Cette année, ma fille ainée a eu 15 ans, j’avais son age quand mon père est mort. Nous sommes au mois de Juin, il est mort au mois de Juin. Il est étrange de voir mon enfant avoir l’age que j’avais quand mon père est mort. Mes émotions sont encore plus bizarres que lorsque je suis devenu plus vieux que lui.
J’aurai aimé qu’il me voit réussir, j’aurai aimé avoir ses conseils, j’aurai aimé partager la musique de Jazz, j’aurai aimé plein de trucs que je n’ai jamais connu.
Vous avez probablement remarqué ma tendance à la culpabilité. Je prends facilement les choses sur moi ou pour moi même des événements où je ne peux pas grand chose. J’aime bien ça être responsable, voir coupable. J’ai mis longtemps à comprendre d’où venait ce masochisme. J’en ai découvert l’origine, il y a peu de temps.
Je vais vous raconter une histoire.
Il était une fois, une adolescent de 15 ans, il joue au rugby et ne pense qu’à ça. Il n’est ni plus intelligent, ni plus con qu’un autre, probablement plus influençable. Ses parents vivent dans un lotissement au bord de mer, petit paradis surpeuplé l’été et dépeuplé l’hiver. Il y a des courts de tennis, une piscine et tant que la saison n’a pas commencé, on s’y ennuie un peu à 15 ans. Il a des fréquentations que nous qualifierons de médiocres. On s’amuse à rentrer dans les maisons d’été fermées ou du moins on essaye, on pique des petits trucs à droite à gauche, des conneries quoi, il n’en ai pas fier.
Ce jour de juin, il est avec son meilleur copain de l’époque. Ils s’ennuient. Ils décident de rentrer dans la piaule du maitre nageur de la piscine. Il n’est pas encore là. Ils veulent y pénétrer comme si il y avait des mystères dans ce misérable petit appartement, on est ridicule à 15 ans. Ils essayent d’ouvrir la serrure. Ils ne sont pas de très bons cambrioleurs. Ils n’y arrivent pas. Ils décident de casser la porte. On est vraiment très con à 15 ans. Ils commencent à taper dessus. Ils font du bruit, il est cinq heures de l’après midi.
Un cri de femme, ils voient les joueurs de tennis sortir des courts et se précipiter vers eux. Ils sont démasqués, les gens courent, ils ont peur de se faire attraper, ni une ni deux, ils prennent leurs jambes à leurs cous. Ils fuient les lieux de leur forfait. Ils sèment rapidement les poursuivants. Ils sont jeunes, ils ont 15 ans, ils sont invincibles, des petits génies que les vieux cons ne peuvent saisir. Ils sont trop forts, Ils rient. Ils vont voir la mer. Elle est belle sous le soleil de cette fin d’après midi de Juin, bleue, immense, infinie, comme leur jeunesse, comme leur force, comme la bêtise. Ils se séparent encore plus soudés par cette expérience si forte, amis à la vie à la mort, on est présomptueux quand on a 15 ans.
Notre héros rentre chez lui. Il s’avachit devant la télévision. Il est étonné que ses parents ne soient pas déjà là. Ils doivent jouer au tennis. Tient, il ne les a pas vu parmi les poursuivants. Il attend en rêvassant aux exploits de l’après midi.
Vers huit heures, il entend sa mère rentrer. Elle s’effondre en larmes. Le jeune homme se précipite avec sa sœur. Leurs vies vont basculer. Ils ne savent pas encore, l’innocence, la naïveté, l’insouciance existent, dans quelques secondes, elles auront disparu à jamais. Dans la lumière du soleil couchant, ils regardent la grande silhouette brisée de leur mère, entourée d’un halo de blondeur et sa voix qui n’est qu’un sanglot. Elle s’effondre sur le canapé nimbée de cette magnifique lumière de juin du bord de mer. Le soleil rasant poudre la scène d’un or teinté de rose annonciateur de vent; la mère portant la douleur de la connaissance et les deux enfants encore indemnes mais pressentant le pire sont figés dans sa mèmoire.
Cette heure, si douce du couchant du début d’été restera l’heure où il a appris la mort de son père. Sa mère l’annonce dans un cri, un sanglot, au milieu des larmes: « votre père est mort ». Il se souvient de l’instant, fixé dans la beauté de la fin du jour. Il ne me souvient plus de sa réaction, subjugué par la nouvelle. Ce corps si vivant, encore quatre heures avant, qui l’avait engueulé car il ne faisait rien, cette masse physique si pleine de vie et d’énergie qui était son père n’était plus qu’un corps inanimé, foudroyé dans son début de quarantaine. Il a du pleuré avec sa mère, avec sa sœur. Il se souvient juste de cette sensation de vide. Il ne savait pas encore que c’était l’insupportable poids de l’absence, du manque. Il ne savait pas encore que ce trou béant dans sa poitrine l’accompagnerait si longtemps, ce terrible poids du rien.
Il ne se souvient plus très bien d’après, sauf du corps de son père étendu inerte dans le lit de la chambre qui sera la sienne l’année suivante. Il voit toujours après plus de deux décennies, ce visage de mort, encadré de boucles brunes, visage de pâtre grec aux yeux bleus clos à tout jamais. Dernière image du père en cadavre impassible et la douleur de l’absence qui se fait de plus en plus grande. Ce n’est plus du faux, mais la vraie vie, ou plutôt la vraie mort. On ne joue plus. Tu viens de perdre ton adolescence mon garçon, tu viens de perdre l’insouciance, tu viens de gagner une gravité qui ne te quittera plus, en toi sont semées des graines qui faute d’avoir été stérilisées à temps par le langage, grandiront et compliqueront la suite. Ces instants, le cri, la lumière, les corps étendus, immobile de ton père, sanglotant de ta mère voici ce qui restent, avec la fuite, nœud de ta culpabilité, voici les scories de cette journée.
En ce mois de juin, j’ai perdu mon père, j’ai découvert l’absence de l’aimé et la culpabilité. J’ai mis longtemps à comprendre d’où venait ma culpabilité. Culpabilité d’enfant impuissant ayant toujours cru que si il n’avait pas fui, si au lieu de détourner son regard et ses pas de la petite foule, si il avait eu le courage d’affronter le flux, si il était allé à l’origine du cri, il aurait pu sauver son père.
Ces gens qui couraient vers eux, couraient vers le court de tennis où son père s’est écroulé, le cri était celui de sa mère voyant son mari s’effondrer face à elle. Mort subite, dont l’origine est peut être un ultime infarctus à 41 ans ou un trouble du rythme sur séquelles de la nécrose antérieure, il ne saura jamais. Au lieu de courir vers lui qui s’effondrait, il a fui, ça il sait.
Aurait il pu le sauver par la force de son amour ? Non, mais le sait on, quand on a 15 ans. Il aurait pu le sauver, il en est sur. Rien ne pouvait le sauver, avec son agénésie coronarienne, sa cholestérolémie à 4 g/l, ses deux paquets de brunes par jour, il essayait de faire tenir 5 ans dans chaque année que la camarde lui laissait. Je ne sais pas si il y ait arrivé.
Je n’ai jamais parlé de ma fuite, du nœud de ma culpabilité, à personne sauf à ma femme. Grâce à elle, j’ai découvert ce point de ma personnalité. Je n’ai pas réussi à sauver mon père, j’ai même fui quand il est mort au lieu de lui porter secours. Inutile de dire que des années plus tard quand oscar est né, quand oscar est mort, mon impuissance et ma culpabilité sont revenus au galop.
J’ai réalisé avec le temps que les deux événements sont liés. Pour guérir de ma culpabilité vis à vis d’oscar et de mon angoisse d’être incapable de protéger, sauver les gens que j’aime, il fallait que j’accepte cette fuite comme la réaction normale d’un petit con de 15 ans. Il fallait me débarrasser de cette culpabilité sans objet. Voir et vivre les bêtises de ma fille m’ont aidé à réaliser qu’à 15 ans, nous sommes insouciants et sans cervelle. Elle m’a beaucoup aidé, involontairement à comprendre et accepter ma réaction.
J’aurais gagné du temps, si il y a plus de 20 ans, j’avais pu raconter ma fuite idiote à quelqu’un, je n’ai pas eu l’occasion de le faire. J’ai raconté cette histoire, non pour qu’on pleure sur moi, mais juste pour témoigner de l’importance de raconter ces petits événements, d’apparence anodine qui entourent la mort de nos aimés. Une fois passés dans la moulinette de la pensée magique, s’ils ne sont pas discutés, analysés, remis à leur place qui est mineure, ils peuvent devenir le lit d’angoisses qui vous poursuivent longtemps, longtemps.

Vous me touchez toujours beaucoup avec vos mots douloureusement sincère et si rarement dit/entendu. Une chose est sure, on vit avec les pertes, on n’en guérit jamais – n’importe quel âge nous avons. J’espère que vous avez à mieux vivre avec et de vous réjouir de vos proches pleinement.
Il y a quelques mois, lors d’un nuit sans sommeil, ces mots viennet à moi: je suis une incapable parce que je n’ai plus pu assumer les dernières eemianes de vies de mon père à le soigner à la masison, de son décès à l’hopital (dont il avait horreur) et de sonsdésir à mourrir chez soi. Ca m’a pris 15 ans pour trouver et franchementt, je ne sais pas à quoi cela peut sert (sauf à un prétexte de mes échecs, ce que je réfuse).
Bonne journée
Merci pour cette leçon qui tombe à pic, je suis en plein dans les pensées magiques, mais j essaierai de suivre ton conseil et ne pas laisser les « Et si… » venir me hanter…
Cette note me rappelle l’opéra Don Giovanni, que Mozart écrivit juste après le décès de son père (qu’il a désobéi). Dans cette scène finale, le commandent (le père de Mozart?) paye une visite à Don Giovanni et, refusant de repentir, l’amène à l’enfer. L’ultime représentation de culpabilité et regret…
http://www.youtube.com/watch?NR=1&feature=fvwrel&v=7cb1QmTkOAI
Bon courage.
Encore un très beau texte toujours aussi émouvant.
Merci pour ta sensibilité et merci de nous la faire partager.
Au fait, il y a une petite erreur de syntaxe : « Il ne me souvient plus ». Ne la corrige pas, elle est magnifique !
Merci pour ce texte plein d’émotion et de sensibilité. Terrible coïncidence, on peut croire en la main du destin, mais ce n’était que pure matérialité. Et depuis, je suis sûr qu’a travers vos patients, vous avez sauvé mille fois votre père. Lorsque les événements sont trop durs et que leur mémoire subsiste, intacte et lancinante, il possèdent alors une signification qui nous pousse à dépasser nos limites et nous aident alors à guerir de la culpabilité, de toutes les culpabilités.
Je crois les mémoires plurielles. Il y a celles qui se figent, celles qui se planquent et celles qui s’agrémentent. Elles sont forcement utiles et utilisées plus ou moins consciemment. Ton émouvant récit me donne envie d’évoquer une expérience récente puisée lors d’ une séance d’hypnose .
L’instructeur (médecin) racontait son parcours professionnel à travers des anecdotes illustrant sa vocation et ses motivations. L’habileté et la technicité du discours aide à plonger dans sa propre histoire et m’est apparue de manière aussi rare, qu’innatendue l’image bienveillante de mon père fièr et heureux des choix de sa fille.
Ce n’est pas révolutionnaire , mais je me surprends à penser beaucoup plus souvent à lui comme s’ il était sorti d’un longue hibernation du fin fond de ma mémoire, comme si le manque jusqu’à présent dissimulé s’était incarné.
C’est apaisant. Je te souhaite le même cheminenment.
Ma mémoire a peut-être eu pitié de moi.
On ne se connaît pas; tes textes sont toujours très poignants et à travers eux je suis certain que tu exerces ton métier avec beaucoup d’humanité et de sens. Et d’humanité et de sens, dans notre métier, on en a plus que jamais besoin.
Les culpabilités ont de nombreuses causes. Les deuils de multiples liens entre eux. Encore aujourd’hui, malgré les années, j’ai du mal à imaginer perdre mon papa.
J’aimerais te serrer dans mes bras, même si ça ne changerait pas ce qui s’est passé. Et que tu assez de nanas autour de toi pour le faire.
Toutes mes pensées.
Deux recits tristes et émouvants….
Mais quelque chose me » met en colère » : LA CULPABILITE ….Cette culpabilité qui vous ronge et détruit …Vous n’etes coupable de rien ! Vous n’avez pas eu de chance ..
Perdre son père à 15 ans doit etre très dur ,mais pourquoi vous charger de culpabilité ? C’est comme ça, la Vie est terrible parfois mais que faire ?
De meme pour le bébé , vous n’y etes pour rien ! Encore un terrible coup de la Vie ..
La faute à « pas de chance »….
Je me permets de vous embrasser ….Profitez de vos filles .! Vivez , soyez heureux pour vos filles ..avec vos filles . et votre épouse bien sur…;)