De « l’intelligence artificielle » et de ses erreurs

Actuellement, vous n’échapperez pas au sujet IA. Je ne sais pas combien d’éditoriaux, d’articles, de discussions sont en cours sur le sujet. Il faut choisir son camp, pro ou anti, alors que ce n’est qu’un outil, pour l’instant. L’avenir est dans l’utilisation des machines pour améliorer pas mal de choses dans notre vie quotidienne, si elles sont fiables. Comme néphrologue, j’ai l’habitude des machines et des résultats bizarres. Je remets toujours en doute valeurs hors normes dans une histoire de la maladie. J’ai ainsi une certaine méfiance vis à vis des machines, mais je suis fasciné comme tout amoureux de SF. L’IA sera un outil avec lequel nous devrons vivre. Interroger son efficience et ses limites est indispensable pour l’utiliser au mieux. Je ne connais rien qui ne soit que bénéfice sans risque. L’IA n’échappe pas à cette éternelle balance bénéfice-risque. Depuis quelques temps, il nous est promis le remplacement du radiologue, de l’anatomopathologiste, du dermatologue, de l’ophtalmologue par l’IA. Peut être que ceci arrivera, je suis quasiment sur que ça arrivera et les machines remplaceront aussi le néphrologue.

J’en profite pour signaler un lien d’intérêt. Je travaille dans un groupe sur IA et médecine au sein de mon université.

J’ai tendance à me méfier. Je reconnais que j’adore contredire le discours dominant, surtout quand il est catastrophique ou dans la dithyrambe. Nous devons absolument garder la tête froide et nous poser des questions. J’ai lu avec délectation un article dont je conseille la lecture à tous. Les radiologues, les anatpaths, les opthalmo vont être rassurés pour leur avenir. Le titre « Pourquoi l’IA est elle si facile à tromper? ». L’auteur reprend la littérature des échecs de la reconnaissance visuelle par l’IA en l’illustrant joliment. Pour faire court, il est très facile, juste en enlevant des pixels qu’une IA, performante au demeurant, prenne un lion pour une bibliothèque, un panneau stop pour une limitation à 50 km/h, etc.

Petits exemples sortis de l’article ou comment faire qu’une IA prenne un stop pour un panneau limitation de vitesse à 45 juste en collant des adhésifs blancs et noirs ou comment des images abstraites peuvent être vu comme un pingouin ou une étoile de mer.

Ceci peut paraître amusant, en pratique ceci est moins drôle quand on sait que changer quelques pixels sur une radio pourrait modifier le diagnostic final fait par l’IA. Il interroge de nombreux spécialistes qui expliquent comment ceci est possible. Le plus inquiétant est de lire qu’il n’y pas de solution réelle pour résoudre ces faiblesses, sauf à donner encore plus d’autonomie aux machines. Si j’ai bien compris, il faut qu’elles écrivent elles même du code pour lutter contre leurs limites. Sans paranoïa aucune, est ce bien raisonnable? Le hacking de ces réseaux de neurones qu’on pense robuste est très facile en fait. De nombreux exemples sont donnés. L’ajout de bruit invisible ou inaudible pour l’homme change complètement ce que la machine voit ou entend. Ceci est très inquiétant quand on imagine une société de surveillance où l’IA sera un opérateur indispensable. Nous devrons absolument garder à l’esprit qu’il ne s’agit que de machines qui peuvent faire des erreurs mais de manière imprédictible car nous ne savons pas vraiment comment elles apprennent avec les jeux de données que nous leur fournissons. Les limites sont inhérentes à la manière d’apprendre, « data-driven » sans à priori et supervision.

Vous nourrissez votre machine de grandes quantités de données et elle apprend à reconnaître. La limite est que les images sont en 2D. Juste changer l’orientation spatiale modifie la reconnaissance. Par exemple, un panneau stop devient une haltère ou une raquette. Imaginez une voiture autonome qui ne sait pas reconnaître le panneau stop qui a tourné de 45 degré…

Nous avons parlez de reconnaissance et vous voyez que sorti de son contexte d’apprentissage l’IA ne sait pas s’adapter. Elle ne conceptualise pas mais recherche uniquement des homologies. Pour avancer, il faut que la machine théorise et se confronte à la réalité. Cette revanche des approches théoriques et de la confrontation à la réalité et pas uniquement à de la simulation est capitale. Depuis que j’ai commencé à essayer d’enseigner, on me serine avec l’importance de la simulation qui va faire que plus jamais i n’y aura d’erreur. Pour moi, aucune simulation ne rendra compte de la complexité du monde et des situations. Rien ne remplacera l’expérience. Les échecs des IA nous disent: « Ne nous coupons pas du monde sensible ». Pour une métaphore sportive, l’entraînement si il est indispensable ne remplacera jamais le temps de matchs ou pour les amateurs de jazz, lisez comment à une époque Miles Davis travaillait. L’IA nous montre la limite de la simulation. L’exemple donné est amusant. Récemment une IA est capable de battre tous les joueurs de jeu vidéo, en apprenant à jouer. Sa force, comme les IA joueuses de go ou d’échecs, jouer des millions de parties et apprendre. Ce qui est amusant c’est quand dans des jeux moins formels que le go ou les

A simulated soccer penalty shootout between two Humanoid robots displayed with and without a adversarial policy

échecs on voit l’IA se faire avoir. On peut apprendre à une IA footballeuse à anticiper toutes les positions du goal et marquer des buts. Sauf que si le goal reste au sol en permanence l’IA est perdu et n’arrive plus à savoir quoi faire. Cette stratégie absurde du goal n’a jamais été rencontrée par l’IA durant sa formation. Elle est perdue. C’est impressionnant, non? Il s’agit du top de l’apprentissage IA…

Les exemples pullulent et les solutions aussi, en pratique on arrive toujours à la même réponse, il faut apprendre à apprendre. A la lecture de cet article, une chose m’est apparue évidente, nous devons apprendre de ce qui ne marche pas dans l’apprentissage par les machines, pour ne pas partir sur des pistes d’éducations qui seront dramatiques, résumer le monde à 2D, l’absence de confrontation à la réalité, l’absence de mentor qui explique et fait gagner du temps (l’interaction avec un sachant), la vie en simulation avec des règles rigides, etc. Les chercheurs en IA tentent d’enseigner comment apprendre de ses erreurs et de ses autres apprentissages (transversalité), tente de nourrir les IA avec de la 3D et de l’interaction avec le monde. Nous sommes aux débuts d’une nouvelle IA. La lecture de cet article m’a réjoui. Les génies qui pensent que l’enseignement se résume à de l’ingurgitation de données accessibles sans médiateur et sans confrontation à la réalité se fourre le doigt dans l’œil mais jusqu’à l’épaule. Cet article doit être absolument lu par tous les penseurs de l’éducation qui veulent résumer l’enseignement à de la simulation et de la vie derrière un écran. Est ce que nous voulons que nos enfants ne sachent reconnaître une bouteille qu’en 2D? L’outil informatique n’est qu’un outil, un support, il ne doit pas tout remplacer, la tentation est forte pour des questions de coûts et par le fait qu’on ne médiatise pas les échecs de l’IA et de ces formes d’apprentissages. Cet article m’a fait beaucoup réfléchir sur l’importance de protéger nos enfants d’une éducation qui ne se ferait plus que face à des écrans. Je pense que les spécialistes de l’IA ne feront pas l’économie d’une discussion avec les spécialistes du développement cognitif et des sciences de l’éducation et inversement. La capacité à simuler des machines peut nous donner des pistes passionnantes pour savoir comment l’homme peut mieux apprendre.

Petit conseil musical, l’excellent nouvel album du souljazz orchestra, plein d’énergie, de révolte et d’envie.

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Quand le NEJM ressemble à la tablette d’un visiteur médical

J’aime bien le NEJM, c’est chouette, chic, ils aiment bien la néphrologie, les maladies rares et les revues ont de jolies images. Par contre, il ne porte pas chance au traitement de l’anémie au cours de la maladie rénale chronique (CHOIR, TREAT et l’inénarrable EMERALD) , malgré ça il s’acharne. Je ne sais pas si le choix de ce journal est une bonne idée pour le laboratoire qui produit le roxadustat. Il s’agit d’un inhibiteur des prolyls hydroxylases de HIF (PHD), pour savoir comment ça marche et tout le bien que j’en pense c’est là.

Le NEJM a publié aujourd’hui deux articles originaux et un éditorial portant sur l’utilisation de cette molécule dans le traitement de l’anémie au cours de la maladie rénale chronique. L’éditorial est fait par un défenseur de ces molécules. Vous pouvez vous contenter de le lire si vous voulez connaître la teneur des deux papiers. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi vous ne devriez pas perdre votre temps, comme je l’ai fait à les lire et pourquoi, il est gênant que le NEJM accepte de publier ces articles.

Le premier s’intéresse aux patients avant le stade de dialyse. J’aurais pu arrêter ma lecture à cette phrase  » The design called for an initial 8-week, doubleblind, placebo-controlled phase in which we compared roxadustat with placebo ». Oui en 2019, on accepte de publier un article sans comparateur efficace, le traitement de référence du problème, l’érythropoietine, sur une période de 8 semaines pour un traitement qui va durer plusieurs années. On sait que cet inhibiteur des PHDs est efficace pour augmenter l’hémoglobine, pas besoin de faire un essai pour ça. 8 semaines, ça n’a aucun sens, comment voir des effets secondaires sur cette période? Rien qu’ici j’aurai du arrêter ma lecture. Mon masochisme est sans limite, j’ai continué. Je me suis amusé à regarder les critères d’exclusion, il y en a 26, oui vous avez bien lu 26, en pratique, je pense que je n’aurai pas pu vraiment inclure de patients dans ce truc. En pratique on traite ici des patients que je ne vois pas. Je devrais m’arrêter de lire, mais non je continue. Le critère principal de jugement est l’augmentation de l’hémoglobine entre S7 et S9. La partie stat est assez marrante. Les patients inclus sont en large majorité des femmes, ce qui n’est pas banal en néphrologie, anémiques (autour de 9 g/dl) et très insuffisantes rénales (DFG autour de 15 ml/mn). Nous n’avons aucune idée des médicaments que prennent ces gens. Comment en 2019 accepter de ne pas connaître le traitement, en pratique combien ont des IEC ou des sartans etc. En passant le fer IV était interdit durant l’étude… Les antécédents aussi c’est fait pour les blaireaux comme la cause de la maladie rénale chronique, je vous jure ça y est pas. Les résultats, ça marche l’hémoglobine augmente sous roxadustat. Formidable. Le cholestérol diminue aussi et il consomme du fer avec une franche diminution du coefficient de saturation qui montre qu’ils ont une jolie carence martiale, contrairement à ce que dise les auteurs.

Regardons les effets secondaires, je m’attendais, sur 8 semaines, à ce qu’il ne se passe pas grand chose. Surprise, le roxadustat est responsable de deux fois plus de cas d’hyperkaliémie (16% contre 8%) et de 6 fois plus de cas d’acidose métabolique (12% vs 2%). Pour le reste rien. les auteurs essayent de nous dire qu’il y a des hyperkaliémies mais en fait non. En pratique, le roxadustat rejoint la liste des médicaments hyperkalémiants et acidifiants au cours de la maladie rénale chronique. Comme on ne sait pas si les patients avaient ou pas des IEC ou des sartans, des diurétiques, etc, il est difficile de savoir ce que ça va donner en combinaison avec ces médicaments largement prescrit dans la maladie rénale chronique. Le mécanisme de ces complications est totalement inconnu. Le rôle des PHD dans le transport tubulaire mérite d’être étudié plus avant

Ce papier est un scandale comment autoriser de travailler sur l’anémie sans comparateur, sur 8 semaines et en ne s’intéressant pas à des critères durs, comme la mortalité, les événements cardiovasculaires, les infections et j’en passe. Sa seule utilité est de nous alerter sur le risque d’hyperkaliémie et d’acidose. Je vous fais grâce des approximations bibliographiques.

Passons au deuxième article, il s’adresse à la population des dialysés. Le design est cette fois ci, une étude de non-infériorité, pour ceux qui veulent savoir interpréter ces études c’est ici, contre comparateur, en ouvert durant 26 semaines avec comme critère principal d’évaluation le changement de l’hémoglobine entre la 23 et 27é semaine. De l’ouvert, en 2019, pour ce genre de travail est un scandale, il faut du double aveugle bien évidement, d’ailleurs les auteurs vont s’en mordre les doigts. C’était facile à faire. La durée et le critère principal n’ont pas plus de sens. 26 semaines pour étudier la sécurité de la molécule c’est vraiment trop court quand on sait que le principal problème est cardiovasculaire. Savoir si un inhibiteur des PHDs est un traitement de l’anémie ce n’est plus la question. Ce que nous voulons savoir c’est si ça réduit la mortalité ou certaines complications. J’aurais pu m’arrêter de lire ici. J’aime me faire mal.

300 patients sont inclus (150 dans l’essai précédent), en majorité des hommes autour de la cinquantaine avec un poids autour de 60 kgs, avec une hémoglobine autour de 10 g par dl sous epo alpha. On retrouve encore les 26 critères d’exclusion, l’absence des médicaments pris, d’antécédents, de données sur la dialyse, de cause de la maladie rénale chronique, et l’interdiction d’utiliser du fer IV. C’est pas comme si on savait que le fer ça marche, que c’est indispensable en dialyse et que les fortes doses sont sans risque (PIVOTAL). 20% des patients arrêtent le roxadustat contre 6% des patients sous Epo. C’est bien toléré dis moi cette molécule… Il fallait pas faire d’ouvert. Le résultat, le roxadustat n’est pas inférieur à l’Epo pour corriger l’anémie. Formidable, augmenter l’expression de HIF stimule la production de globules rouges, le scoop de l’année qui méritait bien un NEJM.

Passons aux effets secondaires, sur 6 mois de traitement, c’est pas long, chez des patients d’une petite cinquantaine avec seulement 15% de diabétique dont nous ne connaissons pas les antécédents cardiovasculaires, dans le groupe roxadustat il y a plus d’événements que dans le groupe contrôle (47% vs 38%). En particulier, plus d’infections des voies aériennes supérieures (18% vs 11%), plus d’hyperkaliémies (7,4% vs 1%) et plus d’inconfort thoracique (6% vs 0%). Enfin et j’insisterai sur ce point, il y a deux fois plus d’événements cardiovasculaires dans le groupe traitement vs contrôle. 2,5% soit 5 événements (2 coronaropathies, une FA et 3 insuffisances cardiaques) mais attendez, en fait c’est 6 événements, comme vous pouvez le voir dans ce tableau. Dans le groupe Epo c’est 1 % avec une bradycardie sinusale. Des choses très différentes.

Est ce un même patient qui a fait deux événements? Une volonté de tricher? Je ne sais pas. Je pense qu’il y a une vraie question sur la sécurité cardiovasculaire qui devra être surveillée de façon pointilleuse dans les futurs essais. Le risque thrombotique est il augmenté? Pourquoi plus de poussées d’insuffisance cardiaque? Que signifie 6% d’inconfort thoracique. Cet article soulève de nombreuses questions sur la sécurité de cette molécule, soulignant l’importance d’utiliser un comparateur et faire du randomisé en double aveugle. Ce papier confirme le risque d’hyperkaliémie, nous n’avons pas de données sur l’acidose métabolique, on aimerait bien les avoir. Le risque infectieux n’est pas un scoop.

Ces deux articles sont mauvais, le design des études aurait du rendre impossible la publication dans le NEJM, le manque de données patients (traitements, antécédents, néphropathie, etc) est aussi un scandale, ce n’est pas comme si le NEJM ne pouvez pas faire 60 pages de supplementary data, l’interdiction de l’utilisation du fer IV, je vous passe les discussions qui n’abordent rien. Les reviewers de ces deux papiers ont été plus que gentils, j’aimerai connaître leurs éventuels liens d’intérêts.

Après une lecture attentive, en dépassant l’impression de lire une tablette de visiteur médicale et en se focalisant sur les effets secondaires, ces articles sont importants. Le roxadustat est une molécule responsable d’effets secondaires, de façon certaine, l’hyperkaliémie. C’est un sacré problème pour les patients avec une maladie rénale chronique. Rien que ça devrait mettre fin à son développement et freinera son utilisation surtout qu’il existe une alternative que nous savons bien utiliser, l’Epo recombinante. La problématique infectieuse et cardiovasculaire n’est pas à perdre de vue. Le risque d’acidose métabolique posera aussi de sacré problème et pourrait avoir un impact négatif sur la progression de la maladie rénale chronique. De plus, dans un modèle animal, les inhibiteurs de PHD ont montré une accélération de la croissance des kystes rénaux et de la dégradation de la fonction rénale. Ces molécules seront inutilisables chez les patients avec une polykystose rénale autosomique dominante. J’omets de parler du risque de cancer du rein (cf syndrome de von hippel lindau).

Je ne sais pas si le but du NEJM était d’alerter sur les risques de ces molécules mais il y a réussi. Le roxadustat est approuvé en Chine, probablement sur la base de ces deux essais qui ont été conduites en Chine. Je constate que la régulation chinoise n’est pas très regardante et bonne fille pour les nouvelles molécules. Il va falloir que les futurs essais répondent à ces questions. Il sera difficile d’effacer ces NEJM qui ont probablement pour but de faire augmenter le cours de l’action de la société qui produit cette molécule.

J’aime bien la lecture critique d’articles.

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Une pensée triste de père

Vincent Lambert est mort aujourd’hui. J’ai vu des messages s’en réjouissant. Je les trouve indécents, comme j’avais trouvé choquante l’ambiance de victoire de la coupe du monde lors d’une décision judiciaire bloquant le processus d’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation. Je n’ai pas vraiment suivi cette histoire, où se joue certainement des choses compliquées au sein de la famille. De cette histoire singulière, certains se sont saisis pour défendre une position ou l’autre. Ils l’ont utilisé à qui mieux mieux pour leurs agendas politiques. Ceci n’a pas du aider les non dits familiaux. Le camp parental ne m’inspire aucune sympathie, vraiment aucune. Le camp médical auquel je m’identifie très bien pour avoir eu à m’occuper d’une histoire pas très éloignée pendant quelques années, m’est beaucoup plus proche. Ceux qui pensent qu’un bout de papier avec des directives anticipées régleront tous les problèmes sont de grands naïfs et devraient aller un peu avec les équipes se chargeant du prélèvement d’organes.

Je pense à ses parents. A ce moment où on annonce la mort de ton enfant. Je connais les deux places, je n’en aime aucune, la place de l’annonceur est plus facile. Je ne peux m’empêcher de m’identifier à eux, à leur volonté de ne pas voir mourir leur enfant. Je ne sais pas ce qui les à pousser. Cette histoire me renvoie à ce que je ferai si j’étais à leur place.

Il est très facile quand tout va bien d’avoir des grandes idées, très arrêtées, bien claires, bien propres sur elles, bien dans l’air du temps. Quand arrive le drame, les compteurs se remettent à zéro, vous devenez un autre. Toutes vos belles convictions s’effondrent, balayées par la peur du vide, la peur de l’absence. Vous donneriez n’importe quoi pour que la personne aimée reste encore un peu. Pour dépasser ce stade, il faut, je pense, avoir bien discuté avant, être sur des convictions de l’autre, pas juste une phrase mais avoir vraiment parlé du: « que désires tu si il t’arrive quelque chose, si tu es en mort encéphalique (concept pas si évident que ça), si tu as un niveau de conscience limitée, si, si, si…  » Pas facile de parler de ça, mais indispensable, pour aider celui qu’on aime quand il sera confronté à la situation. J’imagine que la prise de décision est un peu plus simple quand les choses ont été discutées, anticipées, et encore je n’en suis pas sur. J’ai conscience de la fragilité de nos convictions face au tsunami qu’est la mort de l’enfant. Anticiper, imaginer le pire est mon métier, la vie a renforcé cette tendance. J’ai aussi appris à connaître ma fragilité. Je ne risque pas de donner de grandes leçons ou prendre de grandes postures. J’aimerai juste que chacun soit humble face à ces convictions sur ce sujet, la mort aussi bien la sienne, que celles des autres. La vie a un goût exceptionnel, c’est bon de vivre, plus je vieillis plus je trouve que c’est génial. Je n’ai aucune idée de ce que je ferai si j’avais une maladie grave. Je n’ai aucune idée de ma réaction, la seule chose que je sais est que mon opinion actuelle, ce que je pourrais imaginé maintenant, homme en bonne santé, face à une situation clinique ne vaudra rien quand je sentirai le souffle de la camarde sur ma nuque. Ce qui ne m’empêchera pas d’en parler.

Je ne peux pas me réjouir de la mort d’une personne. Je pense à ceux qui restent à ce déchirement de l’absence. Voilà pourquoi, alors que je trouvais détestable le combat des parents de M Lambert, en ce jour, je compatis à leur souffrance d’avoir perdu un enfant. J’aimerai leur dire que poursuivre les médecins, l’état ne leur rendra pas leur Vincent. Je suis convaincu que le combat judiciaire n’a rien de cathartique, je crois même qu’il bloque le processus du deuil. Il empêche d’avancer, de vivre avec cette absence, car nous n’avons pas le choix.

Avant que la mort n’arrive, pensez à dire aux gens que vous aimez, « je t’aime ». Après, il sera trop tard et comme disait Pierre Dac: « Rien ne sert de penser, faut réfléchir avant. »

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Parcourir un roman de Dumas en 8 minutes

C’est possible dans une seule ville au monde, Marseille.

La preuve pour aller du 20 rue Edmond Dantès au 1 rue Monte Cristo, il vous faudra 8 minutes en passant bien sur par la rue de l’Abbé Faria. Alors qu’il faut 14 ans au pauvre Edmond pour trouver le trésor de l’île de Monte Cristo. Je regrette juste l’absence entre la rue Dantès et Faria, d’un boulevard du château d’If. Cela eut été encore plus beau.

Profitez de l’été pour lire ce formidable roman ou si vous préférez l’écoute, je vous recommande la formidable mise en son que vous pouvez retrouver sur France culture.

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Les tontons flingueurs de la science sont de sortie

J’aime bien Dominique Dupagne et Hervé Maisonneuve. Ils sont souvent pertinents mais parfois ils se trompent de cible. Ceci arrive à tout le monde, mais quand on a une grande audience, il faut savoir être rigoureux. Ils ont décidé tous les deux de pourfendre la « crise de la reproductibilité ». HM a publié une note sur un article et DD l’a reprise pour alimenter sa chronique sur France Inter.

L’article est une perspective publiée dans Cell Metabolism. Cet article est une forme d’éditorial avec des résultats mais pour lesquels nous n’avons pas les matériels et méthodes accessibles comme dans les articles qu’essayent de répliquer les auteurs. C’est un véritable hybride. Les MM ne sont visibles que sur le site et malheureusement je n’y ai pas accès aujourd’hui. Je suis très gêné, même si Nature recommande de ne plus mettre des matériels et méthodes dans les articles. Je trouve particulièrement croquignolet qu’un papier qui parle de difficulté à reproduire les résultats ne donnent pas facilement accès aux matériels et méthodes qui leur permettent de conclure. Le cœur de la science comme ceci est bien explicité dans l’article sont les modèles (cellules, animaux), les réactifs (importance de savoir d’où ça vient et si c’est accessible). Bien les décrire, les rendre accessible pour les autres sont la base de la reproductibilité. Je suis tout à fait d’accord. Les auteurs le présentent bien à travers trois exemples. Les auteurs sont des salariés d’un laboratoire pharmaceutique qui avant de passer à la clinique testent pour savoir si l’hypothèse est bonne. Ils ne font jamais que de la science, reproduire les résultats obtenus par d’autres pour les valider. Incroyable l’industrie pharmaceutique fait aussi de la science, HM et DD font semblant de le découvrir.

Les auteurs présentent trois exemples.

Le premier repose sur un article de 1997, ils essayent de refaire pareil, ça ne marche pas et il publie en 2017. Ils n’ont jamais fait que le boulot de scientifiques de base. Probablement des gens on fait avant eux et les résultats négatifs n’ont pas été publiés. Un grand classique malheureusement, toujours difficile de publier des résultats négatifs, tous les chercheurs le savent. Les auteurs soulignent qu’en fait trois autres groupes avaient essayé de faire un peu la même chose en 2011, 2016 et 2017 sans succès pour 2/3. On nous parle de crise de la reproductibilité mais finalement tout est publié, accessible et chacun peut réfléchir sur les données. Cet exemple montre surtout que les modèles animaux ne sont que des modèles. Nos tontons flingueurs n’ont pas remarqué que l’industrie doit être sacrement à la ramasse de nouvelles idées pour produire des nouveaux médicaments quand on en vient à tester en 2017 des idées des années 90… Comme le but des deux est de dire que les académiques sont des cons et les industriels des parangons de vertus, ils passent sous silence ce qui pourrait remettre en cause leur démonstration que détruire la recherche académique est une bonne chose.

Le deuxième repose sur un article de 2016, ils n’arrivent pas à reproduire les données de cet article qui décrivait une nouvelle hormone. Très bien, mais est ce que ce ne serait pas eux qui ne sont pas capable de produire la bonne molécule et pas le groupe académique qui est meilleur que l’industrie? En toute honnêteté, le fait que le groupe ne fournisse pas la molécule est un bon argument pour dire qu’il y a anguille sous roche. Ils ont essayé de reproduire des résultats et n’y sont pas arrivés, encore une fois c’est le processus scientifique classique. Peut être que d’autres personnes l’ont fait ou sont en cours, mais que de pauvres académiques n’ont pas la puissance de feu d’une boite pharmaceutique pour refaire des manip voir pour publier aussi rapidement.

Le troisième est un excellent exemple de ce que doit être la science. Il est très rassurant sur le processus scientifique actuel. Les auteurs n’arrivent pas à reproduire les données d’un article de 2017. Ils échangent avec les auteurs de l’article original les réactifs, ils réfléchissent ensemble pour trouver une solution, qu’ils ne trouvent pas. Le processus est sain et que tout n’est pas pourris dans la recherche publique. Quand DD dit que le seul problème de la reproductibilité c’est le fait que les académiques sont tous des fraudeurs, c’est quand même bizarre que des salauds qui falsifient des résultats acceptent de collaborer de façon ouverte avec des gens qui démontent leurs données. J’y vois un bel exemple d’intégrité scientifique. Manifestement nous n’avons pas la même vision des données présentées ici.

La lecture de cet article est très intéressante et je la conseille vivement, mais il faut vraiment le lire et tout lire. Je ne vois pas l’intérêt de dégommer les académiques si ce n’est une volonté de nuire. En disant que nous sommes tous des enfoirés qui ne pensons qu’à notre carrière au détriment de la qualité des résultats, ces deux personnages alimentent le sentiment anti-scientifique. Je ne connais pas pas le programme qui sous tend leur approche, ou je la vois trop bien légitimer la baisse des crédits publics car c’est de l’argent dépensé pour rien. L’Allemagne va augmenter les budgets de recherche pour les dix ans qui viennent.

Je ne vais pas nier qu’il y a des fraudeurs, des gens qui manipulent les données, qui bidouillent, mais je ne crois pas que ce soit la majorité. J’essaye que les données que nous publions soient toujours propres et réelles, combien de belles histoires sont mortes en augmentant le nombre de manip ou d’animaux… J’ai la faiblesse de croire que la majorité des scientifiques font de même. Je ne demande qu’à refaire certaines manips publiées par des groupes concurrents. Nous le faisons mais nous n’arriverons pas à les publier, si nous n’avons pas autres choses à dire. Malheureusement j’aimerai pouvoir faire la carrière de mes étudiants juste en validant des manipulations déjà faites pour vérifier si ça marche. Je mets au défi les tontons flingueurs d’arriver à avoir de l’argent dans un appel d’offre concurrentiel type ANR avec un projet ou plus de 30% du projet serait de refaire ce qu’on d’autres ont déjà publiés.

Croire que les académiques ne refont pas systématiquement les manip des autres juste par fainéantise ou car nous sommes une mafia est un gros mensonge. Avec une ressource financière limitée, refaire des manip sortant du labo du mâle dominant du domaine et partir sur une idée différente, le choix est vite fait. Si nos les deux acolytes qui trouvent tant que les académiques sont des mauvais veulent rendre service qu’ils utilisent leur aura médiatique pour militer auprès du gouvernement pour sanctuariser des appels d’offres qui ne serviraient qu’à ça faire de la réplication. Je serai un des premiers à candidater sur ce genre de choses. Cette approche serait plus utile que de nous tirer dessus.

J’ai déjà trop écrit. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que les tontons flingueurs ne comprennent pas le message du papier et de l’ensemble de ses cousins, où des scientifiques de l’industrie viennent montrer à quel point les académiques ne sont pas rigoureux. Eux ont un vrai programme, les industriels rêvent d’une chose que le maximum de la RD soit externalisé pour réduire les coûts. Ce genre d’articles ne sert juste qu’à dire on aimerait faire des économies et ne pas avoir à faire les études de réplication, si l’académique pouvait le faire à notre place ce serait super. On peut avoir ça comme lecture de l’article. Je crois que les auteurs sont de bonnes fois et sont avant tout des scientifiques qui veulent faire de la science propre.

Académiques, industriels nous avons tous pour but que nos hypothèses sont bonnes et conduiront à une découverte majeure qui permettra de mieux soigner des personnes malades. Il y aura toujours des brebis galeuses, nous devons être intransigeants avec eux. Je trouve détestable dans un monde qui a besoin de plus de science que de moins de dénigrer ceux qui la font surtout avec des arguments qui ne sont pas les bons.

Je conseille à mes deux camarades blogueurs un article qui ferait une très bonne note et une très bonne chronique sur un véritable problème qui à mon avis est gravissime, l’absence de confiance dans l’approche comparative.

Je suis d’accord avec DD sur le fait que nous devons être très critique avec les publications et les lire avec précautions, surtout dans le domaine du préclinique. Comment souvent un bon dessin vaux mieux qu’on long discours.

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Pense-bête des préfixes dans le système métrique

La métrologie est une science passionnante.

En mai 2019, nous rentrerons dans une nouvelle ère avec la nouvelle définition de l’unité de masse qu’est le kilogramme, mais aussi de la mole, de l’ampère et du kelvin. Le système international aura 7 mesures de base, le mètre, le kilogramme, la seconde, l’ampère, le kelvin, la mole et la candela définit avec précision grâce à l’utilisation de 7 constantes physiques.

Le BIPM se prépare à une autre évolution, celle des préfixes. J’ai découvert ce projet dans Science. Elle va rajouter à yotta (10^24 ) et yocto (10^-24), ronna, quecca (10^30), ronto et quecto. Ceci est rendu obligatoire essentiellement par les sciences de l’information et les capacités des futurs ordinateurs avec des disques de l’ordre du Yottabit qui vont arriver un jour. Si comme moi vous avez du mal à vous retrouvez avec ces préfixes et leur signification voici un aide mémoire.

Ces chiffres sont fascinants même si j’ai du mal à me représenter ce qu’ils veulent dire. J’imagine qu’un yoctométre est vraiment petit… Le préfixe yocto est très mignon. En attendant l’appareil qui produira des ronnadécibels voici une petite suggestion d’écoute. L’excellent Ill considered avec un morceau de son cinquième opus.

Calling
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Pourquoi il est inutile de traiter une hyperuricémie asymptomatique

L’hyperuricémie (>420 µmol/l chez l’homme et >360 µmol/l chez la femme) est fréquente au cours de la maladie rénale chronique. Le rein est l’organe permettant l’élimination de ce déchet, produit du métabolisme des bases puriques.

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Nous n’avons pas d’uricase, nous accumulons ce métabolite, aux intéressantes propiétés antioxydantes, contrairement à la majorité des mammifères qui produiront de l’allantoine.

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Depuis des lustres, des médecins sont tentés de traiter l’hyperuricémie asymptomatique grâce aux inhibiteurs de la xanthine oxydase (XO) en pensant qu’ils font de la néphroprotection. Je n’ai jamais compris pourquoi, sauf peut être ce sentiment de bonheur de normaliser une valeur sur le bilan et de montrer au patient son génie. De nombreuses études épidémiologiques retrouvent une association entre hyperuricémie et dégradation de la fonction rénale. Ce n’est pas très original. Les fonctions tubulaires sont altérées dans la maladie rénale chronique (MRC) précocement et probablement plus que nous ne pouvons l’estimer avec la mesure du débit de filtration glomérulaire (DFG). Le tubule proximal jouant un rôle majeur dans son élimination, les modifications de l’acide urique sont peut être simplement un reflet de sa fonction.

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Il est possible que l’uricémie soit un bon biomarqueur du risque de progression de la MRC, mais encore une fois association n’est pas causalité. Si vous voulez en savoir plus sur la physiologie de l’acide urique je vous conseille cette revue en accès libre, bien faite où j’ai pris les trois illustrations précédentes.

Pour répondre à la question est ce que diminuer l’acide urique va permettre de ralentir la dégradation de la fonction rénale, l’approche la plus logique est de réaliser un essai randomisé comparant un médicament diminuant l’uricémie à un placebo et voir si au bout d’un certain temps le groupe prenant la molécule active voit sa fonction rénale diminuer moins vite. Le résultat d’un tel essai vient d’être publié par une équipe japonaise. En pratique prendre du febuxostat pendant 108 semaines n’a pas d’effet bénéfique ou néfaste sur la fonction rénale. Ce résultat devrait suffire à dire pas besoin de traiter les hyperuricémies asymptomatiques.

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On me rétorquera que d’autres petits essais marchent. Je conseille à ces amoureux de l’allopurinol de bien lire l’article, ils en reviendront. Pour ceux pensant que ça marche sur le contrôle de la pression artérielle, je renvoie à ce très bel article. Je sais que mes arguments ne convaincront pas les amoureux de l’intervention à tout crin, les patients progressent pas assez, la dose est pas suffisante, 400 patients c’est pas assez, etc. Je vais sortir l’artillerie lourde.

J’adore la randomisation mendélienne, pour ceux qui veulent une explication sur comment ça marche, je les renvoie à cette note. C’est un outil puissant et d’une redoutable efficacité, surtout quand on a une génomique puissante, ce qui est le cas pour l’acide urique. Une analyse recherchant un lien de causalité entre uricémie et risque de maladie rénale chronique vient d’être publiée. Elle répond, à mon humble avis, de façon définitive à la question. Les auteurs ont utilisés 26 SNPs ayant un impact sur l’uricémie, ils ont étudiés 7 populations différentes (750 000 personnes à la louche) pour la relation uricémie-DFG et MRC et une population pour la relation uricémie-goutte. Ils ont utilisé sept techniques de randomisation mendélienne pour être sur de leurs résultats. La méthodologie est en béton armé. Je ne pense pas qu’il sera possible de faire mieux.

Le résultat est sans appel, il n’y aucun lien de causalité entre augmentation de l’uricémie et dégradation du DFG (eGFR) ou risque de maladie rénale chronique (CKD).

Pour la goutte, en utilisant la même méthodologie, il y a bien un lien de causalité entre augmentation de l’acide urique et risque de goutte.

Les auteurs ont analysés avec une approche classique d’épidémiologie l’association entre uricémie et dégradation de la fonction rénale. Il retrouve les résultats habituels d’association. Ceci leur permet de dire que leur étude à une puissance de plus de 99% avec un risque alpha de 5% pour détecter un lien de causalité uricémie-altération de la fonction rénale au niveau retrouvé dans l’étude épidémiologique classique. Le risque de ne pas avoir identifié un lien est minime.

Cet article clos le débat de façon définitive sur la possibilité d’une relation de causalité entre uricémie et risque de maladie rénale chronique. L’hyperuricémie n’est pas responsable d’une insuffisance rénale chronique. Elle participe sans aucun doute à l’insuffisance rénale aiguë dans le syndrome de lyse tumorale mais c’est un autre sujet. A l’heure actuelle, il n’y a donc aucune raison de traiter une hyperuricémie asymptomatique (chez un patient n’ayant pas présenté une crise de goutte) pour faire de la néphroprotection. L’allopurinol n’est pas une molécule anodine, avec un risque de réaction allergique (fréquence de 1/1000) qui peuvent conduire au décès. Pour avoir eu la malchance d’en avoir vu un syndrome de stevens-johnson secondaire à une prescription d’allopurinol pour rien, je vous assure que vous réfléchissez toujours sur la pertinence de la prescription (plus de 2 crises de goutte par an). Je vous rappelle que chez les patients d’origine asiatique, avant de prescrire de l’allopurinol, il est nécessaire de rechercher l’allèle de susceptibilité HLA-B*5801. L’alternative est le febuxostat, lui aussi n’est pas sans risque, je vous rappellerais juste l’augmentation du risque de mortalité dans l’étude CARES pour le groupe febuxostat vs allopurinol.

J’espère vous avoir convaincu, traiter l’hyperuricémie n’est pas anodin. La décision doit être mûrement réfléchi, le but n’est pas d’avoir un bilan strictement normal mais de faire prendre le moins de risque au patient. En discutant avec lui, il sera possible de déterminer au mieux la balance bénéfice risque. La meilleure chose à faire est de ne demander une uricémie que si votre patient présente une crise de goutte. L’uricémie peut être utile pour documenter un SIADH, un syndrome de Fanconi ou le risque de lyse tumorale mais ces situations sont rarement rencontrées en soins de premiers recours. Il s’agit de mon moment « Less is more » grâce à la génomique.

Petite découverte du jour Ill Considered, La scène anglaise est vraiment top.


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Retour à Lemberg de Philip Sands et Astrid Von Busekist (Traduction)

J’ai découvert ce livre en écoutant la fabrique de l’histoire. L’interview de Philip Sands est formidable, emmanuel Laurentin est vraiment un excellent intervieweur. Cet ouvrage est d’utilité publique. Il illustre l’utilité du droit et en particulier du droit international. Le droit est fait de la chair des hommes, leurs sensibilités intellectuelles, leur histoire personnelle, leur honnêteté forgent le droit, objet mouvant, dynamique, évolutif. J’ai été fasciné par cette fabrique du droit. C’est passionnant. Je n’avait pas mesuré à quel point une fois entré dans l’arène du tribunal le droit devient contraignant si nous avons la possibilité de l’appliquer, c’est à dire la force.

Le droit est là pour le meilleur et pour le pire. Le pire ici est vraiment le pire du pire, les lois nazis qui justifient l’extermination et l’élimination de groupes par la loi. Il est troublant de voir comment le régime nazi s’est entouré de juristes pour produire du droit sur l’ensemble de son territoire avec des lois plus folles les unes que les autres allant à l’encontre des droits élémentaires de l’être humain. Le meilleur, c’est l’émergence d’un droit international avec le procès de Nuremberg et dans les années qui suivront la mise en place d’un véritable droit international. Comprendre son intérêt et les risque à vouloir le détricoter pour faire plaisir à son électorat est un apport majeur de ce livre. Un état n’est pas propriétaire de ses citoyens et ne peut pas faire faire ce qu’il veut des hommes, femmes et enfants qui sont sur son territoire. Il doit respecter des règles et des droits qui dépassent le pouvoir de l’état. Ce livre nous rappelle que les droits de l’homme sont essentiels pour éviter les débordements de pouvoir devenu fou. Le droit est un belle chose, faut il encore avoir la capacité de l’appliquer, la force séculière et le courage politique. Ce texte est une source importante de réflexions sur ce problème.

L’autre aspect passionnant du document est la dichotomie, droit d’un groupe et droit de l’individu. Il est mis en scène par le couple antagoniste que représente Lauterpacht qui a « inventé » la notion de crimes contre l’humanité et grand défenseur d’une protection de l’individu qui prime sur tout et Lemkin, inventeur du génocide pour qui la protection des groupes dépassent celle de l’individu. Sands raconte leur vie, leur formation, leur parcours professionnel et leur caractère. Le plus troublant est de découvrir que ces deux hommes sont originaires de Galicie et ont suivi une grande partie de leur formation dans une même ville, la Lviv actuelle. L’auteur décrit cette ville, une des héroïnes de l’ouvrage, qui fut autrichienne, polonaise, allemande, soviétique et ukrainienne. Elle est le cœur du livre. Les rues, les bâtiments, les lieux emblématiques qui ont vu passer et vivre ces deux inventeurs de concepts capitaux pour la vision actuel que nous avons du droit international. C’est troublant. Pourquoi ce lieu, pourquoi avoir développer des pensées si différentes? Il n’y a aucun hasard.

Lvov et sa région est le lieu d’origine de la famille maternelle de Philip Sands. Le livre est avant tout une quête des origines et une tentative de compréhension des événements qui conduisent des hommes et des femmes à changer de monde et de vie. Ce livre est bouleversant, témoignage sur le grand brassage culturelle et intellectuelle que fut la période 10-40 pour l’Europe. Nous suivons l’enquête policière qui conduira l’auteur à mieux comprendre ses origines, à rencontrer les fils de deux des bourreaux de cette ville durant l’occupation nazi. C’est mieux qu’un roman, car le hasard, la ténacité, les rencontres construisent l’avancée de l’histoire et nous avons la chance de la suivre au dessus de l’épaule de l’auteur. Les destins s’enchevêtrent, la vie ne tient qu’à un fil, à la volonté d’un homme, d’une femme, de quelques justes entre les hommes et les femmes. Cet ouvrage est émouvant. Comment ne pas être frappé par le fait que les familles des deux hommes qui définissent pour l’un les crimes contre l’humanité, pour l’autre la notion de génocide, furent exterminées sans qu’ils ne le sachent par les hommes qui seront juger à Nuremberg, premiers bénéficiaires de ces nouveaux concepts. C’est touchant, Sands déambulent dans Lvov, dans l’histoire de la mittle europa et de sa famille. Je ne veux pas trop vous en dire pour vous laisser le plaisir de découvrir ce grand document.

Quand j’ai commencé à lire, je me suis dit je connais cette ville. Je n’y suis jamais allé, par contre je venais de lire quelques semaines avant un roman de Kourkov (Le concert posthume de Jimi Hendrix) qui se déroulent entièrement à Lviv. Ce roman a aussi pour héroïne cette ville si mystérieuse. Vous suivrez les déambulations un peu dingue, souvent alcoolisées des héros. Il y a surtout un personnage très attachant qui à une méthode bien à lui de soigner les lithiases urinaires grâce aux rues de Lviv. Troublant de lire deux textes qui se déroulent dans la même ville que je ne connaissais pas. J’ai reconnu des rues, vraiment troublant. Cette région de l’Europe m’attire de plus en plus, j’aimerai bien aller visiter l’Ukraine et en particulier l’ancienne Galicie.

Si vous manquez d’idée pour vos cadeaux, n’hésitez pas le Livre de Philippe Sands est un petit bijou. Si vous préférez du plus médical, vous trouverez plein d’idées chez doc du 16 et son calendrier de l’avent.

Je voulais finir cette note pour le 9 décembre, malheureusement je n’y suis pas arrivé. Nous fêtions les 70 ans de la création de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.


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Pourquoi avoir choisi la néphrologie?

Parfois cette question m’est posée. Il y a plusieurs réponses, la rencontre avec mon mentor, la diversité de la spécialité, l’intérêt pour les troubles hydroélectrolytiques, l’immunologie, un mélange de technicité et de soins primaires, le coté intellectuel et du « j’ai pas peur du bilan qui fait peur à tout le monde ». Plusieurs raisons, mais la plus importante, je l’ai trouvé à la fin de mon internat. le temps m’a convaincu que c’est la plus importante avec la rencontre de mon maître.

J’ai fini mon internat par un stage en médecine interne. Je m’y suis terriblement ennuyé. La raison était simple, les patients étaient trop simples, une seule maladie, peu de traitements, vraiment pas assez complexe. Quand on a passé son internat à vivre avec des patients atteints de maladie rénale chronique, on a appris à vivre avec la complexité. C’est la raison principale de mon amour pour cette spécialité sous son apparente simplicité. Je rappelle que l’ensemble de la démarche diagnostique tient en un tableau. Les personnes dont nous nous occupons ont un niveau de complexité rarement retrouvé ailleurs.

Cette sensation d’avoir à faire à des patients compliqués n’a jamais été évalué, jusqu’à la magnifique présentation faite à l’ERA-EDTA par Marcello Tonelli. C’est un épidémiologiste d’immense talent, si vous avez l’occasion de l’écouter précipitez vous et lisez ses articles. Ils sont toujours lumineux.

The summary of this really great talk by #Tonelli #ERAEDTA18 pic.twitter.com/nPMixTaweo— Stéphane Burtey (@SBurtey) 27 mai 2018

Le papier vient d’être publié dans JAMA open. Les données de 2 millions et demi d’albertiens (canada) ont été analysées. 29 comorbidités retenues dans l’analyse, 9 marqueurs de complexité (le nombre de comorbidités, le nombre de médicaments, la présence d’un désordre psychologique (alcoolisme, dépression, ou schizophrenie), le nombre de spécialités suivant le patient, le nombre de médecins suivant le patient, le nombre de jours d’hospitalisation, le nombre de visites aux urgences, le risque de placement en long séjour et le risque de mortalité, 13 spécialités médicales étudiées. L’objectif de l’article, quelle spécialité voit les patients les plus complexes. Ce classement peut paraître futile mais il est très important en terme de formation et d’évaluation de la charge de travail du praticien. Est ce que les praticiens qui verront les patients les plus complexes ne devraient pas être ceux qui devraient avoir le temps de formation le plus long?

Qui voit les plus compliqués? Le palmarès est dans cette figure magnifique.

Sans surprise, c’est les néphrologues qui doivent s’occuper des patients les plus compliqués. Le ressenti clinique est confirmé par la science. Sur quatre traceurs de complexité nous sommes number 1, sur quatre autres deuxième et enfin sur le dernier nous restons sur le podium en 3é place.

J’aime cette complexité du patient néphrologique, même si parfois j’aimerai n’avoir à ne m’occuper que d’un problème. Ce qui est amusant, c’est que cette habitude de la complexité fait que nous adorons prendre en charge le patient dans sa globalité, d’une façon holistique. Je suis obligé de ralentir les ardeurs des internes d’avis qui souvent ont tendance à vouloir trop en faire. On te pose une question tu réponds à la la question et stop. C’est à leur honneur cette attitude et j’en suis fier. Je me dis que nous formons des médecins avant de former des spécialistes, voir des surspécialistes.

Cet article est pour moi le meilleur argument pour exiger que la durée de l’internat soit porté à cinq ans en néphrologie. Quand je vois le classement de la gastro, de la cardiologie et de la médecine interne qui ont obtenu 5 ans, je suis  dépité. Nos tutelles ne connaissent pas notre métier et nous l’avons mal défendu. Ce papier devrait permettre de faire avancer la discussion. J’espère que les collègues en charge du sujet l’utiliseront jusqu’à plus soif.

Les patients les plus complexes doivent avoir les praticiens les mieux formés. Le temps de formation est un élément important de la qualité de formation. Nous devons aussi avoir un nombre suffisant de néphrologues formés pour nous occuper des patients atteints de cette maladie dont la charge en terme de santé publique ne fait que croire.

La néphrologie est une spécialité extraordinaire. J’ai de la chance d’exercer ce métier.


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La santé un sujet toujours à part dans les médias, un exemple

J’écoute France Culture depuis mon post doc en Allemagne. J’aime beaucoup de nombreuses émissions. Les podcasts natifs sont une expérience intéressante et j’écoute régulièrement superfail. Je trouve le format court bien fait et guillaume Erner en faux naif est un bon interviewer. Il y a eu de très bonnes émissions, d’autres moins excitantes. La formule est simple, un échec ou supposé tel, un expert à qui le journaliste pose des questions. Les sujets sont divers, je suis convaincu que l’analyse de nos échecs nous fait plus progresser que celui de nos réussites.

Sur une grosse soixantaine d’émissions, le superfail médical avait été peu abordé, une seule fois avec une émission sur le vaccin contre la dengue de Sanofi. Je vous la conseille. Il y a trois semaines un superfail « dépistage du cancer de la prostate ».  Je me demandais bien qui serait invité comme expert. Surprise, il y eut deux intervenants, un anti-dépistage et un pro-dépistage. L’émission n’était pas très bonne, peut être parce que je connais un peu le sujet, avec pas mal d’approximations des deux cotés. Je rappelle qu’aucune autorité sanitaire ne conseille un dépistage systématique de ce cancer très masculin. Je ne rentrerai pas dans la discussion.

Ce qui me surprend? La différence de traitement de ce sujet par rapport aux autres. Pourquoi inviter un pro et un anti ? Aujourd’hui, c’était sur les déchets nucléaires avec un anti, pourquoi pas un tenant de cette énergie comme contradicteur? Les invités sont toujours des personnes qui ont une vision plutôt négative de l’échec qui est analysé. Je pense qu’il n’aurait fallu qu’un spécialiste et plutôt un épidémiologiste qu’un clinicien. On parle de dépistage pas de pratique clinique banale où chacun y va de son histoire qui pour touchante qu’elle soit, le patient impuissant après le dépistage d’une petite tumeur sans risque ou les foules de cancer métastatiques évitées par le simple dosage du PSA. Il fallait un spécialiste pour expliquer pourquoi le dépistage de ce cancer ne peut être qu’un échec. C’est moins sexy que des gens, honorables, au demeurant qui viennent raconter les histoires des pauvres patients maltraités ou pas dépistés et faire de l’épidémiologie à la petite semaine.

J’en conclus que la santé est un sujet à part pour les journalistes, en particulier la santé publique. Elle mérite mieux que ce genre d’émissions qui n’apporte que confusion car les définitions ne sont pas bien posées au départ. Après je ne trouve rien de drôle à parler de toucher rectal et de prostate. L’espèce d’ambiance un peu gaudriole, pipi, caca, cour d’école de maternelle n’allait pas pour un sujet grave.

Je suis très souvent déçu par la façon dont les médias mainstream traitent la santé. Nous allons de la déférence absolue comme si la parole du médecin était celle du bon dieu à la recherche systématique du scandale, comme si le médecin était un nouveau Satan. J’aimerai bien qu’on sorte de cette dichotomie un peu ridicule. La recherche du scandale, du scoop qui fera le buzz ne sied pas à ces sujets qui sont graves et importants pour toutes personnes malades. Je comprends qu’il est dur de faire rêver en expliquant de la complexité, en répétant encore et encore que association n’est pas causalité, que nous devons prendre des décisions en utilisant des études bien faites méthodologiquement qui prennent du temps. Le rythme de la recherche n’est pas celui du scoop. Il ne peux pas y avoir des avancées fantastiques toutes les semaines. Nous avançons à petits pas, parfois nous reculons. Nous générons des hypothèses que nous testons. La vérité d’un moment n’est pas forcément celle de demain, le champs est en évolution, c’est l’essence même de la science. La médecine est une science. La recherche en santé est une science.

En clinique, nous devons prendre des décisions avec de l’incertitude sans connaître tous les tenants et les aboutissants. C’est bien pour cela que nous devons être humbles aussi bien dans nos victoires que nos échecs. Certains  échecs font le lit des réussites de demain, des molécules, des approches promises à la poubelle renaissent parfois. Des bonnes idées, brillantes, rationnelles ne résistent pas à l’épreuve terrible de l’essai clinique.

Nous devons faire de l’éducation à l’approche scientifique. C’est indispensable. Renonçons à des réponses simples à des questions complexes. Oublions nos fantasmes de panacée, oublions nos rêves de biomarqueur unique quasi magique. Nous nous fourvoyons. Arrêtons de tirer des conclusions d’études observationnelles qui ne sont supportées par aucune preuve expérimentale. Prenons le temps de lire les matériels et méthodes. Surtout cette partie si peu sexy mais capital. Arrêtons le triomphalisme.

Je rêve d’un traitement médiatique de la santé qui parle au cerveau et pas aux « guts » si cher à notre ami Donald. Oui la santé humaine, qui dépasse le champs de la médecine, est un sujet qui mérite mieux que des analyses un peu rapides avec des conclusions hatives.

J’espère que le prochain sujet médical de Superfail sera un peu mieux traité ou au moins de façon équivalente aux autres.


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