un tr\u00e8s bon souvenir. La deuxi\u00e8me, un avis unanime des critiques du <a href=\"http:\/\/www.franceinter.fr\/emission-le-masque-et-la-plume-livres-10\">masque et la plume<\/a>, ce qui est rare. La troisi\u00e8me, je savais que je n&rsquo;avais pas pris assez de livres pour ces quelques jours loin de la maison.<\/p>\n<p>Pendant trois jours, j&rsquo;ai baign\u00e9 <a href=\"https:\/\/perruchenautomne.eu\/wordpress\/?p=806\">dans la m\u00e9decine du futur<\/a>. Pendant trois jours, j&rsquo;ai entendu parl\u00e9 de m\u00e9decine par des non m\u00e9decins. C&rsquo;\u00e9tait bien, mais il manquait quelque chose. La majorit\u00e9 des orateurs \u00e9taient des gens jeunes, de tr\u00e8s bon niveau socio-\u00e9conomiques, intelligents, voir brillants. Ce fut un panorama fascinant des outils \u00e0 notre disposition ou qui vont l&rsquo;\u00eatre pour comprendre le vivant et l&rsquo;homme malade. J&rsquo;y reviendrai.<\/p>\n<p>Pour moi, le m\u00e9decin de base utilisant toujours ses oreilles pour entendre, ses mains pour palper, sa bouche pour conseiller, il manquait un truc. C&rsquo;\u00e9tait le corps. Le corps \u00e9tait absent du discours. Nous parlions de m\u00e9decine personnalis\u00e9e en oubliant l&rsquo;essentiel, ce n&rsquo;est pas \u00e9tonnant. Il est tellement \u00e9vident ce corps qui fonctionne que nous l&rsquo;oublions. Pourtant, il se rappelle sans cesse \u00e0 nous, j&rsquo;ai faim, j&rsquo;ai envie de pisser, de chier, j&rsquo;ai chaud, j&rsquo;ai froid, j&rsquo;ai soif, j&rsquo;ai mal etc. D\u00e8s que nous avons une d\u00e9marche intellectuelle m\u00eame en m\u00e9decine, nous avons tendance \u00e0 oublier le corps ou \u00e0 le segmenter, \u00e0 le s\u00e9parer de nos activit\u00e9s psychiques, pourtant il est le d\u00e9but et la fin de toutes sensations, donc de tous raisonnements, le seul m\u00e9diateur avec l&rsquo;environnement et nous m\u00eame.<\/p>\n<p>Je ne pensais pas que mon choix de lecture allait \u00eatre aussi judicieux.<\/p>\n<p>Pendant 400 pages, Daniel Pennac \u00e9crit le journal du corps de son narrateur, une vie sous un angle unique, celui du corps. Le corps remis au centre du jeu par un \u00e9crivain, alors que je le voyais mettre \u00e0 distance par les sp\u00e9cialistes de la m\u00e9decine des omics, de la personomics. Il est rare dans une unit\u00e9 de temps d&rsquo;avoir cette compl\u00e9mentarit\u00e9. J&rsquo;ai v\u00e9cu trois jours de bonheur intellectuel.<\/p>\n<p>Le journal d&rsquo;un corps est une \u0153uvre majeure. Une lecture indispensable pour tous les m\u00e9decins, aussi indispensable que la lecture de Proust pour comprendre le deuil, que la lecture de <a href=\"http:\/\/kystes.blog.lemonde.fr\/2009\/04\/02\/nyt-et-recits-dun-jeune-medecin\/\">r\u00e9cits d&rsquo;un jeune m\u00e9decin<\/a> de Boulgakhov pour savoir ce qu&rsquo;est la solitude du praticien.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture de Daniel Pennac est splendide. J&rsquo;aime ses phrases, son style, rigolard et grave. Il a des fulgurances, des phrases qui vous bouleversent. Vous voyez \u00e9crit ce que pendant des ann\u00e9es vous avez ressenti sans jamais avoir r\u00e9ussi \u00e0 mettre des mots dessus. Ils sont parfaitement ajust\u00e9s et c&rsquo;est magnifique. Il nous parle de choses que nous connaissons parfaitement &#8211; nous vivons quotidiennement notre corps, les cinq sens, la douleur, la jouissance, les interrogations permanentes, \u00e0 tous les ages, sur ce corps jeune, \u00e9panoui, vieillissant, mourant- et il r\u00e9ussit par la force\u00a0 du verbe, \u00e0 ouvrir de nouveaux espaces de r\u00e9flexions.<\/p>\n<p>Il commence son r\u00e9cit au bord de l&rsquo;adolescence, le moment de l&rsquo;irruption du corps de fa\u00e7on \u00e9vidente, la fin de la latence, tant de changements, tant de d\u00e9couvertes, en fait une seule importante la sexualit\u00e9. Ce n&rsquo;est pas pour rien que le livre parle \u00e9norm\u00e9ment de sexe. Il y a plein de trucs qu&rsquo;on peut faire en niant son corps, sauf un qui n\u00e9cessite un investissement complet du corps, de nos sens mais aussi de notre intellect, c&rsquo;est l&rsquo;acte sexuel, exhausteur ou anesth\u00e9sique de nos sentiments. Il d\u00e9crit g\u00e9nialement les relations entre l&rsquo;\u00e9jaculation et la p\u00e9n\u00e9tration dans le sommeil, le plaisir \u00e0 contr\u00f4ler ces moments qui peuvent sembler des petites morts. Je suis impressionn\u00e9, boulevers\u00e9 de voir si bien mettre en mots des sensations ressenties, des choses v\u00e9cues du quotidien et brutalement par leurs pr\u00e9sences sur la page, elles prennent une autre dimension. On comprend mieux, on saisit mieux qui nous sommes, ce que nous avons fait, et peut \u00eatre ce que ne nous serons ou ferons.<\/p>\n<p>Un livre indispensable pour les m\u00e9decins car il nous rappelle qu&rsquo;au centre est le corps. Le corps parle. Il parle pour lui, il parle pour notre inconscient, il parle en permanence de l&rsquo;indiscible. Il n&rsquo;est pas simple de comprendre que notre corps est parfois le seul m\u00e9dium pour exprimer notre souffrance ou notre joie. Il serait tellement plus facile de mettre des mots que de se raconter par des sympt\u00f4mes ou des signes. Il serait tellement moins douloureux de parler plut\u00f4t que de se mutiler. Nous n&rsquo;avons qu&rsquo;un corps, pour toute notre vie, il est unique, un, sans rempla\u00e7ant, m\u00eame si nous pouvons changer ou rafistoler quelques pi\u00e8ces. Plut\u00f4t que de le maltraiter, il faut parler, mettre des mots sur nos sensations, nos souffrances. Le r\u00f4le du m\u00e9decin est peut \u00eatre celui l\u00e0, avant tout, arriver \u00e0 faire dire au patient, accoucher des mots. Nous passons notre vie professionnelle \u00e0 traduire des signes cliniques en langage. \u00c7a \u00e9nerve tout le monde ce jargon. C&rsquo;est notre code. Il est indispensable pour que la m\u00e9decine soit op\u00e9rante, pour transformer le corps en concepts r\u00e9ductionnistes plus faciles, pour comprendre et traiter. Ce que nous enseigne ce livre, il faut ensuite faire le chemin inverse et retourner \u00e0 la globalit\u00e9 de l&rsquo;individu, le corps et le psychisme.<\/p>\n<p>Il ne parle que de son corps notre narrateur inconnu et il parle en permanence de son esprit. Le corps ressent, avant notre esprit, certaines de nos \u00e9motions, une des id\u00e9es forces du texte. Nous ne sommes que chimie, nous ne sommes que physique et biologie. Je crois que nous sommes un peu plus. La combinatoire des diff\u00e9rentes strates (g\u00e9nome, prot\u00e9ome, epig\u00e9nome, metabolome, etc) fait que nous arrivons ou du moins avons la pr\u00e9tention de nous comprendre, une le\u00e7on de la biologie de syst\u00e8me. Nous pouvons nous r\u00e9duire \u00e0 une mol\u00e9cule, un organe, un corps ou \u00e0 un esprit mais syst\u00e9matiquement un des oubli\u00e9s se rappelle \u00e0 notre bon souvenir. Il faut avoir une vision holistique du vivant. C&rsquo;est difficile, exigeant, fatigant, mais tellement satisfaisant quand nous l&rsquo;effleurons. Globalit\u00e9, r\u00e9duction et retour au tout, from the bedside to the bench and back to the bedside. Chaque \u00e9tape est importante, aucune ne s&rsquo;exclut, r\u00e9duire pour comprendre, remettre en globalit\u00e9 pour encore mieux comprendre. R\u00e9ductionnisme et holisme ne peuvent s&rsquo;opposer, ils se compl\u00e8tent.<\/p>\n<p>Pourquoi il faut lire ce livre ? Il fera gagner du temps au jeune m\u00e9decin. Vous comprendrez ce que devenir vieux veut dire. La fin de l\u2019\u0153uvre est un excellent trait\u00e9 de g\u00e9riatrie. Il \u00e9claire un ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;un adulte jeune \u00e0 du mal \u00e0 comprendre. Comment peut on oublier son corps quand on est vieux et qu&rsquo;on vit un deuil? Le deuil, je connais, j&rsquo;ai eu la tentation de la destruction mais mon corps et le corps de l&rsquo;autre m&rsquo;ont rattach\u00e9 \u00e0 la vie. Apr\u00e8s cette lecture, je saisis mieux cet oubli. Quand arrive la d\u00e9cr\u00e9pitude, nous n&rsquo;avons plus rien \u00e0 explorer que notre d\u00e9ch\u00e9ance, ce peut \u00eatre amusant si nous avons une \u00e2me d&rsquo;entomologiste. Quand le deuil d\u00e9barque, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du jeu s&rsquo;amenuise.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un livre indispensable. Il remet le corps au centre dans notre monde qui n&rsquo;en a jamais autant montr\u00e9 mais aussi ni\u00e9 son existence en le d\u00e9mat\u00e9rialisant ou en l&rsquo;instrumentalisant. Le corps n&rsquo;est pas un jouet, pas un outil. Il est nous. Il est le c\u0153ur de notre individualit\u00e9. Nous le savons, nous avons tendance \u00e0 l&rsquo;oublier. Ce magnifique texte nous le rappelle avec brio, jubilation, talent, dr\u00f4lerie, tristesse, un chef d\u2019\u0153uvre. Je n&rsquo;ai fait que survoler avec mes pauvres mots, la richesse de ce livre. Plongez dans ce texte vous ne le regretterez pas.<\/p>\n<p>Merci Monsieur Pennac pour cette le\u00e7on.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai achet\u00e9 ce livre \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport avant de partir pour ma conf\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;EMBL. J&rsquo;avais trois raisons. La premi\u00e8re, la plus importante, j&rsquo;aime bien l&rsquo;\u00e9criture de Pennac. La lecture des Malauss\u00e8ne est un tr\u00e8s bon souvenir. 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