Cette histoire me poursuit depuis longtemps. J’étais jeune assistant. Je n’allais pas très bien psychiquement. Je continuais à travailler car c’est la seule chose que je sais faire. J’ai raconté plusieurs fois cette histoire mais je ne l’avais jamais écrite. Culpabilité, sentiment d’échec, honte, je ne sais pas. C’est encore une blogueuse qui m’oblige à écrire, juste pour lui dire qu’elle n’est pas seule si tant est que mes mots puissent être utiles.
Je suis d’astreinte pour cette semaine de changement de choix (les internes changent le 2 mai et le 2 novembre), une astreinte toujours un peu particulière avec des internes en fin de semestre et un jour férié en plus . Pour ce soir d’Halloween, une vieille interne est là. Chouette, je vais être tranquille. Ce ne fut pas si simple.
La soirée commença avec l’envoi par un autre hôpital, d’une jeune femme pour une suspicion de syndrome hémolytique et urémique. Ce SHU se transforma rapidement en méningococcémie. Heureusement, nous n’eûmes pas trop de retard à la prise en charge par antibiotiques et l’histoire se finira très bien. Elle rajoutera juste du piment pour le premier novembre, prévenir la DDASS, identifier tous les exposés pendant son passage aux urgences, dans les camions de pompiers et du SAMU, retrouver ses camarades d’internat, les participants à un mariage, convaincre le personnel de prendre l’antibioprohylaxie, etc. Pur bonheur, très médical.
Je rentre chez moi vers 20 heures assez tranquille. Réveil à 1h30 du matin:
- Allo stéphane y faut que tu viennes maintenant, maintenant…
-Qu’est ce qui a ? Je pense à la jeune fille.
-Madame Évasion a sauté par la fenêtre, y a la police.
-J’arrive.
Madame Évasion a une cinquantaine d’année. Une patiente difficile, alcoolique chronique, elle en paye le prix, cardiomyopathie, cirrhose et une glomérulopathie. Elle est hospitalisée pour sa Xiéme décompensation oedémato-ascitique compliquée d’encéphalopathie hépatique. Elle est descendue des soins intensifs la veille. Elle ne supporte pas l’hospitalisation. Elle ne pense qu’à sortir pour retrouver ses bouteilles chéries.
Il était impossible de la laisser rentrer.
Sur le chemin, j’essaye d’imaginer ce qui a pu se passer. Suicide, accident, meurtre? Je me gare. Je vais dans la salle où je découvre l’infirmière du service en pleurs, on m’indique où l’action se déroule. Je sors du bâtiment. J’arrive deux étages plus bas.
La première personne que j’aperçois est le vigile qui l’a découvert avec son chien surexcité par l’odeur du sang. Un contraste saisissant entre le cerbère, immobile, muet, le regard vide, fixant le drap recouvrant une forme au sol d’où nait un ruisseau rouge et le berger allemand qui tire sur sa laisse, aboyant, tout content de sa découverte et ne comprenant pas pourquoi personne ne récompense le bon chien, chien. Il y a la police, la cadre de garde, l’interne, des infirmières, des aides soignantes. En arrivant je sens un grand soulagement de tout le personnel hospitalier, on va pouvoir se décharger.
La deuxième chose que je vois, deux draps noués qui pendent du rebord de la fenêtre de la patiente. Étonnant cette masse blanche qui se dégage de la façade sombre. Je ne vois que ça et au pied de ce suaire suspendu, qui flotte à trois mètre du sol, une forme recouverte de la même couleur et sous ce drap que je soulève du bout des doigts, Mme évasion.
Du sang s’écoule de son crane, sa jambe a un angle anormal, son visage a toujours le même air ahuri, étonné d’être là, habillée d’une blouse d’hôpital qui ne cache rien et de pantoufles, le ventre gonflée par l’ascite, et le sang qui coagule déjà. Elle est morte. Peu de personne peuvent survivre à une chute de plus de 8 mètres, mais quand en plus ton TP de base c’est 30%, que ta fraction d’éjection est équivalente et que ta créatininémie moyenne c’est 300 et bien tu n’a aucune chance. Elle est morte.
Le légiste arrive, la séance de photos commence. Le son revient: « qu’est ce qui c’est passé? « , « elle est morte? », « pourquoi y a des draps qui pendent », « elle a sauté? », etc.
Après une brève discussion avec le légiste, qui enfin accepte qu’on enlève le corps, je remonte. Dans sa chambre, un policier relève les indices. La chaise est collée contre le mur près de la fenêtre qui est grande ouverte. Le lit est défait, la couverture traine par terre.
Il y a un sacré désordre dans l’unité. Je demande à la force publique de ne pas trop faire de bruit, d’autres patients sont hospitalisés. Ils comprennent. Je vais voir l’infirmière qui pleure, entourée de ses collègues venues de toutes les autres unités. Solidarité de ceux qui travaillent, souvent seuls, au cœur de la nuit.
Je lui pose quelques questions pour comprendre. Elle allait bien, elle voulait partir. Hier soir, l’infirmière l’avait rattrapée alors qu’elle partait par les escaliers de secours. Elle l’avait sermonnée. Ce soir, elle n’avait rien remarqué. Elle s’en voulait. Elle avait fermé la porte de l’escalier de secours, croyant bien faire. L’infirmière est incapable de continuer à travailler. Elle doit partir. J’appelle son mari, il arrive pour la récupérer, heureusement, il n’habite pas loin. Je lui parle, elle n’est pas responsable, elle ne pouvait pas savoir que Mme Evasion tenterait ce geste fou. Je discute avec le cadre de garde. Il faut trouver une infirmière pour finir la nuit. Il reste 18 patients dans l’unité. Une fille des urgences va venir.
Arrive l’heure tant attendue, il faut prévenir la famille. Grand moment de solitude pour l’assistant d’astreinte, on ne t’apprend pas ça à la fac, ni quand tu es interne, il n’y a pas de formation pour ce genre d’activité marginale et très spécialisée, l’annonce de défenestration. Comment faire pour appeler une famille, expliquer au mari que sa femme est morte en passant par la fenêtre. Non, pas pour se suicider, mais juste pour partir de l’hôpital, parce que la veille on lui a dit qu’elle ne pouvait pas sortir par l’escalier. Comment tu expliques qu’elle a, comme dans un mauvais film, noué les draps entre eux, lancé sa corde de fortune par la fenêtre, rapproché la chaise de la fenêtre, enjambé le montant et elle est tombée dans le vide. Elle, l’insuffisante hépatique, cardiaque, rénale, elle qui flappait en continu, elle qui n’avait plus de muscles, comment a-t-elle pu croire qu’elle pourrait se raccrocher à son improbable cable d’évasion? Un mystère. Elle a du utiliser toutes ses maigres forces juste pour grimper sur cette mauvaise chaise en plastique et elle a basculé dans le vide. A quoi a-t-elle pensé juste avant de rencontrer le sol? Elle voulait toujours sortir de l’hôpital, elle ne prenait pas les médicaments, elle était inaccessible à tout argument, toute discussion. Elle ne méritait pas ça.
Comment tu expliques ça au mari, à la fille au bout du fil?
Très simple, tu décroches le combiné, tu fais le numéro, tu laisses sonner, une fois, deux fois, trois fois, dix fois. Une voix ensommeillée te réponds. Tu te présentes et tu racontes. Tu présentes tes condoléances. Tu entends le silence, un hurlement, des pleurs, le silence, des cris. Tu demandes comme un abruti si ils peuvent venir. Le flic prend le combiné et leur conseille intelligemment de se présenter à la morgue pour reconnaitre le corps. Il y aura une autopsie.
La police, l’infirmière, la famille, discussion avec l’interne qui heureusement à la tête sur les épaules, réassurance de tout le monde, j’ai joué mon rôle. Il est trois heures du matin, j’appelle enfin mon chef de service pour l’informer.
Je repars, un peu à coté de mes pompes, je me couche en me disant que j’ai parfois un drôle de métier. Je pense à demain, la rencontre avec la famille, l’audition par la police, la saisie du dossier, la visite à faire, m’occuper de la déclaration obligatoire, tout se mélange pendant que je m’endors. Étrange nuit Halloween.
Je me souviens de la relève du lundi matin après ce long week end de cauchemar. Je me souviens de ma voix tremblante racontant cette histoire. Je me souviens du regard ahuri des internes qui venaient de débarquer dans ce service de fous. Je me souviens de mes larmes, décharge après l’action et le stress accumulé. Je me souviens du sang qui s’écoule sur le sol. Chaque fois que je passe, je pense à elle, fantôme étendu sur le sol. Je revois les draps qui pendent mollement, accrochés à la façade de l’hôpital en cette dernière nuit d’octobre…
PS: Depuis cette terrible histoire, les fenêtres ne sont plus ouvrables dans le service et c’est très bien comme ça.