Détachement

Mardi 28 juillet 2026, je sors des soins intensifs cardiologiques. Je trimballe mon sac plastique « vestiaire » qui contient les souvenirs de ce moment, trois affaires personnelles, une brosse à dents et un peigne offert par le service, deux livres plus l’enveloppe de malade, compte rendu, ECG, disque de la coronarographie, ordonnance et arrêt de travail pour un mois. Je suis détaché de la perfusion, du scope, du tensiomètre. Je suis verticalement dans des couloirs que je ne connais qu’horizontalement, c’est bizarre. Je suis passivement le chauffeur du VSL, ascenseur, hall de l’hôpital, et sortie dans la jolie lumière du pays basque. On discute de tout et de rien. J’arrive devant l’appartement de location, étrange de me retrouver là. Elle m’attend en bas, je suis surpris et joyeux de la voir là. Je monte plus vaillamment les trois étages que j’avais si péniblement descendu trois jours avant. Je pose mes affaires. Une de mes filles m’attend, je suis content. J’ai envie de sortir, acheter les médicaments et voir ma dernière fille. Nous ressortons, pharmacie du coin, j’ai mon tas de médoc. Je croyais être détaché. Nous marchons.

Il est un peu inquiétant de déambuler dans les rues au milieu des touristes. Il y a moins d’une heure, j’étais attaché à mes meilleurs amis, surveillé comme du lait sur le feu et là plus rien, détaché. Petit moment d’angoisse de la liberté retrouvée, et si il m’arrive quelque chose. Stop, tu as vu les images, plus de sténose, juste ton sac de médicaments à prendre régulièrement. La mer, je suis content de la voir, envie de me baigner. D’abord revoir notre fille. Je reprends le cours de ma vie. Revoir les gens, la joie de la petite fille de me voir vivant, j’ai les larmes au yeux, après un câlin, vérifiée que j’étais bien là en chair et en os, elle repart jouer avec ses cousins, plus légère. Il y aura un avant et après aussi pour elle. La maladie engage tout le monde, on l’oublie facilement, centré sur soi, sur sa survie. Pensez à demander comment vont ceux qui entourent le malade. Ce n’est pas facile pour eux.

Je parle de mon expérience. On repart manger, on se retrouvera à la plage. Premier repas de détaché, fatigue qui me tombe dessus. Et puis l’océan, je veux retrouver la sensation d’apesanteur de l’eau. J’ai peur des vagues, des gens dans les vagues, être cogné, saigner avec la biantiagrégation. Je vais à l’eau en passant bien vite la zone peuplée pour aller plus loin. Je nage mollement, on m’a dit de pas forcer, alors je fais un crawl tranquille, je ne tire pas sur les bras, je vérifie mon pouls. Je flotte agréablement en regardant la grande plage, les rochers, le phare, paysage bien connu qui prend une saveur particulière. Je repars tranquille avec mon crawl de petit vieux. Je sors de l’eau, je suis fatigué. Je reprends les cours des vacances, entre baignades, petites marches, fatigue et bouffées d’anxiété. Prévenir mon entourage personnel et professionnel. Plein de messages gentils, je suis touché, ému. La semaine biarrotte passe vite.

Retour à Marseille, ma deuxième fille est là. Je suis heureux de la voir. Elle vérifie comme la dernière que je suis bien vivant avant de repartir. Il faut faire de la rééducation cardiovasculaire, je décide de nager. Quand ça ne va pas trop, me retrouver dans l’eau reste un bon moyen pour me déstresser. Je vais nager tous les jours, je commence mou dans la continuité. Je ressens à un moment le besoin de voir ce qu’il se passe si j’accélère un peu. Ce n’est pas facile. J’ai des grands moments de fatigue encore. Je ne sais pas si c’est normal. J’appelle un pote cardiologue pour organiser la suite. Je lui parle de la fatigue, il me dit d’arrêter les IEC. Je voulais l’entendre, je me doutais que l’hypotension était responsable de ces grands moments de faiblesse. Je vais me sentir mieux. Cette semaine passe. J’ai toujours mes bouffées d’angoisse. Je ressens ma mortalité comme jamais. J’ai un peu peur de tout. Heureusement, le quotidien est là et me ramène à la réalité simple de m’occuper de l’autre. Ma fille ainée arrive. Je suis heureux de la voir. Je crois qu’elle aussi. Parfois il faut voir pour être sur que l’autre est toujours lui et surtout bien là, vivant. Je raconte ce moment de traumatisme, encore, je ne m’en lasse pas. Parler pour mettre à distance, pour faire récit et éloigner la terreur de cette nuit.

Je suis malade, je n’aime pas ça. Je n’y peux pas grand chose et personne n’y peux rien. Je découvre dans mes moments d’attente et de déambulation marseillaise, deux grand pôles de la réponse à la maladie.

Le premier est ce que j’appelle le syndrome de « Qui a peur de Virginia Woolf », le déni, fantasme entretenu par la médecine moderne que l’on peut guérir. La tentation du : « il ne s’est rien passé et je refais tout comme avant » sauf que le bleu à mon poignet n’a pas disparu et que je bouffe quatre pilules par jour. Elle est forte cette tentation d’oublier la nuit de la douleur et de reprendre comme si de rien n’était. Je comprends mieux pourquoi certains arrêtent leur traitement, si je suis guéri, je n’ai pas besoin de médicaments. Logique implacable, limite majeure du discours triomphant d’une médecine technique, qui se rêve en grande guérisseuse aux vertus magiques, plus qu’en soignante besogneuse. Cette voie est une erreur, elle est très tentante, oublier pour que ce qui est ne soit plus. Nier le réel ne soigne pas, nier la réalité est un rideau de fumée. Je le sais bien. La tentation est là puissante. J’apprends. L’autre tentation est de plonger dans la maladie et de ne vivre que par ce statut. Je suis malade et de ne vivre que dans l’angoisse, vie rythmée par la prise des médicaments, par la peur des effets secondaires, par la peur de la récidive. Avec la franche augmentation des statines j’ai plus de douleurs musculaires. Difficile de les interpréter quand c’est au niveau du thorax. Forcément, je nage donc ça tire, d’autant plus que je commence à forcer. Juste des douleurs musculaires et ça fait peur. Au début, je ralentissais pour savoir mais ça ne veux rien dire, alors j’ai accéléré et comme ça passait, c’était juste mes muscles de vieux. Ce n’était pas le cœur. Je le savais mais c’est inquiétant. Il est facile du coup de tomber dans le je ne fais rien, je me laisse bichonner, de devenir le patient modèle. Vivre obsédé par ses bobos et ses comprimés. Je reconnais que si la tentation du déni est forte, celle ci m’est moins naturelle, mais elle a ses charmes.

J’essaie d’explorer une voie médiane entre ces deux extrêmes. Tu es un autre. Il faut oublier cet être plus insouciant qui se rêvait en pleine santé. Je ne veux pas l’enterré complétement, je veux aussi lui laisser un peu de place. Recomposer son identité en intégrant cette nouvelle variable, la maladie, juste une variable de plus, importante mais qui n’est pas ma vie. Elle te fait voir les choses différemment, elle te bouleverse, nier son existence serait aussi stupide qu’en faire l’alpha et l’oméga de ma vie. Ce n’est pas facile. Ceci me semble une aventure intéressante. Je ne suis qu’au début du processus. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, ce qui est sur, je ne retournerai pas en arrière? J’ai changé et je vais encore évoluer mais je refuse de me faire écraser par la maladie. Je veux me détacher mais en gardant bien la mémoire de ce moment important de ma vie, cette nuit de la douleur. Je regarde régulièrement mon poignet symbole de mon attachement aux machines, la cicatrice du cathétérisme disparait progressivement comme le bleu a disparu. Je le regrette un peu, il reste une boule probablement un hématome. J’espère qu’il restera là pour que surtout je n’oublie pas, souvenir palpable de ce qu’il m’est arrivé et m’a traumatisé.

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2 réponses à Détachement

  1. Samuel Sylvie dit :

    Beau récit très sensible, humain tout simplement. Que vous souhaiter sinon un parfait rétablissement au meilleur de votre forme et plein d’années à suivre. Bien cordialement

  2. LHOMME Nicolas dit :

    Merci pour ce récit émouvant que vous faites de votre vulnérabilité.
    Votre introspection procure chez moi une éducation.
    En vous souhaitant un Prompt Rétablissement et que la Vie vous laisse encore plein de belles choses à réaliser.
    Cordialement,

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