Douleur

Nous sommes à la mi-temps des vacances en ce 25 juillet. Arrivés dans l’après midi à Biarritz, nous allons gouter l’océan. Il y a des vagues, c’est beau. Dans l’eau, il fait bon, je nage, je joue un peu avec les rouleaux quand apparait un gène dans la poitrine, pas grand chose, une douleur qu’un vieux comme moi peut avoir, je me sens moi bien, probablement le voyage. Ça ressemble à l’inconfort d’hier après-midi au cours de notre ballade dans les montagnes, une douleur difficile à préciser, plus un inconfort qu’une vraie douleur pour être honnête. C’était la chaleur probablement. Elle ressemble d’ailleurs à cette sensation que j’ai eu dans la semaine après 600 m de crawl en altitude et qui cédait en ralentissant pour finir mes longueurs. C’est dur de nager à 850 m d’altitude. Je me laisse porter par les vagues et la sensation désagréable disparait. Pas comme elle est venue mais progressivement, elle s’efface. Il est tellement agréable de sentir la puissance de la mer qui vous porte, comprendre sa dynamique et en jouer. Tiré vers le large et poussé vers la plage presque sans effort juste celui de rester entre les deux drapeaux rouge et jaune. Je sors. Je suis fatigué. La douleur a disparu.

Nous rentrons et sans enfant, nous sortons. Une soirée agréable à deux, dans un bon restaurant, entourés par la joyeuse ambiance biarrote, nous discutons de nous, de notre histoire, du futur, de la douceur de vivre ensemble, de notre fille. Les plats sont à partager, comme la bouteille de vin, bon choix de la serveuse devant notre manque d’inspiration. Petite ballade sur le bord de mer, la belle cote des basques encore éclairée par le soleil couchant, l’Espagne au loin, l’odeur de l’océan, son bruit si agréable qui nous rappelle sa force.

Nous passons par le port, retour vers la grande plage, douce déambulation à deux, on discute, on sourit, on est bien, heureux. La nuit est paisible, la température agréable. Ma douleur est loin.

23h45, je suis réveillé par une sensation désagréable dans le thorax, une petite pointe douloureuse, j’ai soif. Je me lève sans bruit. Je vais boire. La sensation désagréable ne passe pas. Elle augmente. Je vais me recoucher. Une vache est en train de s’assoir sur ma poitrine, rapidement remplacée par un éléphant qui a décidé de frotter son postérieur sur mon sternum. J’ai mal. J’ai très mal, le pachyderme laisse la place à une mignonne baleine bleue, qui trouve mon torse et ma gorge des endroits intéressants pour peser de tout son poids. Aucune position ne soulage la douleur qui enserre ma poitrine et part dans mon cou. J’ai mal, je suis pris dans un étau, j’ai du mal à respirer. Je gigote, à force, je réveille celle qui dort à mes cotés. Je veux un doliprane. J’ai mal, et j’ai peur. La douleur s’accompagne d’une angoisse comme si j’allais mourir, là, maintenant. L’angoisse me paralyse et aggrave la sensation d’écrasement. Je ne peux que presser ma main sur mon pectoral gauche, ça ne soulage rien.

« Tu veux que j’appelle le 15? » Je ne réponds pas

« Tu veux que j’appelle le 15? » Oui, merci d’être là.

J’ai mal, je n’ai jamais ressenti un tel inconfort, une telle peur dans un épisode douloureux. J’ai une assez bonne expérience de la douleur. Rien ne ressemble à cette pression permanente sur la poitrine, à l’anxiété qui l’accompagne, à ce sentiment que tout va finir là dans cette chambre après cette charmante soirée. J’ai peur. Je suis terrorisé. J’entends la douce voix qui demande d’attendre. Le premier barrage, explication, puis le médecin régulateur nouvelle explication, heureusement que tu es là, je ne sais pas si j’aurai pu appeler.

« Dis leur que je fais un infarctus. »

Je sais. J’ai lâché le mot qui me taraude. Mon père est mort à 40 ans d’une crise cardiaque. J’avais 15 ans. J’ai peur et j’ai mal. J’aime les baleines, les éléphants et les vaches mais pas quand elles et ils décident de faire une réunion de famille sur ma poitrine. Malgré la douleur, je pense aux complications, les troubles du rythme, mon pouls est régulier, mais la crainte est là. Le myocarde nécrose. La douleur est comme dans les livres, sauf que là c’est moi et c’est très, très désagréable. Je revois ma question d’internat sur la douleur thoracique. Je dois avoir une sale gueule, j’ai du mal à bouger, j’ai le thorax écrasé et je ne trouve rien d’autre à faire que presser ma main droite contre lui.

Le SAMU arrive, plein de gens rentre dans l’appartement. On pose les électrodes, prise de constantes, interrogatoire classique, oui, j’ai mal, oui, c’est insupportable, non, ça ne passe pas, ça part dans la mâchoire et un peu dans l’avant bras gauche, oui, j’ai des antécédents familiaux, oui, j’ai une hypercholestérolémie que j’ai négligée, pas d’hypertension, jamais fumé. J’ai mal. L’électrocardiogramme n’ai pas modifié, ce sera un syndrome coronarien aigu, ST negatif. C’est déjà ça, je nécrose pas tout mon ventricule gauche. Mon inquiétude baisse d’un cran et comme un pied de nez, je me prend un coup de trompe d’éléphant et de queue de baleine sur la poitrine. comme pour me dire fait pas le malin et commence pas à dire que ça va passer et que tu ne veux pas aller à l’hôpital. Les animaux me font des clins d’œil. Je suis malade. Je passe de l’autre coté de la barrière. Je fais ce qu’on me dit. J’ai mal. On me pousse 3 mg de morphine. Je me lève.

« Est ce que vous pouvez descendre les trois étages? » Non j’y arriverai pas.

Et puis je réalise la gueule de la cage d’escalier et je lâche, OK j’essaye. Je n’ai jamais descendu aussi lentement et péniblement trois malheureux étages. La morphine commence son effet. J’ai moins mal.

Je monte dans le camion, je me rallonge avec plaisir. C’est dire mon état, avoir du soulagement à s’allonger sur un brancard dans un camion du Samu. On me perfuse, on prélève ma première troponine. La baleine, l’éléphant et la vache se retirent doucement de mon thorax. J’ai moins mal, l’angoisse est toujours là. A la douleur aiguë succède une gène, une présence qui me dit: « C’est pas fini, tiens toi à carreau, fait pas ton malin de PU-PH ». J’ai trop peur pour jouer à ça. L’équipage est sympa, j’ai moins mal, alors on discute. On finit l’interrogatoire. Vous êtes en vacances, premier jour ici, c’est ballot. Oui, c’est ballot.

On arrive aux urgences de Bayonne. On m’installe, nouvel ECG non modifié. La douleur est partie, juste persiste cet inconfort. J’aime pas vraiment. Heureusement, je ne suis pas seul. les soignantes sont très gentilles. L’interne arrive, on va attendre le résultat de la troponine. Trente minutes plus tard, on vient prélever la deuxième du cycle. Ma sensation douloureuse navigue entre 1 et 3. J’ai bien aimé l’opiacé. Ça soulage. Nous attendons la biologie.

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15 réponses à Douleur

  1. Bonjour une seule question importante = comment allez-vous ? Avez vous fini en salle de cathé (« Cath-lab ») ?

  2. . dit :

    Bonjour, je vous apporte tout mon soutien. J’ai vécu cette situation, il y a deux et demi. J’ai mis 6 heures à me rendre aux urgences sur le conseil de mon généraliste. En vous lisant, je retrouve les mêmes prémices et le déni de ce diagnostic malgré cette douleur pendant des efforts les jours précédents, j’ai même fait un footing le jour même.
    Je vous souhaite un prompt rétablissement. Disponible pour en discuter par mail.

  3. Sophie Tronche dit :

    Il y a un viaduc entre la théorie et le vécu. Savoir permet probablement de garder une distance entre soi pensant et soi souffrant mais augmente aussi l’angoisse car on connait ce que peut être le pire. Les photos sont belles mais pas sereines. Bon courage, tenez-vous au courant de la suite et bonnes vacances….

  4. Sebbag dit :

    Bonsoir,
    J’espère qu’il n’y a pas trop de dégâts…
    Bon courage

  5. Georges DELAMARE dit :

    Amical soutien

  6. Docdu16 dit :

    Bon rétablissement !
    Amicalement !

  7. Simonot dit :

    Bienvenue au club. Soignez vous bien et ménagez vous mais n’oubliez pas l’activité physique adaptée ( rééducation cardiaque qui redonne de l’assurance dans ce qu’on peut encore faire…)
    Bon courage
    Cordialement

  8. Schaller dit :

    Bonsoir,
    Égoïstement :J’aime trop vos écrits. Récupérez vite. Prenez soin de vous.
    Confraternement

  9. BdC dit :

    « … ce sentiment que tout va finir, là, dans cette chambre… » J’ai connu également cette peur, dans l’attente de ma coro, de quitter brutalement ce monde. Drôle de sensation que se rendre compte que votre vie ne dépends que de 2 à 3 mm : le diamètre d’une coronaire.
    Bon, on attend toujours le résultat de la tropo, mais on ne se fait pas trop d’illusion…

  10. Geneviève dit :

    Donnez des nouvelles. Je vous aime bien, même si je ne vais pas toujours au bout de vos posts 😉
    Geneviève

  11. Charent dit :

    De tout cœur j’espère que vous allez mieux

  12. jp fyad dit :

    Merde alors ! Çà ne m’est jamais arrivé, mais j’y pense tout le temps, et fais tout ce que je peux pour y échapper… Passer de l’autre côté de la barrière : une expérience en plus ! Pas de sous décalage : ouf ! Quel bonheur : la vie devant soi !! Souriez : vous êtes aimé.

  13. Prends bien soin de toi ++++++, et avec tes antécédents familiaux précoces et ton hypercholestérolémie négligée cet épisode n’est pas vraiment un hasard.
    DP Professeur de Médecine Générale

  14. MHC dit :

    Bons jours et comment allez-vous ? En espérant mieux dans votre corps et vos cogitations, bon rétablissement. j’espère, nous espérons, pouvoir vous lire encore et encore avec plaisir et intérêt ( on se serait bien passé des 2 derniers ) Merci la médecine et ses médecins. Cette expérience est parlante: c’est plus ou moins l’état d’esprit de nos patients, tâchons de rester à la hauteur avec professionnalisme et empathie… Merci de partager quelques bouts de votre vie.

  15. Julien dit :

    Tous ces animaux avant même les opiacés, c’est cocasse !
    J’ai lu les épisodes suivants donc tout va mieux, et j’espère que le détachement se passera bien même s’il me semble qu’il ne sera jamais total. Juste plus souple ?

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