Miazaki rencontre Morozov

Aujourd’hui, je suis allé voir « Le vent se lève » du maitre manguiste japonais. J’ai beaucoup aimé. J’aime cette violente douceur de la vie superbement illustrée et animée. La trame narrative entre onirisme et réalité est particulièrement réussie, mais elle en fait un film pour adultes. Le récit est trop complexe pour de jeunes enfants. Le film est d’une grande richesse. Il est d’une immense humanité.

J’ai été très intéressé par la question de la responsabilité du chercheur, de l’ingénieur dans l’utilisation de sa production. Le héros a choisi, soutenu par la société -famille, entreprise, amante. Il produira son œuvre, un avion mythique sans se soucier des conséquences. Il y a une dépolitisation de l’objet technique, dont seul compte pour son créateur, la beauté et l’efficience. Que ce serait il passé si les zéros avaient pesé quelques kilos de plus ou si ils avaient été moins maniables, Pearl Harbor aurait il eu lieu, Hiroshima eut il été détruit?

La passion de l’ingénieur à rendre possible ses rêves est très bien rendu dans ce film. Rien ne peut l’arrêter. Ce film est un magistral questionnement éthique. Est ce que nous devons chercher, créer sans nous soucier de l’utilisation de nos œuvres, ou pendant le processus devons nous envisager les utilisations possibles et éventuellement nous censurer? Miazaki ne prend pas position, il laisse la porte ouverte. Comme artiste, il comprend le désir d’aller jusqu’au bout de l’œuvre, comme fils d’un peuple ayant profondément souffert, il ne peut que se poser la responsabilité du scientifique, de l’ingénieur face au monstre issu de son cerveau. Il est très difficile de trancher. La perruche citoyenne dit: « réfléchissons avant, pendant le processus de recherche, de création ». La perruche scientifique dit: « laissez moi chercher tranquille », « Est ce que je suis responsable de l’usage que vont faire les hommes de ma découverte? »

Étonnement et de façon inattendue, l’écoute de l’émission d’hier de place de la toile, m’a fourni une ébauche de réponse. L’invité était Evgeny Morozov, il faut l’écouter et le lire. Il remet en cause toute technophilie et technophobie béate et militante. Sa pensée est riche, globalisante, intelligente. La réponse qu’il apporte à mon questionnement est simple, évident. Il faut faire de la politique. En politisant la chose technique, dans un société démocratique, on doit pouvoir limiter les dérives. Il s’agit d’une solution très intéressante. Elle ne résoudra pas tout. Mais remettre ou mettre du politique dans la technique, la technologie, la science dès la genèse. Se rendre compte qu’un usage n’est pas inéluctable mais peut être contrôlé par la puissance publique, donc en démocratie par le citoyen agissant, est important pour ne pas dire capital. En disant au citoyen, l’outil que j’ai créé est un bel objet, mais son existence ne vous oblige pas à céder à sa beauté, vous pouvez résister, vous devez y mettre du politique, est essentiel pour surmonter la phobie de la science qui émerge.

Le héros de Miazaki est un individu apolitique, obsédé uniquement par l’achèvement aérodynamique de son avion. Cet absence n’est pas involontaire. Pour éviter le gâchis de ce bel objet technique et des hommes qui le pilotent, il faut un contrôle politique, démocratique de sa construction et de son utilisation. Ceci est vrai pour un avion de chasse, mais l’est aussi pour la recherche en biologie, pour l’informatisation galopante de la société et la mode des big data. Mettre du politique à tous les étages est un excellent rempart contre les tentations totalitaristes. Pour le scientifique, l’ingénieur, le chercheur, ne jamais oublier que liberté rime avec responsabilité…

Ces deux objets culturels ont illuminé ma fin de semaine. Je vous souhaite du plaisir en les écoutant et les voyant.

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5 réponses à Miazaki rencontre Morozov

  1. Fabrice L dit :

    Cela donne envie de le voir!!!

    PS: (typo) Hiroshima eut-il été détruit?
    😛

  2. Fabrice L dit :

    « L’invité était Evgeny Morozov, il faut l’écouter et le lire. Il remet en cause toute technophilie et technophobie béate et militante. »

    Je vais écouter ce débat. Ma première réaction est que je ne fait pas confiance au « politiques » pour ne pas être extrémistes. La dualité gauche-droit (démocrate-républicain ailleurs) tends à exacerbé justement les positions extrémistes pro ou anti technologique. Quand on politise, on a tendance à radicaliser: l’objectif c’est les votes dans une confrontations d’idées opposées.

    Rares sont les politiciens du juste milieu, de l’harmonie, de l’humanisme…

  3. Severine dit :

    Merci pour cette belle réflexion sur un film beau et émouvant.

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