« Repas de morts » Dimitri Bortnikov et  » Le lanceur de dés » Mahmoud Darwich

Un commentateur m’a suggéré la lecture de Dimitri Bortnikov. Je suis souvent les conseils de lecture de ceux qui laissent un petit mot surtout quand le livre est paru chez Allia. Il est russe et écrit en français.

J’ai failli abandonner dès la première page, dès le premier paragraphe. Une première page facile, complaisante avec le voyeurisme contemporain, une exhibition pornographique sans intérèt. Encore un auteur contemporain qui croit que la littérature se limite à montrer sa bite de préférence en voyant un porno zoophile. J’ai tourné la page. J’ai continué.

J’ai bien fait. Son écriture est intéressante, pas forcément facile, mais j’y suis rentré aisément. Ce texte est une belle expérience stylistique. Il y a un vrai travail sur les mots, le rythme. Des phrases sans verbe, multiplication des points de suspension, phrases bancales qui basculent vers l’avant nous tirant, scansion des paragraphes. Le style est au service des images. L’écriture est à la frontière entre prose et poésie. Les images sont fortes et certaines pages sont de vrais poèmes nous emmenant très loin.

Le thème de l’ouvrage est la mort et son antidote ou du moins ce qui fait diminuer ou oublier l’angoisse, le sexe. Le texte raconte la quête de celui ou celle qui fermera nos paupières, qui nous accompagnera jusqu’au bout du chemin. En retour il présente le narrateur comme celui qui porte les morts, une boucle. La littérature ne sert peut être qu’à ça faire vivre nos morts à travers mille vies éternelles. J’aimerai avoir un peu de talent pour faire rendre vie aux miens.

Je partage son opinion. C’est malgré ses forces une oeuvre éprouvante. La mort et la sensualité pas très gai du narrateur sont fatigantes. J’ai aimé l’expérience stylistique, mais j’ai été content de fermer le recueil à la 180é pages. Je relirai certaines pages très belles qui ont une force poétique rare dans la littérature contemporaine. A coté du sujet, qui m’est assez familier. Je retiendrai surtout les grands espaces. Il est très russe. Les russes comme les américains, mais encore plus que ces derniers ont l’habitude de se coltiner avec l’immensité du paysage. Il rend très bien cette sensation face à la steppe, face au désert, face à la mer, angoissant et rassurant. Il y a la Volga, immense fleuve au milieu de l’immensité, ces pages sont très belles comme celles sur le grand nord. En contrepoint, les espaces clos, cette alternance est pour moi typique de la littérature russe, face au gigantisme on se réfugie dans la chambre, la prison, le cimetière. L’écriture de Bortnikov est faite de rupture entre les images et il le fait bien, c’est beau.

Un auteur intéressant, je ne regrette pas la découverte. Je suis convaincu qu’il peut encore faire mieux, en diluant un peu moins, j’ai trouvé que le souffle diminuait, ou alors était ce ma lassitude, dans le dernier quart du livre. J’espère qu’il continuera sur cette voie stylistique, dans cette poésie étrange et captivante, sans céder à la facilité de la première page.

Dans la foulée, j’ai lu un recueil de Darwich qui est à mon chevet depuis deux mois. Darwich aurait eu 70 ans cette année. C’est un très beau recueil magnifiquement publié par la remarquable maison « Actes Sud ». Les poèmes sont ponctués de photos de Palestine d’Ernest Pignon-Ernest. Il est un des plus grands poètes contemporains, peut être le plus grand. Si Bertnikov a parfois du mal à maitriser sa langue, Darwich est impressionnant de contrôle tout en nous faisant croire à la spontanéité de son verbe. Il touche le sublime. Il est magnifiquement traduit en français par Elias Sanbar.

Il est très difficile de parler de poésie. Il faut la lire pour saisir l’expérience sensuelle du texte. Je vais juste essayer de vous donner envie.

Le poème qui donne son titre au recueil est un monument de poésie, d’intelligence, de sensibilité et de profondeur. Darwich, dans la deuxième partie de son œuvre, est le poète de la mort et de la survie. C’est un survivant. Murale abordait déjà le sujet. Le lanceur de dès est une autobiographie de toutes les fois où il aurait du mourir et où le hasard le sauve. Notre vie n’est qu’une succession de rencontres ratés avec la camarde, jusqu’à la dernière. Il fait le compte de toutes celles qui aurait pu faire dérailler le train de sa vie. Nous sommes sur des rails et parfois il y a des embranchements et des hasards, un réveil qui ne sonne pas, une incapacité à se lever, nous sauvent.

Ce poème est une merveille, sur la beauté et la fragilité de la vie. Darwich a une sensualité unique, j’aime les images qu’il générent. Les images de sa terre, les fleurs d’amandiers, les odeurs de la terre sainte brulante. J’aime sa poésie, elle est sensuelle. Chaque strophe est une image de la méditéranée, terre aride, concentrant les saveurs, olive, grenade, épices et la lumière sublime de cette mer berceau.

Darwich aime les femmes, sa terre, son peuple, combattant d’une cause, porte drapeau d’une diaspora qui devra retrouver sa terre. En explorant son intimité, il éclaire le général. C’est la marque du poète de génie, transformer son angoisse existentielle en art de portée universelle.

Lisez Darwich, vous serez réconciliez avec l’humanité. Il y a dans ce recueil d’autres très beaux poèmes. Vous pouvez aussi écouter la voix de Darwich et entendre la merveilleuse musicalité de sa poésie dans la langue originale grâce à un très beau disque hommage du trio Joubran : A l’ombre des mots.

Je me demande si Darwich connaissait le poème de Mallarmé: « Un coup de dès n’abolira jamais le hasard ».

Enfin je finirai avec un dernier conseil d’écoute. Il s’agit de la remarquable émission de la Fabrique de l’histoire sur la construction de l’idée d’un état palestinien, indispensable si on veut un peu mieux comprendre la région.

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